‹ Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 88 · PARTIE · texte numérisé non relu

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A PROPOS

Eugène Delacroix était assez grand , maigre et un peu frêle, mais bien pris dans sa taille, élégant de tournure, et distingué de manières. Il avait les cheveux d’un noir de jais, les yeux vifs, la bouche bien ornée, le sourire aimable et spirituel; son teint était pâle et bilieux, et sa figure paraissait petite sous ses cheveux touffus et soyeux ; son œil éprouvait quelquefois une légère contraction, semblable à celle d’un homme qui interrogerait le soleil, et qui se mettrait en mesure d’en supporter l’éclat.

Il se plaçait ainsi, debout, en face et assez rapproché de son interlocuteur, renversait ensuite légèrement le corps pour augmenter la distance qui le séparait de lui, et comme pour mieux examiner son homme; c’est alors que dans son sourire on voyait briller sous sa moustache noire ses dents blanches, plates et bien rangées.

11 avait, a dit, quelqu’un, dps petites mains nerveuses,

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adroites, et plus aiguisées que celles d’un chat. Sa mise était soignée, il recherchait les habitudes d’un homme du monde; on voyait clairement qu’il ne voulait pas être confondu avec ces héros d’atelier qui arrivent à la célébrité par l’excentricité de leur costume. Il était réservé de maintien, sobre de gestes, jetant dans la conversation quelques mots comme un aliment, et sans prétention à la dominer. Je ne lui ai jamais entendu faire de longs discours; son opinion s’énonçait par quelques phrases coupées, et il concluait presque toujours dès les premiers mots. Avec une timidité naturelle et visible, il avait cependant confiance dans son propre jugement, et l’on ne peut pas dire qu’il manquât d’une certaine bonne opinion de lui-même. Son esprit était fin, sa forme caressante, et son cœur sincère et fidèle en amitié. 11 était très-impressionnable, légèrement craintif, quelque peu défiant, en somme bon et généreux envers tous, et surtout sans ressentiments ni longues rancunes à l’égard de personne.

Sa constitution était délicate, et cet état de santé, qui a commencé par de longues fièvres en 1820, et qui s'est terminé par une maladie de poitrine en 1863, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées pendant le cours de sa vie, d’ailleurs si bien remplie.

Homme bien élevé, et l’esprit très-cultivé, il était recherché dans le monde, qu’il a fui souvent par raisons de santé et par instinct de conservation. Ses domestiques, qui le voyaient au retour d’une soirée trop prolongée ou d’un dîner pris hors de chez lui, s’apercevaient immédiatement de la fatigue que ces très-petits excès lui causaient, et ils ne se trompaient pas, car c’est à une journée dej fête suivie d’une soirée passée dans le monde qu’on a attribué l’hémoptysie à laquelle il a succombé.

D’EUGENE DELACROIX

Nous nous étions habitués à l'entendre parler de sa vieillesse anticipée. Dès l’âge de trente ans, il se disait déjà affaibli et usé. 11 s’entourait physiquement de mille précautions hygiéniques, et moralement il affectait quelques formules sceptiques, qui semblaient indiquer un certain dédain, un certain dégoût de la vie ; mais, en réalité, nul n’avait un esprit plus juste, plus alerte et plus actif, nul ne portait un cœur plus ouvert à l’amitié et plus fidèle aux souvenirs de jeunesse ; c’était une âme sensible et tendre, doublée d'une imagination très-vive, et tout cela tempéré par une raison qui brochait sur tous ces sentiments, et qui se les assimilait avec constance et avec délices.

L’âge n’avait ni blanchi ses cheveux, ni amorti la vigueur de son esprit; il est mort dans la plénitude de son talent, et avant qu’une première défaillance de son intelligence ou de sa main soit venue l’avertir que sa tâche était accomplie.

Delacroix ne déjeunait pas; son estomac était paresseux, la digestion de son dîner de la veille n’était finie que le lendemain vers midi ou deux heures. 11 ne prenait donc rien le matin. 11 entrait dans son atelier vers huit heures, et, sauf les circonstances importantes, il restait là jusqu’à la chute du jour. Il était seul jusque vers trois ou quatre heures, et ensuite il recevait quelques amis.

Alors, une assez mauvaise casquette sur la tête, le col toujours enveloppé d’un épais cache-nez, le corps serré dans une courte jaquette, il venait à vous d’un air aimable, mais fort attentif et légèrement étonné; il semblait se mettre un peu sur ses gardes, et cette précaution était excusable chez un homme qui combattait depuis trente ans, seul contre tous. Dans la conversation, ses

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opinions étaient émises sincèrement, mais jamais beaucoup développées. Il aimait à causer, à se placer un peu à côté de la question , à mettre quelques bonnes vérités en avant pour combattre les arguments qu’on lui présentait, et cela de très-bonne foi, renversant un argument qui semblait sérieux par une line et juste plaisanterie. — Très-doux et très-conciliant en paroles, il faisait au fond très-peu de concessions à l’opinion générale, surtout en fait d’art ou de beauté. Il dédaignait de prendre la question par tous les bouts, de discuter le pour et le contre; jamais de trop longs discours, de plaidoirie sur un sujet quelconque : son humeur ainsi que sa santé le lui défendaient, et pourtant jamais blessant, et renvoyant son monde toujours satisfait, d’abord de la forme, et le plus souvent du fond de son discours.

La propagande que faisaient quelques-uns le dégoûtait ; les ouvrages d’art étaient pour lui des questions de sentiment, et non des affaires litigieuses ; il ne voulait donc pas s’épuiser à les discuter; il fuyait les occasions de le faire, et il continuait selon son sentiment et selon son cœur.

Les bavards inutiles 11e prenaient pas avec lui. Il fallait un peu payer de sa personne, autrement il devenait sec ou distrait.

Vers six heures, il dînait assez copieusement, chez lui presque toujours, rarement en ville, surtout dans les dernières années, buvait de bon vin, puis sortait enfumant, et faisait une promenade assez longue. Il venait, de la rue Furstemberg, arpenter le boulevard Italien, et quelquefois dans notre Chaussée d’Antin.

On a dit qu’à la mort de Géricault, Eugène Delacroix devint le chef de l’école romantique. 11 y a là, je crois,

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