M. Félix G... était mort en
les créanciers de la succession, et M. de Yerninac, trèsembarrassé de son côté , ne pouvait lui envoyer d’argent. Eugène, à l’âge de vingt -deux ans, était chargé de transmettre des paroles de conciliation. Si j’en crois des notes écrites de sa main , l’acquisition de la forêt d’Àxe avait fort gêné la famille. Depuis l’adjudication, qui avait eu lieu au profit de Mme Charles Delacroix, M. Yerninac avait eu à payer plus de Zi0,000 francs pour droits d’enregistrement et autres engagements contractés par la succession, et, après l'ordre qui devait être dressé entre les créanciers par le tribunal , il lui restait encore à payer environ 300,000 francs.
Pour parer à ces dépenses, M. Yerninac avait dù faire différentes ventes d’immeubles, et, entre autres, il avait vendu ceUe maison de campagne de Charenton-Saint- Maurice; mais le produit de ces ventes, dont le montant ne dépassa guère 60,000 francs, était resté entre les mains des acquéreurs comme garantie des créanciers. D’autre part, les revenus de la propriété d’Axe, dans le moment, étaient insuffisants pour payer les contributions, les salaires des gardes, l’entretien des bâtiments, et surtout les frais de procédure qui allaient grossissant chaque jour. 11 fallait pourtant remplir les engagements- à la charge delà succession, et, en même temps, réserver la part d’Eugène pour que sa sœur et son frère ne fussent pas obligés de rapporter partie de ce qu’ils avaient reçu. Tout cela était très-embarrassant, la base était mauvaise, l’acquisition dangereuse pour gens qui n'avaient pas les ressources suffisantes; bientôt après, il fallut vendre, comme nous l’avons dit, à tout prix, et la famille se trouva ruinée.
11 était donc à la forêt d’Axe en 1820.
Voici, sur ce voyage, quelques détails que je trouve dans sa correspondance :
Il était parti de Paris le 25 août; après s’être arrêté pendant quinze jours chez son frère à Tours, il avait pris la diligence d’Angoulème pour aller rejoindre sa sœur. C’est pendant ce voyage de Tours à Angoulême qu’il prit le germe de la fièvre dont il a conservé très-longtemps les accès. Dans une lettre de cette époque il décrit trèsbien l'état fiévreux , les transpirations la nuit, l’abattement au réveil, la journée pour le repos, et l’accès revenant régulièrement le soir. Tristes commencements!
Aux environs d’Aurillac était la résidence des Verninac Saint-Maur. Son neveu , Charles Verninac , était là et devait retourner au collège à la lin des vacances. Eugène voulait se mettre en route pour Paris avec lui, malgré la fièvre qui ne le quittait pas : « Cette fièvre éternelle est un éternel empêchement à tout, » disait-il. Il partit cependant avec sa sœur, Mme de Verninac, et son beau-frère; arrivés à Limoges, ils ne trouvèrent de voitures d’aucune sorte, il fallut faire trente lieues en arrière et retourner à la forêt. Ensuite , ils repartirent avec leurs chevaux à petites journées, jusqu’à ce qu’ils pussent trouver place dans quelque chose. Voilà les moyens de transport dont jouissait le pays à cette époque.
Enfin il arrive toujours fiévreux à Paris, mais la fièvre ne revenait plus que tous les trois jours.
Il avait vu cependant de belles montagnes et il pouvait déjà se passer, pour faire ses aquarelles, des avis de son ami Soulier, qui avait été son premier maître.
Il écrivait, vers ce temps, à celui-ci, à Florence : « Oh ! j’irai plus loin que vous, j’irai quelque part savourer la paresse sous un ciel plus pur que le vôtre; j’irai jouir du
frais de la mer de Naples le soir, et m’en donner, le jour, à l’ombre des orangers. J'irai à Rome vivre avec les morts et oublier tout ce qui n’est pas peinture et amitié. »
Hélas ! il n’a pas fait tout cela, sa vie a été un combat, et il n’a jamais trouvé le loisir de se reposer ni d’aller à Rome.
