Extrait de la Revue de Paris, tome XV
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famille l’ayant porté conjointement avec le nom principal, il était insensiblement devenu le surnom et enfin le seul nom de la famille '.
Tous ces détails de filiation et de naissance semblent indifférents dans la vie d’un homme comme Michel-Ange. 11 est bon pourtant de faire connaître que ces avantages, qui eussent pu le favoriser dans toute autre carrière, ne servirent qu’à augmenter les difficultés qu’il rencontra dans celle des arts, cette profession ayant paru à toute sa parenté indigne d’un homme de naissance. Au reste, toute cette gentilhommerie n’avait pas porté bonheur à ses illustres ancêtres, ni à son père, puisqu’ à la naissance de ce fils, qui devait bien autrement consacrer le nom de sa famille, il se trouvait extrêmement pauvre, vivant chichement à Florence d’un petit emploi obscur. C’est avec beaucoup de peine qu’il était parvenu à élever son fils, d’autant plus que, frappé de son esprit précoce et voulant, malgré sa pauvreté, l’élever d’une façon libérale, il lui avait donné un maître de grammaire et de belles-lettres.
Le jeune enfant ne fut que médiocrement attiré vers cette étude, qui faisait l’ambition de son père. Il avait déjà donné la préférence à l’art qui devait l’illustrer avant tous les autres. Il avait fait par les rues, où il polissonnait au lieu d’étudier la grammaire, la connaissance d’un certain Granacci, qui étudiait la peinture sous Dominique Ghirlandajo, le maître le plus habile qui fût alors dans Florence. II n’en fallait pas tant pour être irrésistiblement entraîné vers le dessin. Lejeune homme lui fournit tous les moyens possibles d’étudier et de se livrer à son goût dominant. 11 lui prêta des gravures, des dessins, lui fournit même
1. Le pape Léon X accorda aux Buonarroti, entre autres privilèges, celui de joindre il leurs armes la boule de l’écu de Médicis avec trois lis d’or.
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des couleurs et des pinceaux, de sorte qu’encouragé par ses premiers essais1, le jeune Michel-Ange dit adieu à la grammaire et au professeur.
Ces essais étonnèrent tout le monde dans Florence. 11 est permis de croire aussi qu’on n’était pas alors très-difficile, ou que l’àge si tendre du jeune artiste disposait les esprits à l’admiration , car il n’avait guère alors que dix ou douze aus. Il n’y eut que sou bonhomme de père qui ne voulut pas partager l’enthousiasme général. II s’allligeait sincèrement d’avoir un mauvais sujet de fils, qui courait les boutiques des peintres et des vendeurs d’images, et se prenait de passion pour un métier si peu conforme à sa naissance. Ce fut bien pis quand, par un effet du hasard, se développa chez lui le talent de la sculpture2. Le père soutint qu’il ne consentirait jamais à faire de son fils un tailleur de pierres, profession qui ne lui semblait
1. Granacei lui avait donné une estampe allemande représentant saint Antoine tourmenté par les diables; Michel-Ange en fit un tableau en y ajoutant de lui-même tout cé qu’il put imaginer pour rendre la scène plus frappante. Ainsi il s’en allait chaque jour au marché au poisson étudier les formes et les couleurs les plus bizarres, pour en faire des monstres de son invention. Ce morceau singulier excita surtout la jalousie de Ghirlandajo. Ce fut bien autre chose quand il se fut avisé de le représenter lui-même grimpé sur une échelle au milieu d'une chapelle qu’il était occupé à peindre à Sainte- Marie-la-]\euve avec quelques Allemands. L’artiste enfant avait copié nonseulement le lieu, mais la tournure des différents personnages, leurs habits et leurs attitudes. Ghirlandajo fut forcé d’avouer que son élève en savait plus que lui ; mais l’envie qu’il en ressentit fut cause qu’il ne tarda pas à lui interdire son atelier.
2. Michel-Ange regardait un jour avec une attention passionnée des sculpteurs qui restauraient des statues dans les jardins de Laurent de Médicis : il était fixé là par un attrait invincible. Ces ouvriers, devinant son ardeur, lui firent cadeau d’un morceau de marbre, qu’il se mit à ébaucher à l'instant même. Quelques jours après, Laurent, se promenant et examinant ses travaux, vit le jeune homme qui travaillait à polir son ouvrage déjà terminé : c’était une tête de faune que l’on conserve encore, je crois, à Florence. Il le prit dès lors en grande affection. Michel-Ange avait environ quatorze ans.
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pas différer beaucoup de celle de sculpteur. 11 crut voir toute sa race déshonorée par de si basses inclinations; et ce ne fut que sur les pressantes sollicitations de Laurent de Médicis lui- même, devenu le protecteur du jeune homme, qu’il voulut bien lui permettre de suivre son penchant.
Ce consentement, tardif à la vérité, ne fut pas le seul fruit que Michel-Ange retira d’une protection aussi puissante que celle de Laurent. Ce prince, dont les lumières étaient supérieures à son siècle, avait en même temps l’esprit le plus fin et le plus propre à apprécier le beau. L’audace du jeune Michel-Ange l’avait intéressé, et il ne cessa de lui continuer ses bontés jusqu’à sa mort. Il voulut l’avoir dans son palais, le fit même manger à sa table, et la société de tous les hommes supérieurs de son époque qu’il se plaisait à réunir près de lui ne contribua pas peu à développer dans Michel-Ange tout ce que promettait un si précoce génie. Le jeune homme y reprit le goût des lettres, avec lesquelles il s’était un peu brouillé à cause de l’entêtement de son père. Il y prit surtout cette élévation et ce goût de ce qui est bien et convenable, qu’on n’acquiert que dans la jeunesse, quand on a été entouré de personnes distinguées.
Un autre se serait endormi peut-être sous ce patronage puissant. Bien lui en prit au reste de mettre à profit pour ses études et la culture de son esprit le temps malheureusement trop court pendant lequel il put profiter d aussi illustres exemples. La mort prématurée du grand Laurent vint, à peine après quatre années, le rejeter de nouveau dans la foule et à la merci de l’aveugle hasard : non pas que Pierre de Médicis, qui succéda à son père, lui ait retiré sa protection ; mais en héritant du poste élevé d un
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loi
si digne père, il n’en avait ni l’esprit ni les vertus; et le premier emploi qu’il fit du talent de Michel-Ange donnera une idée de sa manière de l’apprécier. Peu après la mort de Laurent, il était tombé à Florence une grande quantité de neige; Pierre voulut que Michel-Ange en fit une statue colossale dans la cour de son palais. 11 se vantait beaucoup d’avoir à sa cour deux hommes rares : Michel-Ange et un jeune coureur espagnol dont l’agilité était si grande, que lui, Pierre, courant à cheval à toute bride, ne pouvait le devancer. Le parallèle valait l’idée de la statue de neige.
