‹ Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvresChapitre 13 sur 88 · Extrait du livre de notes, écrit de la main de Delacroix · texte numérisé non relu

Extrait du livre de notes, écrit de la main de Delacroix

et l’amour de ces auteurs favoris ne l’a jamais quitté depuis.

Au reste, laissons-le parler lui-même à ce sujet. Voici ce qu’il dit dans le même cahier où j’ai trouvé le récit de son enfance :

« J’ai fait mes études honorablement; j’étais un de ces bons élèves qui comprenaient tout ce qu’il faut comprendre, et qui retiraient le vrai fruit des études, sans être de ces écoliers modèles qui font renchérir les lauriers à toutes les distributions de prix. »

Et plus loin :

» Je connais les anciens, c’est-à-dire que j’ai appris à les mettre au-dessus de tout : c’est le meilleur résultat d’une bonne éducation. Je m’en applaudis d’autant plus, que les modernes, enchantés d’eux-mêmes, négligent ces augustes exemples et de toute intelligence et de toute vertu. 11 est à la honte de notre temps que la ville et le gouvernement maintiennent et encouragent des collèges où l’on pose en principe que l’on peut se passer de l’étude des langues anciennes. »

Tout jeune encore, c’était en 1818, il avait vingt ans, il écrivait de la forêt d’Axe à Félix G. :

a Qu’il vaut bien mieux n’avoir d’autre souci que de causer avec ses amis, et lire de l’Horace au coin de son feu!... Horace est, à mon avis, le plus grand médecin de l’âme; celui qui vous relève le mieux, qui vous attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous apprend le plus à la mépriser dans d’autres. J’ai fait un peu de latin pendant ces vacances, etc. , etc. »

Son cousin, M. Bataille, officier d’état-major, attaché à la personne du prince Eugène, à la suite duquel il fit les campagnes d’Italie et de Pologne de 1811 à 1813,

possédait à Yalmont , près de Fécamp, une ancienne abbaye qui avait été bâtie pour huit moines bénédictins. Cette abbaye touchait aux ruines d’une église beaucoup plus ancienne. M. Bataille avait réparé et les ruines et l’habitation; il avait planté un parc à l’entour. Cela se passait en 1809. Plus tard, Yalmont devenait une résidence charmante1.

C’est là qu’Eugène a passé les meilleurs moments de sa jeunesse. Nous trouvons des lettres écrites par lui, de Yalmont, en 1813, dans le moment même où le propriétaire, son cousin Bataille, s’échappait de Russie les pieds gelés, et se retirait sur Milan et sur Vérone. Dans ces premières lettres, on voit une grande passion pour ce beau pays s’emparer de Delacroix et ne plus le quitter depuis.

Il y retourna dix-sept ans après, en 1829, et il s’étonne de n’être reconnu de personne, «luge de mon étonnement, dit-il, d’y trouver tout si peu changé, qu’il pouvait me sembler que je ne l’avais pas quitté un instant. 11 est une chose incroyable, et qui l'était pour moi jusqu’à ce jour: c’est combien les choses changent peu, et combien nous autres nous changeons! Si j’ai trouvé tout à la même place et avec la même figure, en revanche n’ai-je pas été reconnu par un seul des individus qui m’y avaient vu autrefois; quelques-uns de ceux qui y étaient alors sont furieusement changés, car ils sont morts; il y en avait de maigres qui sont gras, et vice versâ ; avoue que c’était pour donner de l’humeur. L’église est toujours de même, et les bons moines y dorment du même sommeil de fer qui les cloue tout de leur long dans leurs tombeaux. Une chose remar-

1. Cette terre appartient aujourd’hui à M. Bornot, cousin de M. Bataille et de Delacroix.

quable que je ne me rappelais pas, sont deux beaux tombeaux du plus beau style de l’époque qui précédait la Renaissance , avec de superbes statues de chevaliers en tabans couchés dessus et blasonnés, etc. »

Alors il moulait en plâtre de petites figures qui ornaient les tombeaux. Plus tard, il dessinait et préparait les vitraux de la chapelle qu’on voit encore aujourd’hui ; enfin, pour terminer ici l’histoire de Valmont, il a peint dans la galerie trois fresques remarquables que M. G., son ami , a reproduites depuis.

C’est à ce moment qu’il nous écrivait : « Je serai à Paris vers vendredi ou samedi. Il me semble que je vais voir tout le monde, et que tout le monde m’amusera. J’ai envie de ne voir d'abord que les gens ennuyeux; je les trouverai délicieux pendant quelque temps, ensuite je me permettrai ceux que j’aime; ainsi ne m’attends pas de sitôt, etc., etc. »

Et l’on se préparait à la Saint-Sylvestre. C’était une fête annuelle et intime célébrée régulièrement dans le petit cercle dont Delacroix faisait partie. On se réunissait le jour de la Saint- Sylvestre pour, ensemble, enterrer l’année. Cet usage s’est longtemps conservé. On allait, le 31 décembre, tantôt chez lui, tantôt chez un autre; on buvait, on mangeait et on s’embrassait à minuit. Delacroix parle de la Saint-Sylvestre pendant bon nombre d’années suivantes : « Viens, disait-il encore au mois de décembre 1840, viens dimanche soir ; tu me feras lecture de Diderot, et nous passerons le détroit de l’année ensemble. Pardonne-moi, cher ami, mes contradictions; je suis sous l’empire d’un sentiment nerveux qui me rend comme une personne hystérique; ma solitude, et mon esprit toujours en l’air, et peut-être, je crois, une crise

particulière de mon tempérament me font vouloir et ne pas vouloir, et me faire des monstres des choses les plus simples. Hélas! il nous manquera un interlocuteur; il est plus muet que moi encore ! Pauvre Félix 1 ! »

En 1819, il écrivait déjà très-correctement : ses lettres à ses amis, à cette époque, sont très-affectueuses : il nous aimait véritablement. Sa tendresse était sincère et passionnée; et il avait, pour exprimer ce sentiment, un charme d’expression vraiment ingénieux et entraînant.

À sa sortie du collège Louis-le-Grand , Eugène Delacroix se trouva aux prises avec la dure nécessité. Il était orphelin et sans ressources. Sa sœur, madame de Verninac, réunissait les débris de la fortune de son père, engagée dans un procès qui se termina par une ruine à peu près complète.

La forêt d’Axe, près de Mansle, dans la Charente, appartenait aux La Rochefoucauld. On disait que M. Delacroix avait prêté de l’argent à la famille des propriétaires, et avait acquis une partie de la forêt; il s’agissait pour lui d’acheter le reste. Les propriétaires prenaient en échange des maisons à Paris, et M. Delacroix cédait aussi sa maison de Charenton, où Eugène était né. Cela se passait en 1813 et 181à. Mais on m’a dit aussi qu’il avait fallu désintéresser plusieurs personnes. Des difficultés survinrent, on plaida; le procès dura longtemps. Ensuite il fallut vendre, tout vendre, et rien n’est resté.

A cette occasion (vers le 8 septembre 1820) quelques questions d’intérêt s’étaient élevées et avaient été la cause d’assez graves dissentiments entre le général et son beau-frère, M. de Verninac. Le général était actionné par

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