‹ Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvresChapitre 3 sur 88 · D EUGENE L) E L A C KG IX · texte numérisé non relu

D EUGENE L) E L A C KG IX

une erreur. Delacroix était un professeur sans élèves. Personne ne peignait comme lui, et même ne voulait peindre comme lui; on l’admirait à cause de sa couleur; un petit nombre d’adeptes prisaient son style et ses compositions, mais personne ne le copiait. Gela tient à ce qu’il est plus facile d’admirer la couleur que de l’imiter, et que , dans ses compositions , Delacroix était toujours lui -même, et manquait cl’une forme générale qui se représentât dans tous ses tableaux, et qu’on pût saisir, reconnaître et reproduire.

M. Ernest Chesneau a très-bien dit : « L’artiste, à vrai dire, n’a jamais eu de public. A peine compte-t-il un petit nombre d’admirateurs : il existe entre le public et lui une mésintelligence qui date de 1 82*2. » La Chu pelle des Suints- Anges a soulevé les mêmes négations que la Barque du Dante. L’opinion, en présence de Delacroix, se partage en divers groupes : ceux qui l’admirent en connaissance de cause, ceux qui l’admirent de confiance, deux minorités; et la grande majorité composée nonseulement de ceux qui lui refusent le génie, mais le talent , l’ombre même du talent.

« C’est un singulier phénomène qu’un homme supérieur réussissant par ses qualités personnelles, par l’élégance et la distinction de son esprit, et malgré les qualités qui constituent sa supériorité : ses qualités d’artiste. »

Et plus loin :

« Si nous invoquons la postérité en faveur de M. Delacroix, c’est qu’à propos de cet artiste, dont les obscurités réelles sont amplement rachetées par l’éclat du génie, le xixe siècle semble avoir pris à cœur de justifier les rudes paroles du philosophe américain sur la société :

« La société, a dit Emerson, est partout en conspiration

A PROPOS

contre la virilité cle ses membres. La vertu qu’elle demande avant tout, c’est la conformité. La confiance en soi est son aversion : elle n'aime pas les réalités et les créations, mais les usages et les coutumes. »

Delacroix n’a pas été compris en France parce qu’il est venu après David, cause accidentelle, et parce qu’il est coloriste, cause fondamentale.

L’homme de génie est celui qui cherche, qui creuse, qui marche résolument vers le progrès. Les médiocres copient et perfectionnent, quand ils le peuvent faire. Delacroix arrivait à une époque de décadence évidente: il cherchait, il faisait des efforts pour découvrir la bonne voie. A-t-il réussi? N’aurait-il pas pu adopter une forme plus correcte? La chose eût été désirable peut-être; car une correction plus grande aurait un peu calmé la colère de ses adversaires. Mais Delacroix pouvait -il atteindre à cette correction? L’a-t-il véritablement cherchée? Gomment le juger encore aujourd’hui, au milieu des éloges outrés des uns et des injures dont les autres l’accablent? Laissons donc à de plus savants que nous le soin de décider ces questions.

Pour beaucoup de raisons donc, je dois m’abstenir de juger et d’apprécier ses œuvres : c’est aux hommes spéciaux d’aborcl, et mieux encore à l’avenir et à la postérité, que ce jugement doit être réservé. Quelques-uns, d’ailleurs, ont si brillamment traité cette question artistique, que je ne pourrai mieux faire que de citer çà et là, à l’occasion, les dires de plusieurs d’entre eux.

Si les grands artistes reflètent l’esprit et les croyances de leur époque, c’est peut-être parce qu'ils ont trouvé en eux-mêmes une expression, un sentiment, un cachet qu’ils lui ont imprimé.

D’EUGÈNE DELACROIX

Dans la peinture religieuse, par exemple, Delacroix a introduit une nature de sentiment qui, certainement, n’appartient qu’à lui. Les Vierges de Raphaël sont élégantes , belles , gracieuses , c’était le catholicisme tel que devait le comprendre le siècle des Médicis. Les Vierges de Rubens , c’était la religion orgueilleuse et triomphante; celles de Murillo, c’était la foi impérieuse, un peu sauvage, mêlée à une vanité outrée. Pourrait-on, de nos jours, supporter, dans un tableau d’église, la présence des donataires? Un homme d’intelligence et d’esprit tel que Delacroix devait donner à ses sujets religieux des formes plus naturelles et, pour ainsi dire, plus humaines; la foi n’est plus autant dans les images. En effet, il n'imprime pas au Christ une beauté et une majesté convenues ; il peint les saintes femmes comme de pauvres femmes, sincèrement désolées. 11 ôte à ses sujets, avec intention, tout ce qui pourrait leur donner une idée abstraite et symbolique; c’est par le sentiment, par l’attitude des personnages, par la nature de leurs poses, par le spectacle de leurs souffrances physiques et morales, qu’il prétend toucher le spectateur. Il semble qu’il ait puisé ses pensées dans les ouvrages primordiaux, dans l'Evangile par exemple, plutôt que dans des légendes ou dans les traditions. Son expression a pour point de départ la foi simple et sincère de l’Église primitive, plutôt que le symbole ou les interprétations plus mystiques de la moderne Église.