Un protecteur aussi ignorant ne méritait guère d’associer son nom à la gloire de Michel-Ange. La fortune ne tarda pas à retirer son appui au protecteur lui- même, et l’artiste, dégoûté d’une commensalité assez avilissante, n’attendit pas pour quitter Florence que les Médicis en fussent chassés, ce qui arriva bientôt. On prétend que ce fut sur la foi d’une vision elfrayante d’un certain musicien de ses amis que la terreur s’empara tout à coup de Michel- Ange et le porta à se dérober promptement aux malheurs qui menaçaient la famille et les partisans de son patron. Le grand Laurent de Médicis était apparu au musicien, tout pcâle, dans un accoutrement effroyable, déchiré et balafré, lui ordonnant d’aller avertir son fds du sort que ses étourderies lui préparaient. On pense bien que le musicien y regarda à deux fois avant de se charger d’une commission aussi délicate. Cependant l’ombre ayant insisté à plusieurs reprises, et ayant même gratifié le songeur d’un énorme soulllet, en punition de sa résistance, ce fut l’objet d’une consultation sérieuse entre le jeune Michel- Ange et son compagnon, qui se décida à tenter la démarche. 11 arriva donc qu’au retour d’une partie de chasse et tout occupé d’autre chose que de remontrances, Pierre
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se vit arrêté par le pauvre musicien, qui lui fit part, comme il put et en tremblant de tous ses membres, des charitables avis que son père lui envoyait du fond de son tombeau. Pierre, heureusement d’assez bonne humeur, se moqua du pauvre homme et de son rêve; mais Michel-Ange, à ce qu’assure le Condivi1, ayant pris la chose au sérieux, se décida à tout abandonner. Nous aimons mieux croire que la prudence lui donna de plus sûrs avertissements, et le força à une démarche qui le mit à couvert du ressentiment du peuple de Florence contre tous ceux qui tenaient au parti des Médicis.
Le bonheur voulut qu’en voyageant à l’aventure par F Italie il trouvât des occasions d’employer son talent. 11 alla à Bologne, à Venise, où le tour particulier de son esprit lui valut des protecteurs qui employèrent ses talents pour la sculpture; ce qui ne put le détourner de revenir à Florence sitôt que les choses y furent calmées. C’est vers ce temps qu’il fit ce fameux Cupidon qu’il eut l’idée de faire passer pour antique en l’enfouissant et le barbouillant un peu, pour se donner la satisfaction de confondre l’ignorance d’un prétendu amateur des arts. On assure même que le cardinal qui fut le héros de l’aventure ajouta au ridicule que lui avait attiré sa méprise le tort honteux de refuser à l’artiste le prix convenu pour son ouvrage, quand il découvrit que ce qu’il avait admiré pour antique n’était tout simplement que l’ouvrage d’un très-jeune homme. Michel-Ange se consola facilement en se moquant de l’ignorant Mécène, et fit dans ce temps plusieurs beaux ouvrages dans lesquels il put montrer que ce n’était pas par hasard qu'il avait approché de la
1. Ascanio Condivi est un des historiens qui ont donné le ]dus de particularités sur la vie de Michel-Ange.
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perfection de l’antique. Il fit entre autres un groupe en marbre de la Vierge tenant sur ses genoux le Christ descendu de croix, qui se voit encore dans l’une des églises de Florence.
A cette époque de sa vie se présente un fait presque incroyable.
Parvenu déjà à une réputation très -notable, et dans l’àge de la plus grande force, tout à coup son génie s’arrête. Ceci est une particularité peu connue. Pendant trois ou quatre ans, Michel-Ange ne touche plus un ciseau, ni un pinceau, ni un crayon; il vit à Florence sans rien faire, ou bien il lit les poètes, fait lui-même des vers, étudie l’Ancien Testament.
Que peut- on voir là autre chose qu’une maladie de l’esprit, une crise particulière du talent? Il avait de vingtsix à trente ans. Des historiens attribuent un découragement si subit à une lacune momentanée dans les commandes de travaux dont jusqu’alors il n’avait guère manqué. Ceci est possible. Il faut un but aux efforts de l’artiste. Qu’on dise tant qu’on voudra que les grands talents aiment à suivre leurs fantaisies, que les sujets commandés les rebutent; il n’en est pas toujours ainsi. Il y a dans les plus grands esprits une aussi grande paresse. Travailler, tailler sa plume ou son crayon, n’est pas toujours un plaisir, comme le croient ceux qui se contentent de regarder faire tout cela; c’est plus souvent un enfer. Suer, monter sur le trépied, est une chose qu’on appréhende comme une opération pénible dont le succès est incertain; c’est une fièvre dont l’accès fatigue. Qu’un artiste ouvrier se mesure chaque matin sa tâche et l’accomplisse, rien de mieux. Ce n’est que par un travail opiniâtre qu’il peut saisir au passage quelques étincelles d’une chaleur dou-
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teuse. Mais, par une singulière contradiction, celui qui vit avec un démon qui lui souille ses inspirations craint souvent de le réveiller quand il sommeille, et de lui faire violence quand il résiste. Pour ces hommes-là, la nécessité d’arriver à temps, de remplir les conditions d'un sujet imposé par le premier venu, de peindre pour une place, excite la paresse par la nécessité. Il y a même un secret plaisir à triompher de la difficulté; il y a dans cette gêne quelque chose de piquant qui excite la verve. Est-ce que votre art n’est pas alors comme une maîtresse dont les petites rigueurs et dont les caprices entretiennent et réchauffent votre passion?
Allumer tous les jours et presque à la même heure ce feu précieux qui ne s’évapore pas en peinture entraînante ou en beaux vers sans vous laisser des traces profondes qui vous vieillissent et vous usent, c’est comme de transformer l’amour avec ses joies et ses douleurs en un triste hymen qui n’en est qu'une insipide réminiscence.
Michel-Ange désœuvré, n’ayant pas de demandes positives et de but fixe à ses travaux, cessa de travailler. L’ennui le prit; peut-être s’exagérait-il cet ennui et ce dégoût, Chose plaisante ! lui qui devait encore tenir le sceptre de l’art à plus de quatre-vingts ans, peut-être se dit-il plus d’une fois à cette époque climatérique : a Je suis un homme fini, je n’ai plus d’idées, tous mes rivaux valent mieux que moi; la preuve, c’est que le public les favorise. On me dédaigne; peut-être je le mérite. Qu’importe la gloire ! qu’importe l’avenir ! » enfin toutes les folies qu’inspire le découragement.
Cet état d’inaction cessa enfin avec des occasions brillantes et inattendues d’exercer son talent.
En 1503, Alexandre VI étant mort et Pie 111 son succès-
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seur n’ayant fait que paraître, Jules II arrive au pontificat.
À l’instant sa main puissante éveille tous les talents. C’est Michel-Ange qu’il lui faut d'abord. Ordre de quitter Florence et de venir à Rome. Jules n’eut pas besoin de le voir longtemps pour juger à qui il avait affaire. Ces deux hommes étaient vraiment faits l’un pour l’autre.
Jules II était excessif en tout. Tout ce que l’on peut concevoir de plus grand, de plus démesuré, de plus intrépide, était dans son génie. Constant, généreux, magnifique, né pour les armes, sa véhémente politique et ses intrigues mirent l'Italie en feu. Il n’était encore que cardinal, et déjà il faisait trembler le méchant Alexandre. Au milieu des horreurs de la guerre, il relève les arts, il appelle à lui le mérite. De tous côtés c’est le même feu, la même fureur. Il faut que tout soit extrême pour lui plaire.
