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Dans la voûte de la chapelle Sixtine

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amertume au pape d’un artiste qui ne respectait rien. Mais il devait rester éternellement sur ce mur pour l'instruction de tous les maîtres Biaise à venir. Le pape lui dit : « Vous savez que j’ai tout pouvoir dans le ciel et sur la terre ; mais je ne puis vous tirer de l’enfer : ainsi donc restez-y. »

On a. reproché à Michel -Ange ce mélange païen de Minos, de Caron, etc., dans la représentation d’un sujet chrétien. Je confesse que la vraisemblance est un peu choquée de cette alliance profane; mais il ne faut pas y regarder de si près dans la peinture d’un pareil moment, et la vraisemblance n’y est guère de rigueur. 11 a suivi en cela moins peut-être son propre goût que celui de son temps. La mythologie, qui est usée pour nous, pouvait avoir alors tout le mérite de la nouveauté. Le Dante avait donné l’exemple de cette hardiesse, et Michel -Ange, son admirateur passionné, avait cru pouvoir Limiter en cela sans scrupule. Caron et sa barque, ceux qu'il en repousse de son terrible aviron, sont tout entiers dans la Divine Comédie. Rien n’est plus poétique que cette traduction dans un autre art. La colère affreuse du nocher de l’enfer, il nocchier délia livida palude } et les affreux démons ses suppôts, pleins d’horreur et de malice, sont un spectacle qui fait frissonner. La rage de ces démons s’exerce de toutes les manières sur les déplorables victimes que leur jette entre les mains la colère céleste, et Dieu lui-même, c’est-à-dire le Christ, a l’air dans cette peinture d’un être animé seulement à la vengeance, et que nulle pitié ne saurait atteindre. De son geste plein de violence, il envoie aux supplices sans fin ces misérables fils d’Adam, que rien ne peut sauver de l’affreuse damnation. Michel- Ange ne pouvait peindre le Dieu de clémence qui oublie les injures de la faible créature. Jésus n’était plus dans

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ses idées l’holocauste offerte en l’expiation de nos crimes. C’est un juge impitoyable, sourd aux cris de l’horrible désespoir de ces millions de damnés qui le supplient en vain , ou se tordent de rage entre les griffes de leurs bourreaux.

La peinture des sentiments tendres n’avait jamais été dans le génie de Michel-Ange. Dans cet ouvrage, plus que dans tous les autres, il donna carrière à son goût pour le terrible. Son imagination , incessamment noircie par la lecture des prophètes, ne lui présentait que des images effrayantes, et la solitude dans laquelle il se plaisait augmentait ses dispositions mélancoliques. Dans un de ces sombres accès où il vivait tout seul, fuyant la société de ses amis, il lui arriva, comme il approchait de la fin de son jugement dernier, de se laisser tomber d’un échafaud et de se faire à la jambe une blessure grave. Son humeur s’aigrit par cet accident au point qu’il s’enferma tout à fait, résolu à ne parler de son mal à personne et à se laisser mourir. Baccio Rontini, son médecin et son ami, étant venu par hasard frapper à sa porte, et n’ayant point eu de réponse, s’était inutilement informé de ce qu’il était devenu. Il monta comme il put par des détours secrets, et finit, en allant de chambre en chambre, par découvrir Michel- Ange retiré dans un coin obscur, souffrant de son mal, qui empirait, et plongé dans le plus sombre désespoir. Il eut grand’peine à le ramener à la raison en dissipant les noires idées qui dominaient son imagination, et ne le quitta qu’ après l’avoir entièrement guéri de sa blessure.

11 devenait aussi de jour en jour plus difficile sur ses propres ouvrages. Agé de près de soixante-dix ans, il avait entrepris un nouveau groupe en marbre d’une pi eh).

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C'était un sujet qu’il affectionnait, et il s’était mis à cet ouvrage avec toute l’ardeur de sa jeunesse. Malheureusement le marbre dont il se servit était dur, rempli de veines et faisant feu sous le ciseau : il s’opiniâtra longtemps, contre sa coutume, qui était de renoncer facilement quand quelque chose le contrariait. A la fin, l’impatience le prit et il brisa le tout. L’activité de son esprit le forçait à travailler sans cesse; mais à tout moment le découragement s’emparait de lui, et les idées de dévotion se joignant à cette disposition de son esprit, lui faisaient regarder comme vains et regrettables tous les moments qu'il ne consacrait pas au ciel. Je ne citerai qu’un seul de ses sonnets qui peignent avec une magnifique simplicité cette situation de son âme : c’est le plus connu; mais il y en a un grand nombre d’autres aussi touchants, qu’il faut renoncer à traduire, tant ils ont de mérite par le style et la délicatesse des idées b

« Porté sur une barque fragile au milieu d’une mer orageuse, je termine le cours de ma vie; je touche au port où chacun vient rendre compte du bien et du mal qu’il a fait. Ah! je reconnais bien que cet art, qui était l’idole et le tyran de mon imagination, la plongeait dans l’erreur : tout est erreur ici-bas.

« Pensers amoureux, imaginations vaines et douces, que deviendrez -vous maintenant que je m’approche de deux morts, l’une qui est certaine, l’autre qui me menace? Non, la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour

1. Ce sonnet a magnifiquement inspiré M. