‹ Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvresChapitre 31 sur 88 · Lettre à P · texte numérisé non relu

Lettre à P

F excès, parce quelle tend sans cesse à réparer, et je suis resté jeune longtemps. Ce n’est guère que vers quarantecinq ans qu’un petit avertissement de la nature m’a donné à entendre que je n’étais pas éternel, et qu’il fallait opter entre la voie large et très-courte, et une carrière un peu plus sobre, un peu plus resserrée, mais qui pût promettre quelque durée. Une très-grande affection au larynx, qui dura plusieurs années, me força à plus de modération. Depuis ce temps, je donne beaucoup au travail et presque rien au reste, et je prie le ciel qu'il me maintienne dans cette sage direction... »

« Le salon de Gérard était une des choses les plus curieuses de ce temps. L’homme lui-mème était un type rare. On arrivait chez lui à l’italienne, c’est-à-dire à minuit, et souvent le maître de la maison s’animait et était charmant par ses souvenirs. J’ai entendu dire tant de sottises sur les hommes connus, que je me défie beaucoup des réputations que l’on fait aux gens. Gérard passait pour courtisan : on en faisait une espèce de diplomate extrêmement raffiné. Il faut dire que toutes les fois que je lui ai demandé quelque petit service, je l’ai trouvé très- entortillé dans ses réponses. Voici cependant une anecdote qui le peint dans une de ces explosions de caractère qui se manifestent quelquefois chez les hommes les plus circonspects. Jacquemont m’a conté qu’allant un jour le voir, on lui dit que Gérard était à Saint-Cloud, où il faisait un portrait de Charles X. Après quelques instants, Gérard rentre, passe devant lui sans le voir, entre dans la cuisine, qui était sous la porte cochère, et s’assoit avec une fureur concentrée à la table de la cuisine, où se trouvaient, je crois, ses domestiques. Il dit alors d’une voix de tonnerre : Qu’on me donne du pain et du fromage , et

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au diable le reste! Il avait essuyé ce jour-là quelqu’une de ces insolences dont les princes ne sont pas avares, et que les Bourbons de la restauration, en particulier, se permettaient souvent vis-à-vis des hommes de la révolution , ou attachés antérieurement à l'Empire... »

« Un des hommes charmants de ce salon et de ce temps-là est le pauvre Beyle (Stendhal), qui est mon subitement en 1842, quand il était encore dans la force du talent. Je le regarde comme l'écrivain qui a peut-être le plus de cachet avec le meilleur français qu’il soit possible de parler ; j’entends parmi les modernes. Personne ne sait raconter comme lui. 11 était très-amusant dans un salon, et avait des saillies très-originales. Mérimée l’a connu plus que moi, et vous donnerait sur lui des détails piquants. Nous faisions souvent, de 1825 à 1830, de petits dîners, en famille et avec quelques autres originaux, koreff était de ces hommes- là. Il venait aussi chez Gérard. Il était très-amusant : son accent étranger, et une espèce de lenteur à s’exprimer, qui en était la suite, donnaient plus de piquant à ce qu’il disait. Ce sang-froid démontait souvent et éteignait la pétulance de Beyle .

. Un des plus grands charmes de ces réunions

tenait à ce que nous nous rencontrions presque tous les jours de la semaine dans les maisons où nous allions, et qui avaient un jour fixe. C’était chez Gérard, chez Mu,e Ancelot, autre ornement du salon de Gérard, chez Cuvier, au Jardin des Plantes, etc. \

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