Il fallait commencer avec Michel-Ange, qui, sortant d’un long repos, n’en était que plus impatient. Plusieurs mois se passèrent avant de rien décider. Enfin le pape s’arrête à l’idée de faire faire son propre tombeau. Ce monument devait être gigantesque, et le dessin l’en avait transporté. Michel-Ange part pour Carrare, afin d’en tirer la quantité de marbre nécessaire, et qui fut telle, qu’elle surprit tout le monde quand on la vit débarquée à Rome.
Pendant qu’il était dans les montagnes, occupé à l’en faire extraire, l’idée lui était venue de tailler eu colosse un immense rocher qui commandait la mer, et d’en faire une espèce de signal pour les navigateurs. L’immense entreprise dont il était chargé lui fit abandonner cette idée.
Le croirait-on? non-seulement le magnifique tombeau ne fut pas exécuté, mais il faillit être l’occasion d’une rupture complète entre Michel-Ange et Jules II.
L’envie s’était éveillée en voyant une faveur si haute.
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Bramante, architecte du pape, était ennemi secret de Michel-Ange. Il n’était pas seulement jaloux de son mérite, il redoutait encore sa censure à cause de malversations de différentes espèces dans les travaux dont il était chargé : c’était un grand dissipateur, qui trouvait tous les moyens bons pour se procurer de l’argent. Plusieurs des constructions dont il était chargé eurent , à différentes reprises, besoin d’être étayées à cause des mauvais matériaux qu’il y employait. Bramante, animé par sa haine, ne cessait de susciter des obstacles et s’efforcait en même temps de détourner le pape de son dessein , jusqu’à lui faire entendre qu’il était de mauvais augure de s’occuper de son tombeau. Cela ou autre chose parvint à amener un refroidissement dont Michel-Ange ne lut pas longtemps à s’apercevoir. Un jour, enfin, qu’il était allé demander à Sa Sainteté le reste de l’argent qu'il avait avancé pour le transport de ses marbres, le pape différa de le recevoir. L’artiste indigné retourne à l’instant chez lui, vend ses meubles, vend tout ce qu’il possédait à Borne, ou plutôt charge de ce soin son domestique, afin de s’éloigner surle-champ et de gagner le territoire de Florence.
Le pape sentit qu'il avait eu tort ; mais il n’en était pas moins fort en colère de la grande vivacité de l’artiste. Pendant plusieurs mois, il employa les prières et les menaces pour le décider à retourner près de lui. On avait vu avec plaisir à Florence le retour de Michel -Ange, et Pierre Soderini, gonfalonier de la république, avait résolu de le mettre à profit pour faire orner de peintures la salle du conseil. Mais l’insistance et les menaces furieuses du pape lui firent abandonner l’entreprise1. Soderini enjoi-
t. Ce qui resta à Florence de ce court séjour de Michel-Ange, tout au plus de trois ou quatre mois, fut le fameux carton de la guerre de Pisans, qu’il fit
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gmt à Michel-Ange de retourner à Rome, lui disant que la république ne se souciait pas de s’attirer une guerre à son sujet. L’artiste tenait bon. 11 fut sur le point de passer en Turquie, et ne fut pas éloigné d’accepter la proposition que lui faisait le Grand- Seigneur, de venir construire un immense pont qui pût joindre Constantinople à Péra, malgré les représentations du gonfalonier, qui trouvait malséant de travailler pour des Turcs.
Après bien des pourparlers et des sollicitations, Michel- Ange consentit à retourner près du pape ; mais ce ne fut qu’ après avoir été investi de la qualité d’ambassadeur de la république ; comptant un peu sur cette dignité pour se mettre à l’abri des premiers effets de la colère de Jules II. Ce dernier venait d’entrer en vainqueur dans Bologne, et ce fut là que Michel- Ange le joignit. Le pape était à table quand on lui amena le coupable : « Au lieu de venir à nous, lui dit Jules en colère, tu as attendu que nous allassions au-devant de toi. » Cependant Michel -Ange, à genoux, s’excusait comme il pouvait de la vivacité de sa démarche. Un des évêques qui étaient présents s’avisa, pour arranger la chose, de l’excuser sur ce que les artistes étaient d’ordinaire des gens grossiers, peu au fait des convenances, et déplacés dans tout ce qui n’est pas du ressort de leur art. L’intervention de ce malavisé fut très-utile en effet au pauvre artiste, mais non pas de la manière qu’il avait pensé; car Jules, lui donnant un
pour lutter avec une composition de Léonard de Vinci, également commandée parla république. Il représentait des soldats attaqués au moment où ils se baignent, et courant aux armes à moitié vêtus; très-beau sujet pour la peinture et tout à fait dans le génie de Michel-Ange. Ce morceau célèbre resta longtemps exposé à l’admiration dans une salle reculée. Il finit par être déchiré par les envieux, d’autres disent par des admirateurs trop passionnés qui en volèrent les morceaux.
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coup de sa béquille, lui dit tout en colère : « Je vous trouve hardi de faire à un pareil homme, en notre présence, des reproches qui sont loin de notre pensée, et qu'il n’a jamais mérités. Ignorant vous-même, maladroit que vous êtes, sortez à l’instant de notre présence. » A la faveur de ce démêlé, dont il ne fut pas la victime, Michel- Ange rentra tout à fait en grâce. Jules lui commanda de faire en bronze sa statue colossale, pour être placée sur le frontispice de l’église de Saint- Pétrone à Bologne.
« Que lui mettrons-nous dans cette main, saint-père? demanda Michel-Ange en lui faisant voir le modèle qu’il était en train de faire; un livre? — Un livre! dit Jules, mets-v une épée, je la sais mieux manier. Et celle-ci, reprit le pape en montrant l’autre main, donne- 1— elle la bénédiction ou la malédiction? — Elle menace ce peuple de le châtier s’il n’est pas sage, » dit l’artiste.
La statue fut faite et placée ; mais les Bentivogli étant rentrés peu après dans Bologne, le peuple renversa et brisa sans scrupule l’image du conquérant, et du bronze dont elle était composée, et qui fut vendu à Alphonse d’Este, duc de Ferrare, on fit une pièce d’artillerie qui fut nommée la Julienne. La tête seule avait été conservée, et se vit longtemps à Ferrare.
C’est vers ce temps que le pape voulut employer Michel-Ange à peindre la voûte de la chapelle de Sixte IV. Bramante le lui avait mis en tête, dans l’espoir secret que l’artiste, forcé à un genre dont il avait perdu l’habitude, réussirait mal et pourrait se perdre dans l’esprit de son protecteur. Il est remarquable que ce fut à la jalousie de ses ennemis que Buonarroti dut d’être chargé d’un ouvrage qui devait faire sa gloire, et que réellement il n’entreprit qu’avec un extrême dégoût. Depuis longtemps il avait
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abandonné la peinture. La pratique de la fresque lui était particulièrement inconnue. 11 redoutait donc extrêmement de compromettre sa réputation dans un travail dont il ne se croyait pas capable.