Et à ce sujet, ce qui doit frapper le plus un homme du monde qui n’est ni peintre ni amateur instruit, c’est la diversité d’opinions et de jugements à laquelle a donné lieu l’œuvre de Delacroix. Comment mettre d’accord les critiques qui ont écrit sur son compte, et même

A PROPOS

entre eux, ceux qui lui sont complètement favorables?

L’un cl’eux 1 a dit : « Ne vous attendez à rencontrer dans ses œuvres ni l’idéalisme des Grecs, ni celui des grands maîtres de la Renaissance italienne, ni celui que vous avez conçu, quel qu’il soit. Delacroix a son idéalisme à lui, dont le principe n’existe ni dans la nature, ni dans les traditions des âges antérieurs, mais dans son imagination seulement, etc. »

D’autres imprimaient qu’il s’était voué au culte du laid; d’autres, et très-sérieux, qu’il avait pris des orangsoutangs pour modèles de ses sénateurs vénitiens2. Que dire de tout cela?

Les statues antiques ne sont pas mortes, parce qu’elles sont froides. On sent la vie circuler sous leurs formes calmes, car la statuaire sait être calme d’abord; les mouvements violents, emportés, semblent lui être interdits; au moins les Grecs pensaient-ils ainsi. La peinture peut et doit agir autrement. On a dit avec raison que l’homme qui recule épouvanté, qui tombe foudroyé, qui vole au secours de son enfant, qui arrache sa femme à des ravisseurs, sort à tout moment de l’équilibre parfait prescrit par l’Académie. Le mouvement alors est tout : c’est l’action, c’est le mouvement qui touche le spectateur. Or c’est ce mouvement, c’est cette action que Delacroix comprenait et exprimait si bien. Car il était poète, il voyait tout en poète; et dans l’étude delà nature, dans le choix, dans Je mouvement de ses personnages, il portait un sentiment éminemment poétique.

A cette fougue, à cette sauvagerie, opposez son esprit

1. M. de Vieil -Castel. — Journal la France, août 18Gi. ‘2. M. Vitet.

D’EUGENE DELACROIX

vraiment classique, son sentiment de l’ordre et sa conduite rangée, pesez le tout, et expliquez. 11 était poëte, disons-nous, mais point du tout romantique dans le sens réel du mot. On le voyait essentiellement raisonnable et simple dans ses pensées comme dans ses discours; cependant jamais banal, et très-peu paradoxal.

11 est certain que Delacroix n’a jamais tenté de se livrer à ces imitations stériles qui se proposent de faire au spectateur une illusion qu’il faudrait blâmer, s’il était possible de l’obtenir. 11 cherchait par l’effort de son imagination à pénétrer dans le vrai et dans le beau des choses.

Peut-être avons- nous souvent regretté d’abord que ses contours ne fussent pas plus correctement arrêtés, ensuite nous nous sommes faits à cela. Et quand je vois une esquisse d'un de ses tableaux, par exemple la Plein } la Désolation de Babylone, ou tout autre de ces charmants tableaux composés pour les frises du salon de la Paix, à la Chambre des députés, je me prends à désirer que ces ébauches ne soient jamais plus terminées. Pourquoi ? C’est que, dans ces formes peu arrêtées, un grand sentiment se fait sentir, qu’en les voyant l’imagination se monte à l’aise, et qu’on ne peut se défendre d’être ému, de souffrir, de penser, d’admirer.

Delacroix a considérablement dessiné d’après nature, et il dessinait très-correctement. Mais il peignait de mémoire. Alors il sacrifiait à l’élégance, à la poésie, à l’arabesque, pour ainsi dire, de la ligne; et il était entraîné, en l’absence du modèle, à contourner les formes extérieures selon le caprice de son imagination.

Tout cela sera longuement traité par lui-même tout à l’heure.

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