A M. ANDRIEU
Champrosay, 29 octobre.
Mon cher Andrieu^
J'ai trouvé votre lettre comme je venais d'arriver ici, et avant de repartir pour un autre petit voyage après lequel je ne bougerai plus. Je m'empresse de vous remercier de tout ce que vous me dites d'aimable et d'encourageant. Vous le savez, et tous les artistes le savent, les éloges sont le vent qui enfle la voile et nous pousse à aller plus loin. Il faut être doué d'un furieux amour-propre pour pouvoir se passer de l'assentiment des autres, et j'avoue mon faible
à cet égard. Vous savez tous les petits chemins par où il faut passer pour arriver à faire quelque chose de passable: ne vous découragez donc pas si vous éprouvez de la peine à rendre vos idées. Je vous ai dit souvent et je vous ai prouvé que le grattoir était l'instrument par excellence : pour faire, il faut effacer ; ceux qui ont bien fait ont été obligés d'en passer par là. Il y a bien longtemps que je n'ai vu ces peintures dont vous me parlez, et ce que vous m'en dites m'a fait un bien vif plaisir.
Je regrette bien pour vous que vous n'ayez pu aller joindre la belle duchesse : sous tous les rapports vous y auriez profité : il n'y a pas bien longtemps que je lui ai écrit, et elle m'a répondu une lettre fort aimable. Elle était à Aix et me parlait de l'abandon de ses projets de travail. Elle aime Paris, et ne reviendra probablement pas trop tard ; vous la trouverez plus en train, mais malheureusement plus entourée de distractions. Je souhaite beaucoup que vous finissiez vos tableaux à votre satisfaction, pour qu'ils fassent de l'effet à l'Exposition. Cela est capital pour vous. Je pense qu'après toutes mes tournées finies, je reviendrai à Paris, et j'irai vous voir aussitôt.
Adieu, mon cher Andrieu'; je vous remercie encore de votre bon souvenir et suis tout à vous.
E. Delacroix.
AU MEME
Champrosay, ce 25 août 1852.
Mon cher Andrieu, Je vous remercie bien de me donner de vos nouvelles et aussi du projet que vous aviez de venir me voir. Je n'ai
presque pas bougé depuis deux mois. Maintenant, je suis en allées et venues pour différents motifs, et je ferai quelques excursions au loin. Je me porte bien et je travaille, mais sans avancer beaucoup, parce que j'ai beaucoup de choses à finir. J'ai eu la visite de la belle duchesse, toujours aussi occupée de la peinture, et m'ayant fait beaucoup de compliments infiniment trop aimables. C'est un grand avantage, dans sa position, de trouver autant de distraction dans les arts : ce n'est pas ordinairement le passe-temps de prédilection des jolies femmes. M™^ Barbier m'a dit qu'elle était partie définitivement. J'ai passé avec ces deux dames une soirée très -agréable et rare pour un solitaire.
Vous ne me dites pas ce que vous allez faire en Suisse et je désire bien que cela vous soit avantageux. Je regrette bien de n'avoir pas vu les tableaux que vous avez terminés, et je suis content que vous les trouviez réussis. Gela pourra vous amener d'autres commandes.
Je dois vous dire que l'encre dont vous vous servez est, comme d'habitude, tellement pâle, qu'ayant reçu votre lettre vers la fin du jour, il m'a été tout à fait impossible de la lire à la lumière; au jour même il m'a fallu quelques efforts pour en venir à bout. On a toujours tout intérêt à s'efforcer d'être bien lu quand on fait tant que d'écrire. Tous me direz à cela que j'écris moi-même très-négligemment. C'est un vice que je déplore, et je m'en confesse. Travaillez toujours, mon cher Andrieu : c'est encore la meilleure manière d'employer son temps même quand on en retire peu de profit. C'est mon grand moyen contre les chagrins de la vie : non pas que je n'enrage souvent. Quand je fais mauvais, je suis fort triste, et puis il vient de bons moments qui me relèvent un peu. Écrivez-
moi de Suisse ce que vous ferez. Gela m' arrivera où je serai.
Mille amitiés bien sincères.
E. Delacroix.
AU MEME
Champrosay, ce 24 avril.