Il représenta au pape que son métier était la sculpture. « La peinture, lui dit-il, est un art tout différent, dont je n’ai plus l’usage. Toutes mes études ont été tournées vers un autre but. » Rien ne fit. Il fallut entreprendre l’ouvrage. Dès le commencement, il lui parut impossible d’aller plus avant.
La voûte se composait de neuf compartiments, dans lesquels il s’agissait de peindre plusieurs histoires de l’Ancien Testament. A peine à la moitié du premier tableau, qui représentait le Déluge, toute la peinture commença à moisir et à se couvrir d’une croûte épaisse. Michel-Ange était ravi intérieurement de ce mauvais succès : « .le l’avais bien prévu, disait-il. vous le voyez : je ne sais comment m’y prendre; je serai arrêté à chaque pas. » Le pape, entêté dans son projet, envoya l’architecte San Gallo, qui trouva que l’enduit sur lequel la peinture était appliquée était trop détrempé, et que l'humidité, en ressortant du mur, était la cause de l’accident. 11 n’y eut donc plus d’excuse quand la préparation eut été faite d’une manière plus convenable, et il fallut continuer.
Michel -Ange voulait au moins s’aider de tous les secours possibles et avait fait venir de Florence les peintres les plus renommés dans le genre de la fresque. Il les fit travailler devant lui, et se proposait même de s’en faire aider; mais il n’eut pas plutôt vu leurs essais, que le dégoût qu’il en éprouva fut peut-être cause qu’il comprit à l’instant lui-même tout ce qu’il pouvait faire. Il leur ferma un jour la porte au nez, sans s’inquiéter de leur mauvaise
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humeur, et abattit en une matinée, avec une sorte de fureur, tout ce qu’ils avaient fait. C’est alors qu’enflammé par la beauté de l’entreprise, seul, tout plein de l’inspiration qui commençait à le gagner, il s’enferma tout à son œuvre, préparant lui-même ses couleurs, couchant tout babillé et dormant à peine, tant son génie passa en un instant du découragement à l’enthousiasme le plus vif. On assure qu’il permettait à peine au pape lui-même de s’introduire au milieu de ses travaux 1, et qu’un jour il arriva que, moins disposé encore que de coutume à recevoir sa visite, il jeta du haut en bas des échafauds une énorme planche qui vint avec un bruit effroyable tomber aux pieds de Jules, qui se retira furieux. Mais ce n’étaient pas là de ces témérités qui dussent brouiller ensemble deux pareils hommes.
La colère du peintre fut extrême de ce qu’au plus fort de ses travaux, Bramante, profitant un jour de son absence, fit entrer secrètement Raphaël dans la chapelle : et ce coup d’œil furtif ne fut pas perdu, comme on pense.
Ces étonnants ouvrages, qui confondent encore après tant d’années, qui ont été copiés et imités tant de fois, effacés à moitié aujourd’hui, et privés de l’illusion qu’y ajoutait la croyance pour les spectateurs d'une autre époque, sont encore nouveaux pour quiconque entend le langage des arts, et désespéreront à jamais les artistes. Mais que l’imagination la plus ardente se figure, s'il est possible, l’impression sublime qu’ils durent produire dans l’âme de Raphaël, jeune encore, dans l’âge de la force et des progrès. Pour Jules II, âme d’une trempe aussi peu
1. Quand le pape allait le voir, il était obligé de monter comme un manœuvre par une échelle à chevilles, et Michel-Ange lui donnait seulement la main pour l’aider à passer sur l’échafaud par un trou du plancher.
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commune, il fut si impatient de jouir de la vue de ces divins ouvrages, qu’il ne put attendre que la voûte fût terminée. A peine la moitié en était peinte, qu’il voulut faire jeter à bas les échafauds, et Rome contempla pour la première fois ces peintures, dernier effort du génie humain. Il voulut y aller avant que la poussière fût tombée, et au milieu des poutres et des planches à moitié enlevées, pour en jouir le premier.
Donner une idée du style de Michel-Ange, et surtout de l’élévation oû il l’a porté dans les peintures de cette voûte, est une chose presque impossible, surtout si l’on s’adresse à des personnes peu familiarisées avec l’étude des arts et peu habituées à comparer ensemble les différentes manières des peintres. Ce n’est pas la grâce qu’on y admire, si toutefois on peut séparer la grâce de tout ce qui saisit vivement l’imagination. Il faut au moins oublier toutes les idées que nous nous faisons le plus habituellement sur la grâce et sur la beauté. Les ouvrages de Michel -Ange donnent incontestablement la sensation la plus épurée et la plus élevée qu’il soit possible d’éprouver par un art. Il semble qu’il n’ait jamais pensé qu’à se plaire ; du spectateur et de son goût particulier il ne s’en inquiète point. Il agrandit, il invente, non pas pour éblouir ou charmer, mais pour dominer l’imagination, pour forcer à avoir du plaisir en présentant à l’esprit des images menaçantes et effrayantes.
Il ne faut pas être étonné du mépris des artistes médiocres pour ce sauvage génie. Ils ne peuvent s’empêcher de haïr ce style terrible qui les subjugue malgré eux; ils s’en prennent à lui du sentiment profond de leur impuissance et se rejettent alors sur les incorrections et les bizarreries, fruits de son caprice. De fait, ils ont beau jeu à lui
reprocher son manque d’exactitude et les exagérations où l’entraîne le besoin irrésistible d’exprimer, en tout, ce qu’il y a de plus extrême et de plus violent.
Toutes ces recherches flatteuses seulement à l’œil, ces imitations de petites vérités locales, cet éclat et ces artifices de couleur, où triomphent certains peintres, et qui font leur succès auprès de la majorité des spectateurs, Michel- Ange croit pouvoir s’en passer; et sans doute aussi il n’a été donné qu’à lui de ravir l’admiration dans la représentation des formes humaines, en les exagérant par la force de son style au delà de toutes les bornes du possible. Et ce ne fut pas chez lui comme chez quelques autres grands artistes un avancement dans la carrière qui conduisit sa manière à ce point de violence et d’exubérance ; dès ses premiers ouvrages, la force exagérée est le caractère de son talent. Nous avons parlé d’un groupe d’une pielà 1 qu’il fit à Florence avant d’être employé par Jules II. Condivi, son disciple et son ami, se croit obligé de trouver de belles apologies pour justifier le caractère de force donné à la Vierge et à son fils, au lieu de celui de l'abandon et de la simple douleur qui semble devoir caractériser un pareil sujet2. Pour tous ceux qui connaissent le talent de
1. C’est le nom qu’on donne en italien à un groupe de la Vierge et du Christ mort dans ses bras.
2. Les critiques trouvaient surtout, par rapport au fils, un air trop jeune dans la mère. Le Condivi, admirateur passionné et ami de Michel-Ange, les appelle des faux connaisseurs, des sots et des imbéciles. Il prétend que Michel-Ange lui dit un jour pour s’excuser : « Ne sais-tu pas que les femmes chastes se conservent bien plus fraîches et bien plus belles que celles qui ont goûté le plaisir? Comment donc a dû se conserver une vierge sur laquelle n’eut jamais atteinte un seul désir impur qui pût altérer ce beau corps! 11 y a plus : cette fraîcheur, cette fleur de jeunesse s’est à la vérité soutenue dans Marie par sa pureté, mais, il est à croire, aussi par un secours particulier du Ciel, qui voulait faire éclater aux yeux de l’univers la virginité de celle qu’il avait choisie. Cela n’était point nécessaire pour le fils; c’est même le
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Michel-Ange , il est clair que pas une de ces réflexions ne s’est offerte à son esprit; ou, s’il en a fait quelques-unes, le besoin d’exprimer les formes et les types qu’il affectionnait n’a pas tardé à surmonter pour lui toute autre considération.