Cependant ses aspirations vers l’Italie étaient continuelles. A cette époque (février 1821), il écrivait à Soulier : « 11 faut que j’aille un jour dans cette Toscane vous arracher tous à cette servitude, et vous jeter, les uns et les autres, dans les bras de la peinture, cette bonne et indulgente mère qui vous pardonnera d’avoir, pendant quelque temps, donné à des sottises une part de votre temps. En effet, que sont les artistes bons ou mauvais? Les bons sont les vrais sages, ceux qui jouissent incessamment de leur âme et de leurs facultés; les mauvais sont des fous heureux de leur marotte, et qui ne sont pas plus à plaindre que ceux qui vendent leur temps et leur conscience aux folies des autres. »
Et, au mois d’août 1821 : « Je ne songe plus qu’au voyage d’Italie, je ne vais plus penser qu’à mettre ordre à mes affaires. Je passerai quelques mois dans ma famille, chez mon frère, à Tours, ou chez ma sœur, à Angoulême, et, de là, j’irai t’embrasser. Oh ! je t’en prie, sois là. »
« J’ai renoncé à courir la chance du prix de l’Académie (juillet 1821); comme je ne désire pas aller à Rome pour y bien manger et y loger dans un palais, je saurai aussi m’y contenter de peu, comme je le fais ici. »
« Je te recommande surtout (avril 1821) de ne pas omettre le plus léger croquis quand tu as un moment pour le faire. Tout ton voyage vivra dans ces notes; la plus
exacte description écrite ne vaut pas un trait effacé et confus; tu t’apprêteras au retour de vives jouissances. La peinture, c’est la vie; c’est la nature transmise à l’âme sans intermédiaire, sans voile, sans règles de convention. La musique est vague, la poésie est vague, mais la peinture , surtout en paysage , c’est la chose même. »
Je trouve encore , dans une lettre au général Delacroix : a Je te dirai maintenant ce qui m’a si fort retardé. De Saint-Maur, j’ai gaiement entrepris ma route; je fis trèsbien une longue traite; mais la chaleur du jour devint trop forte , je me reposai dans un cabaret : j’eus la sottise d’y prendre une espèce de refroidissement qui dégénéra presque aussitôt en une petite fièvre. J’arrivai à Ghâ telle— rault, malade: et, pour comble de douleur, je demeurai plusieurs grands jours dans cette ville inconnue, dans une auberge, à attendre diligence ou malle-poste qui pût me conduire jusqu’ici. Je ne conseille pas à M. le curé de Loreau de s’en rapporter beaucoup au passage de toutes ces voitures dont il me flattait si fort, le ventre tranquillement à table. P>ien n’est si facile à dire que tout cela. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’arrivai enfin ici avec une fièvre déclarée, qui me tient jusqu’à présent et qui fait de moi une allumette pour l’apparence et un brin d’amadou pour la valeur. Ce n’est que d’hier et d’avant-hier que j’ai repris quelques forces et quelques lueurs de raisonnement libres. C’était une fièvre lente qui me prenait tous les jours; nul appétit, ennui et dégoût continuels, et une faiblesse si grande que j’avais des éblouissements quand je me levais de mon fauteuil. Enfin, je commence à me remettre à force de quinquina ; la fièvre a levé le pied. Le reste suivra. »
En 1819, pendant ce séjour chez sa sœur à la forêt
d’Axe, il écrivait à ses amis, et personne n’exprimait aussi bien que lui sa tendresse sincère et ses regrets de ne pas les voir. Il nous parlait de poésie, il se passionnait pour le Tasse et pour ses malheurs.
C’était au mois d’octobre; il chassait dans la forêt; mais il ne paraît pas avoir jamais adopté cet exercice avec passion.
» Décidément, disait-il 1, la chasse est une chose qui ne me convient pas. Quand je tue quelque chose, je trouve cela charmant, je suis tout ardeur pendant quelques instants; mais, autrement, quand il faut traîner avec soi une arme lourde et incommode à porter, à travers les ronces, les branches dans le visage , la terre labourée qui entre dans les souliers, les vignes dont les rameaux entrelacés embarrassent et font trébucher, tout cela est bien véritablement ce qu’on peut appeler assommant; et voici encore le plus grand inconvénient : il s’agit d’avoir, pendant des heures qui ne finissent pas, l’esprit dirigé vers un objet, qui est d’apercevoir le gibier. La moindre inadvertance, la plus légère distraction vous fait perdre le fruit d’un temps infini de patience et d’attention; le gibier, habile à profiter de la négligence du chasseur, le laisse les yeux mornes et hébétés d’ennui , la bouche béante et pendante, et déconcerté de l’occasion manquée, etc., etc. »
C’était en 1819 que Delacroix écrivait cela; il avait vingt et un ans. 11 était facile d’apercevoir qu’il ne serait jamais chasseur. 11 ne comprenait pas que, tous ces malheurs, toutes ces incertitudes, tous ces désappointements enlevés, la chasse n’aurait plus de plaisirs. Ce sont toutes ces émotions, tous ces travaux qui font le