Mon cher Andrieu,
J'ai reçu votre lettre ici, où je suis encore ; et quoique je sois toujours dans l'impossibilité de vous fixer l'époque où nous pourrons reprendre nos travaux, je vous écris de même à l'adresse que vous me donnez : je suppose que, si vous n'y êtes pas encore, on vous gardera la lettre. Yous dites très-bien que sans doute je ne suis pas resté oisif en attendant le moment de retourner à Saint-Sulpice ; mais il est vrai aussi qu'il y aurait imprudence à travailler sur un mur qui vient d'être imprimé. L'opération qu'on a faite est excellente, car l'ancienne impression était si épaisse qu'elle n'avait aucune adhérence avec le mur : on a tout gratté, et on en a mis une très-légère après avoir mis de nouveau de l'huile bouillante. Je ne crois pas qu'il soit possible de reprendre avant six semaines au moins. Et vous, avez-vous renoncé au tableau que vous vouliez faire? Je pense que vous allez recommencer de nouveaux portraits, et je ne saurais vous en blâmer ; car, indépendamment de ce qu'on y trouve à gagner, c'est une étude excellente. Pour moi, pendant que nous travaillerons à Saint- Sulpice, j'essayerai de mener de front un tableau pour l'Exposition. Mon projet serait de vous établir à l'église
comme chez vous, et de vous laisser marcher l'esquisse en main comme si vous faisiez votre propre tableau. Que dites-vous de cela? Moi, pendant cela, je serai parmi les lions et les Arabes, m'escrimant de mon côté.
Je pense rester encore ici dix à douze jours. Mes yeux vont bien maintenant : ils avaient surtout besoin de repos; le travail dans l'obscurité les avait beaucoup fatigués.
Adieu, mon cher Andrieu. Gardez votre bon entrain. Je suis enchanté que vous ayez apprécié la fameuse demiteinte : j'espère que c'est une vraie trouvaille.
Adieu encore et à vous bien sincèrement.
E. Delacroix.
Je ne suis pas content de la santé de Jenny, qui vous remercie bien de votre souvenir. Son état me donne de nouvelles inquiétudes.
AU MEME
Ce 6 janvier 1852.
Mon cher Andrieu,
J'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir et je vous envoie quelques mots de réponse. Je suis jusqu'au cou dans les petits tableaux. Ayant été quelque temps sans travailler, il m'a pris une fureur de peindre que je passe sur de petites toiles : c'est à la fois une occupation et un repos des grands travaux. J'ai encore un reste de mauvaise humeur contre la grande peinture, à laquelle j'ai du mon dernier désappointement : je ne calcule donc pas
LETTRES A DIVKRS.
pouvoir commencer de sitôt à me remettre à ces travaux. D'une part, je voudrais faire quelque chose pour le Salon ; d'autre part, je ne pourrai travailler à l'Hôtel de Ville avant que les fêtes soient finies : il faudrait donc calculer pour la fin de mars. Ce qui me contrarie excessivement, c'est que pendant tout ce temps vous n'êtes pas occupé, et que le moment d'aller pour vous en Belgique pourra coïncider avec cette reprise de travaux dans laquelle pourtant vous m'êtes si nécessaire. Je vais tâcher de réveiller la bonne volonté de M. Romieu : s'il pouvait d'ici à la fin du mois m'accorder une copie pour vous, il me semble qu'en partant au commencement de février vous auriez encore des jours passables et deux mois de travail au moins. Malheureusement je crains beaucoup de difficultés pour obtenir cette faveur; mais j'y ferai de mon mieux- Si vous avez encore quelque chose à faire en Belgique pour votre compte, ce serait, je crois, votre itinéraire départir de même au mois de février ou même avant. Dans ce moment je suis au travail à huit heures et demie au moins, et je travaille, même par les jours obscurs, jusqu'à trois heures. Dans un mois vous irez facilement jusqu'à quatre heures passées, et je crois que le musée d'Anvers ne reste pas plus longtemps ouvert. Ce serait toujours du temps employé qui nous laisserait un peu de latitude pour l'été. D'ici là, vous pourriez aller à Tours chez le général.
Pesez dans votre sagesse ces moyens de nous retourner. Recevez mes remercîments pour tout ce que vous me dites d'aimable sur mon exposition de Bordeaux. Je suis très-content que mes tableaux vous aient plu. J'ai le malheur de ne plus les aimer autant quand ils sont hors de mon atelier, en sorte que je suis très-heureux quand on leur trouve du mérite, surtout quand les personnes qui le
trouvent sont, comme vous, des gens qui ne font pas des compliments en l'air.
Mille choses, je vous prie, à monsieur votre oncle. Excusez-moi auprès de lui de ne pas lui écrire. Je travaille réellement beaucoup à présent, etj'ai beaucoup de peine à faire autre chose que ma peinture.
Je vous embrasse bien sincèrement.
E. Delacroix.
Jenny vous remercie bien de votre souvenir et vous envoie ses respects.
AU MEME
Ce mercredi i.
Je reçois votre lettre, mon cher Andrieu, et m'empresse d'y répondre. Ayez la bonté de refaire un ciel plus clair à la Muse par exemple, pas trop uni, mais éclairci, de manière à faire bien aux lumières. Faites-en autant à la Minerve, et, si vous voulez , à la Vénus. Je ne ferais que perdre ma journée en allant seulement pour cela, que vous pouvez faire parfaitement, et je ne serais pas en train de faire quoi que ce soit avant d'avoir revu aux lumières. J'arriverai le soir à sept heures. Vous aurez soin de recommander qu'on allume pour ce moment, et d'avoir un peu de feu.
A vous sincèrement.
E. Delacroix.