On a vu que le pape, pressé de jouir de l’effet de la peinture, n’avait pu attendre que la voûte fût achevée. On prétendit que Raphaël avait intrigué pour obtenir d’être chargé de ce qui restait à faire. Si la chose est vraie, c’était une vilaine action d’abord que de priver son rival de la gloire de compléter son ouvrage; c’était de plus une maladresse; car il est permis de croire qu’il n’eût pas atteint, surtout à cette époque de son talent, le grandiose d’un style si nouveau.
L’àme de Michel -Ange s’émut à l’idée de se voir enlever ce travail au moment où, plus échauffé que jamais, il avait surmonté les dégoûts qui l’avaient arrêté en commençant. Il alla trouver le pape, à qui il parla de ce qu’on méditait contre lui; il dévoila même à cette occasion une foule de menées obscures et d’intrigues inventées pour lui nuire. Rien de tout cela n’avait heureusement fait impression sur l’esprit de Jules, qui plus que jamais le combla de distinctions et voulut, avant toutes choses, qu’il reprît la
contraire, parce que, voulant faire voir qu’il avait pris un corps vraiment humain et sujet à toutes les vicissitudes de l’humanité, il ne dut pas le conserver dans le même état, mais l’abandonner au cours de la nature, et par conséquent laisser voir sur ce corps l’impression des années. Ne t’étonne donc pas si, par ces motifs, j’ai fait la mère beaucoup plus jeune que son âge ne le comportait, et si j’ai laissé au fils l’âge qu’il avait vraiment. »
Si Michel-Ange a réellement tenu ce discours, ou il se moquait de la simplicité de son ami, ou il se plaisait dans cet instant à se faire illusion à luiméme. Il est bien dommage que les artistes n’aient pas toujours ainsi sous la main un historiographe docile à qui ils puissent faire part de leurs vraies intentions; cela éviterait à la postérité des efforts d’esprit. On pourrait aussi de la sorte marquer au public les endroits où il faut dire : Ah !
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peinture de la chapelle. Cette dernière partie est, au reste, la plus belle. Le peintre y surpassa ce qu’il avait fait dans l’autre moitié, tout animé qu’il était, et tout bouillant encore d’indignation de l’avoir vue sur le point de lui échapper.
La fougue du pape n’était que trop d’accord avec son empressement : « Quand finiras-tu cette chapelle? disaitil souvent. — Quand je pourrai, répondit un jour le peintre. — Quand je pourrai ! quand je pourrai ! As-tu envie que je te fasse jeter en bas de ton échafaud ? » C’est ce dont je te défie, se dit à lui-même Michel-Ange. Il n’eut rien en effet de plus pressé que de faire détruire lui-même l’échafaud, la peinture n’étant pas encore au degré de fini qu’il eût souhaité. Plusieurs figures devaient être retouchées, et en outre il manquait encore plusieurs ornements qui devaient être rehaussés d’or. Aussi le pape parut surpris de ne pas les y voir, notamment sur les sièges des prophètes; et comme il insistait pour que cet or y fût mis, disant que sa chapelle aurait l’air pauvre, Michel-Ange lui dit : « Et ces serviteurs de Dieu, étaient-ils riches? '> Cette plaisanterie fut cause que la chapelle resta comme on la voit à présent. Michel-Ange avait alors trente-sept ans, et la voûte, chose prodigieuse! avait été peinte en vingt mois.
Le jour de la Toussaint , en 1511, le pape eut la satisfaction de dire la messe à l’autel de la Sixtine; mais il ne devait pas jouir longtemps de ces magnifiques travaux qu’il avait ordonnés. La vieillesse et les infirmités lui faisaient sentir sa fin prochaine; il regretta alors d'avoir arrêté l’exécution de son tombeau, et chargea en mourant deux cardinaux de le faire continuer. Mais le plan en parut trop gigantesque. Les héritiers, d’ordinaire, recherchent
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peu le luxe dans ces sortes de monuments. On fit faire à Michel-Ange un nouveau dessin dans des dimensions plus restreintes; et ce projet, qui ne fut encore exécuté par la suite qu'avec de nombreuses modifications, fut pour l’artiste la source de tracasseries et d’ennuis infinis.
Léon X fut élu. Michel-Ange, dans sa jeunesse, avait été son commensal chez le grand Laurent de Médicis; ils avaient partagé les mêmes leçons, et avaient profité tous deux des nobles exemples qu’ils trouvaient à la cour de ce grand homme. Mais, malgré l’affection réelle que le nouveau pape conserva toute sa vie pour son ancien compagnon, et les marques d’estime dont il l’entoura, Michel- Ange ne retrouva pas en lui cette ardeur de Jules II, dont le caractère était si fort enharmonie avec le sien. Aussi, dans son âme reconnaissante, le souvenir de son ancien protecteur fut l’objet d'une espèce de culte, et l'achèvement de son tombeau, tout incomplet qu’il fût, si on le compare au plan primitif l, fut un travail qu’il se fit conscience d’achever à travers les contrariétés, les dangers même qu’il y rencontra.
Léon X, dès son avènement, avait voulu employer Michel-Ange à orner par des ouvrages en marbre la façade de Saint-Laurent de Florence, qui n’était pas achevée.
1. Le tombeau, dans le principe, devait avoir 18 brasses de long sur 12 de largeur. Il ne devait pas y avoir moins de quarante statues, sans compter les bas-reliefs et ornements en bronze. Quelle perte pour les arts! Michel- Ange, dans toute sa force, en eût fait l’ouvrage le plus étonnant des temps modernes ; et qu’on juge de ce qu’il eût été par le commencement. La statue de Moïse est la première qui fut exécutée. L’allégorie qui liait toutes ces figures était assez bizarre et dans le goût du temps : mais qu’importe? Ce qu’on ne peut assez regretter, c’est de voir un aussi grand génie arrêté dans l’exécution d’un projet qui l’avait échauffé. Peut-être aussi, qui sait? et pour compensation, n’aurions-nous pas eu la chapelle Sixtine. Il est probable qu’un si grand ouvrage entrepris et conduit avec tant de feu eût décidé Michel-Ange à s’en tenir toute sa vie à la sculpture.
Cette nécessité le contraria; il eût préféré s’acquitter envers la mémoire de Jules II, malgré les modifications qu’on avait fait subir à sa conception première. Il y eut de plus des embarras pour des marbres, pour des affaires d’argent, qui le dégoûtèrent dès le commencement de l’entreprise. Toute la lin de sa carrière devait être troublée par des discussions d’intérêt, et les basses manœuvres des intrigants qui le contrarièrent dans tous ses travaux.
Aussi , à partir du moment où Léon X succéda à Jules II, il semble qu’il y ait une nouvelle interruption dans les travaux de Michel-Ange. Il y eut presque neuf années pendant lesquelles on ne le vit s’occuper de rien avec son ardeur ordinaire. Il y avait dans son esprit une susceptibilité si grande, qu’une fois dégoûté d’un objet il n’y pouvait revenir. 11 est remarquable que s’étant presque constamment adonné à la sculpture , il n’ait pas, dans tout le cours de sa longue vie, terminé plus d’une douzaine de statues. Le nombre de celles qu’il a ébauchées et avancées plus ou moins, au contraire, est très-considérable : mais il commençait toujours avec une telle furie, qu’il négligeait trop souvent certaines précautions mécaniques dont l’oubli lui faisait rencontrer ensuite des difficultés insurmontables, surtout pour un esprit capricieux.
Ainsi, il lui arriva très-rarement de faire les modèles de ses statues de la grandeur exacte dont il voulait les exécuter. A peine se contentait-il de faire en cire une petite esquisse qui lui servait seulement à fixer son idée. De là, et sans plus d'études préparatoires, il passait au marbre, qu’il travaillait avec une facilité merveilleuse et par conséquent avec plaisir, jusqu’au moment où le dégoût le saisissait à cause de quelques dimensions mal calculées par trop de précipitation. Tout le monde peut voir au musée
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de Paris1, dans les deux seules figures que nous possédions de ce grand homme, un effet de cette fougue extraordinaire qui le portait à laisser toujours dans ses marbres quelque chose d’incomplet. Ces deux figures représentent des esclaves, et étaient destinées au tombeau de Jules II. Dans l’une, le pied est engagé dans le socle, et le support de la figure, qui devait représenter un animal, esta peine indiqué. Dans l'autre , il est évident que la pose très-tourmentée du corps vient de ce qu’il dut prévoir dès le commencement que la matière manquerait d’un côté. Effectivement, toute la partie supérieure de droite laisse voir l'écorce du marbre à laquelle il arrivait à chaque instant. Aussi laissa-t-il la tête à peine ébauchée : mais il y a dans ces traits, couverts encore d’un voile, une âme, une grandeur qui ravissent.
Une manière si différente de celle que suivent les sculpteurs raisonnables le menait encore, et inévitablement, à un autre défaut dont les artistes moins pressés se garantissent aisément. Les incorrections sont si nombreuses, qu’elles sautent aux yeux des plus ignorants. Mais qu’y faire? ces artistes, si sobres de défauts, portent la même économie dans l’invention des beautés qui nous charment chez des esprits plus hasardeux.
C’est une grande question qui a beaucoup été agitée et qui le sera tant qu’il y aura des esprits calmes et des esprits faciles à exalter, la question de savoir si les défauts
1. On a réuni dans de belles salles du Louvre quelques ouvrages de l’époque de la renaissance, sauvés à grand’peine de l’épouvantable dispersion des monuments qu’un zèle louable avait réunis au musée des Petits-Augustins, et qu’un zèle absurde en a fait enlever pour les laisser presque tous à l’abandon, oubliés dans des arrière-cours où l’on entasse les immondices, et où l’intempérie des saisons, les outrages de l’ignorance, les chardons et l’ordure qui les encombrent achèveront ce que la barbarie a si ingénieusement commencé.
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déparent une œuvre de génie, ou si la correction donne à une médiocre conception un degré de mérite suffisant. Comme elle ne peut être résolue que par la passion et le tempérament particulier que chacun y apporte, elle ne vaut pas la peine d’être discutée, car on ne peut pas faire sentir. J’enverrais plutôt les parties devant ces deux figures dont je parlais tout à l'heure; quant à des productions oit le compas du sculpteur se soit plus exercé que son génie, elles ne manqueraient pas, grâce au ciel, pour servir de terme de comparaison et pour fournir des arguments à décourager des Michel-Ange, s’il s’en trouvait au monde.
11 y a encore à dire sur Michel-Ange tant de choses qu’on ne pourrait dire que dans des volumes, que je hasarderai un second article pour parler des quelques jugements dont il a été l’objet, et un peu de ses belles poésies.
Nous n’avons parlé ni du Jugement dernier , ni de la chapelle sépulcrale des Médicis de Saint-Laurent à Florence, qui sont les ouvrages les plus importants de l’âge mûr et de la vieillesse de Michel-Ange. C'est qu’avant qu’il n’entreprît ces travaux il se trouva partie active dans les troubles qui remplirent l’Italie après la mort de Léon X. Nous allons dire quelques mots de ces événements, qui le montrent sous un jour nouveau, et qui éprouvèrent son caractère autant que son génie.
Les arts, quoi qu’on en puisse dire, sont amis de la
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paix. On a cru découvrir qu’il fallait à certains génies, pour se développer, l’agitation qui résulte des guerres et des discordes civiles. Passe pour les génies guerriers qui ont mission de troubler le monde et de tenir les peuples en haleine; mais un artiste enfoncé dans ses travaux, qu’il chérit, déteste à bon droit ces allées et venues continuelles de furieux dont le métier est d’être la ruine de tous les métiers et de tous les arts paisibles.
Florence, croyant avoir à se plaindre des Médicis, et voulant encore essayer de la liberté, se révolta deux fois. En haine de tous les gouvernements, elle imagina de prendre pour roi Jésus-Christ. Dans cette élection fantasque, qui se fit pourtant suivant les formes, on remarquera qu’il se trouva vingt votes contraires; et dans un siècle dévot cette hardiesse a droit de surprendre.
Le gouvernement de Jésus-Christ ne fut pas heureux. Son premier effet fut d’attirer sur Florence une guerre cruelle, qui la mit à toute extrémité. Le pape Clément VII était un Médicis. On avait rasé les maisons de toute sa famille, abattu les statues, et détruit les sépultures de ses ancêtres, jusqu'à l’inscription sépulcrale du grand Corne, patriæ palet'. Tous ces affronts, le dernier surtout, avaient excité au dernier point sa colère. Il n’eut donc rien de plus pressé que de se réconcilier avec l’empereur, qui lui prêta ses Allemands, encore tout échauffés du pillage de Rome, et vint mettre le siège devant la rebelle Florence.
La république avait jeté les yeux sur Michel-Ange pour lui faire fortifier la ville. On voit avec plaisir dans ce grand artiste un grand citoyen dont le mérite, en dévouant son temps au service de la patrie, était d’autant plus grand, qu’une ancienne affection combattait dans son cœur en faveur des Médicis. Il n’hésita pas pourtant; et on ne peut
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trop admirer son adresse et sa prévoyance dans la manière dont il sut garantir la ville pendant près de deux ans que dura la guerre. En une seule nuit, il parvint à couvrir de matelas, depuis le haut jusqu’en bas, le clocher de San-Miniato, qui était exposé au feu de l’artillerie ennemie, et le préserva d’une ruine complète. Je ne parlerai pas des dangers sans nombre qu’il courut en diverses rencontres, jusqu’à la prise de la ville, qui fut livrée par trahison. La vengeance du vainqueur s’exerça d’une manière terrible; elle n'eût pas manqué de l’atteindre, si un ami ne l’eût dérobé aux recherches des soldats, qui pillèrent sa maison, brûlèrent et dispersèrent ses dessins et ses meubles. Mais le pape, revenu de son premier transport , et appréciant peut-être intérieurement les motifs qui l’avaient rendu son ennemi, lui donna toute assurance de pardon, voulant l'engager à reprendre l’exécution des tombeaux de Saint- Laurent, commencée avant la guerre. Michel-Ange s’y décida non sans se faire violence. 11 y avait près de quinze ans qu’il n’avait manié le ciseau; mais l’inspiration lui vint. Il mit la main à l’œuvre, et l’acheva presque d’un trait. J’entends qu’il l’acheva comme presque tout ce qu'il lit en sculpture dans un âge avancé, c’est-à-dire que pas une de ses statues n’a eu la dernière main .
Ces statues, placées dans une chapelle, toute de l’architecture de Michel -Ange, représentent la Vierge et l’Enfant- Jésus, Laurent et Julien de Médicis, avec leurs tombeaux ; puis des figures allégoriques : l’Aurore, le Crépuscule, le Jour et la Nuit, avec leurs attributs.
Si on me demande ce que sont ces attributs, et comment on peut, en sculpture, représenter le crépuscule, par exemple, je dirai que sans le cicerone et les livres sur
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les arts, qui ont parlé à satiété de ces figures, il serait fort difficile de deviner leur nom à chacune par la simple inspection. Je ne puis croire même que Michel-Ange ait attaché une grande importance à leur signifiance, et peutêtre ne leur en a-t-il trouvé une qu après les avoir achevées et placées sur les tombeaux, les ayant conçues plutôt comme des accompagnements nécessaires de son architecture. Ce qu’il faut à la sculpture, ce sont des formes. Elle ne peut, sans se dégrader, plier son langage sévère à toutes les recherches prétentieuses qui ont gâté cet art chez les modernes. Au reste, j’aurais mauvaise opinion de celui qui, en présence de ces magnifiques statues de Saint-Laurent, penserait seulement à demander ce qu’elles veulent dire là. Le caractère en est si imposant, et satisfait à tel point l’imagination par l’ensemble qu’elles forment entre elles, que l’idée ne vient pas de leur chercher une intention raffinée. La statue de Laurent de Médicis est la plus belle. Je parle toujours de cette beauté qui n’est pas suivant les idées de tout le monde, c’est-à-dire que la tête est démesurément petite, et les bras en revanche très-forts, avec la partie inférieure également un peu ramassée. Mais, pour rien au monde de ce que le compas et la règle peuvent donner de perfection à un ouvrage, on ne voudrait à cette tête une autre tournure, tant elle tire de son incorrection même un caractère de légèreté et de grâce, que Michel-Ange seul pouvait inventer; mais ces mains sont dessinées si fièrement, l’une appuyée sur la cuisse, l’autre supportant le menton, dans l’attitude d’une méditation si profonde, que l’on ne va pas s’enquérir, avant de les admirer, si le modèle s’en trouve bien exactement dans la nature.
Cette statue est connue sous le nom de il Pcnsieroso ,
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le Penseur. Si jamais homme pensa peu ou pensa mal, ce fut sans doute ce Laurent1, représenté dans ces tombeaux avec tout l’air de la sagesse, et dans l’accoutrement d’un guerrier. Ce fut au contraire le plus exécrable rejeton de sa race, et le plus lâche des hommes. Mais Michel-Ange pensa qu’il convenait mieux à l’art de charmer le spectateur par la beauté et la noblesse de l'image, que de donner une leçon de morale en s’efforçant d’exprimer sur les traits d’un tyran vulgaire toute la bassesse de son âme.
On fit beaucoup de vers sur ces statues. Ces poésies à propos de tout, qui sont encore une fureur en Italie, étaient déjà fort en vogue. Michel-Ange trouva un jour ce quatrain sur la statue qui représente la Nuit :
La Notte che tu vedi in si dolci atti Dormir, fù da un angelo scolpita In questo sasso : e perché dorme hà vita.
Desta la se no’ credi, e parleratti.
a Cette Nuit, que tu vois dormant dans un si doux abandon, fut tirée du marbre par la main d’un ange. Elle est vivante, puisqu’elle dort : éveille — la si tu en doutes; elle te parlera. »
Michel-Ange fit cette généreuse réponse :
Grato m’è il sonno, e più, Cesser di sasso Mentrè che il dan no e la vergogna dura; Non veder, non sentir m’è gran’ ventura : Perô non mi destar; deh ! parla basso.
« Il m’est doux de dormir, et plus encore d'être de marbre. Ne pas voir, ne pas sentir est un bonheur dans
1. Laurent duc d’Urbin, mort en 1518, et n’ayant rien de commun que le nom avec le grand Laurent qui avait protégé la jeunesse de Michel-Ange.
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ces temps de bassesse et de honte. Ne m’éveille donc pas, je t’en conjure : parle bas. »
On voit, dans cette espèce de protestation toute romaine, qu’il avait sur le cœur la violence qu’il s’était faite en prêtant son génie à honorer les cendres d’une famille de tyrans.
Clément VII avait eu, avant sa mort, l'idée de faire peindre par Michel-Ange tout le fond de la chapelle Sixtine. Il lui avait demandé d'y représenter lé jugement dernier. Paul III, qui lui succéda, suivit avec chaleur son projet et s’entremit pour achever de débarrasser Michel- Ange de l'éternelle affaire du tombeau de Jules II, qui tout morcelé, et remanié cent fois, à cause de la mesquinerie des exécuteurs testamentaires, n’était plus pour le grand artiste qu’un engagement dont il voulait s’acquitter en honnête homme, mais où son génie, totalement refroidi, n’était plus intéressé. On avait conseillé au pape de faire peindre à l'huile le jugement dernier. Sébastien del Piombo prétendait qu’on pouvait tirer plus de ressources de ce genre. La muraille avait même été préparée en conséquence; mais Buonarroti déclara net qu’il ne peindrait qu’à fresque comme par le passé, et tint ferme à sa résolution. Il avait coutume de dire que la peinture à l’huile était bonne pour des femmes ou pour des paresseux.
Michel-Ange allait avoir soixante ans lorsqu’il commença cet ouvrage. Ce n’est pas ordinairement l’âge des immenses travaux, surtout de la fresque, qui demande beaucoup de suite et une grande force de volonté. Il lit ses cartons 1 et donna lui-même le premier crépi à cette
1. Les cartons sont les dessins que l’artiste calque sur la muraille. Il faut, dans le procédé de la fresque, que chaque partie de la composition soit fixée
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muraille qui attendait le chef-d’œuvre de sa vieillesse.
Entreprendre de décrire minutieusement cet ouvrage serait une folie. On serait encore fort loin d’en donner une idée qui approchât de celle que fournit la gravure la plus incomplète. En voici seulement la disposition :
Le mur a quarante pieds de large sur cinquante de haut. Michel-Ange a placé ses groupes de manière que le Christ occupe à peu près le sommet de la composition; il est debout,’ tourné du côté des réprouvés, qu’il envoie au feu éternel. Près de lui est la Madone, qui marque bien quelque sympathie pour tous ces malheureux; mais c’est presque insensible au milieu de l’égoïsme général, où chacun, songeant à ses propres affaires, en paraît plus occupé que de celles de ses voisins. Les saints eux-mêmes se pressent, non sans terreur, auprès du souverain juge. Saint Pierre montre les clefs du paradis ; saint Laurent le gril, instrument de son supplice; saint Barthélemy, tenant à la main un couteau, montre sa peau pendante et ses membres écorchés ; il se tourne vers le Christ avec un front sévère, et semble lui dire : N’ai -je pas assez souffert pour vous? Yengez-moi de mes bourreaux. Pour Adam et les patriarches, ils sont là comme des personnages pour qui la scène ne se joue pas. Des groupes d’âmes bienheureuses se félicitent de leur bonheur. Deux amis se retrouvent au delà du tombeau, et sont dans les bras l’un de l’autre.
Aux pieds du juge sont les sept anges dont parle saint Jean. Ils embouchent les trompettes fatales dont le son réveille la poussière des morts. Ceux-ci sortent de
d’avance, parce qu’on ne peut peindre que sur l’enduit fraîchement appliqué. Il faut donc poncer chaque jour son dessin sur le mur, à mesure que le maçon le prépare îi recevoir la peinture.
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leurs tombeaux, à moitié couverts de leurs linceuls : les muscles recommencent à courir sur leurs os desséchés; les yeux reviennent animer ces crânes poudreux, quelquesuns, tout surpris du retour à la lumière, sont étendus et sans mouvement, encore tout engourdis de ce sommeil de tant de siècles; d’autres, soulevant la pierre des monuments, se dressent tout debout, et s’apprêtent avec effroi a subir la sentence; des âmes pures s’élèvent doucement en l’air, tandis que les coupables, précipités par le poids de leurs crimes, descendent dans les abîmes éternels, ou, saisis par les démons en voulant fuir vers les bienheureux, sont livrés pour toujours aux supplices. Caron est là avec sa barque : les diables y entassent les coupables comme on voit, dit le Dante, tomber dans les filets du chasseur des troupes innombrables d’oiselets, ou comme les feuilles d’automne qui jonchent la terre au souille des hivers. Minos se tient près de lui pour juger les coupables et les envoyer dans les différentes régions de l’enfer. Ceux qui veulent s'échapper sont arrêtés par les crocs sanglants des démons, qui s’enfoncent dans leur dos et dans leurs lianes: il y en a un qu’un diable horible saisit par les jambes, qu’il mord cruellement en le chargeant sur son dos.
Cependant le purgatoire se vide, puisque tous ceux qu’on y tourmentait s’en vont chercher leur sentence définitive, et les diables furieux y sont réduits à grincer des dents et à se tourmenter eux-mêmes.
Chaque vice a sa punition. Les sept péchés capitaux sont représentés sous la figure de démons qui tirent dans l’abîme les coupables. I ne pudeur puritaine n’a rien à voir dans la manière dont Michel-Ange n’a pas craint de caractériser chacun de ces vices et son châtiment. Qui peut penser à l’indécence ou au cynisme dans un pareil sujet,
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revêtu d’un pareil style, du style le plus sérieux qui soit dans les arts?
11 se passe près de là un singulier combat entre les bons et les mauvais anges. Les uns tirent en bas les malheureuses victimes que les autres s’efforcent, en se penchant du haut des nuages, et en leur tendant les mains, d’amener à eux. Parmi les âmes en litige, il y en a qui se couvrent d’un capuchon de moine pour faire illusion à la justice céleste. Il y en a deux fort lourdes, à ce qu’il semble, qu’un ange n’élève qu’avec une peine infinie, et à l’aide d’un chapelet qui les prend par-dessous les bras. 11 faut croire qu’il ne s’agit dans cette partie du tableau que de ceux qui n’ont eu ni vices ni vertus, et dont les cieux ne veulent pas, per non esser men belli , comme dit le Dante, puisqu’ils n’ont de garant de leur bonheur éternel que la bonne volonté des anges et surtout que leur vigueur, qui n’est pas de trop à lutter contre les efforts de tous ces diables. Parmi les anges, on en voit qui font l’office de docteurs et montrent aux condamnés les textes divins qui les jugent, et qu’ils n’apprennent à lire que trop tard. 11 faut leur rendre la justice qu’ils n’ont rien de prédicateurs fougueux, hérissés de vengeance, et charmés de prendre en faute les malheureux pécheurs. Leur visage est impassible comme la loi elle -même, et ils ne paraissent que les instruments d’un pouvoir suprême devant lequel ils tremblent sans doute comme nous.
La partie supérieure forme deux arceaux surbaissés, au milieu desquels Michel -Ange a représenté des groupes d’anges qui portent en triomphe les instruments de la passion. Le peintre épuisé sentit sans doute son génie moins animé dans cette froide représentation, et voulut suppléer par la bizarrerie des poses à ce qui lui manquait
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d’inspiration réelle. Ces habitants du ciel n’ont rien de la sérénité que suppose leur divine nature. On ne peut nier que l’amour du contourné n’ait entraîné quelquefois Michel- Ange un peu loin, et nous n’entreprendrons point de l’excuser dans cette circonstance, comme un de ses historiens qui, entraîné par son enthousiasme, dit au sujet de la figure de Zacharie 1 : « Au-dessus de la porte, on voit le prophète chercher dans un livre une chose qu’il ne saurait y trouver. Il a une jambe en l’air, et l’envie de trouver ce qu’il cherche lui fait oublier le malaise de cette attitude. »
L’ensemble de cette composition, où le corps humain est représenté dans toutes les attitudes et sous tous les raccourcis imaginables, a quelque chose de confus qui choque au premier abord. Le pape était venu voir le peintre comme il était à la moitié de son ouvrage. Il avait avec lui son maître de cérémonies, messire Biaise de Gésène, qui ne put dissimuler que cette réunion assez invraisemblable de figures lui paraissait ressembler aussi bien aune étuve de baigneurs publique, et que la vue n’en était bonne tout au plus que pour les tavernes et les mauvais lieux. Michel -Ange daigna tirer vengeance de sa critique, et à peine eut-il le dos tourné qu’il le représenta au naturel sous les traits de Minos et avec des oreilles d’âne, apparemment parce qu’il faut supposer que, dans la confusion d’un pareil jour, il devra se porter plus d’un impertinent jugement. Quelle que fût au reste la raison qui fit affubler ce juge de l’enfer de la figure du maître de cérémonies, le trait déplut horriblement à ce dernier, qui, se voyant immortalisé de la sorte, se plaignit avec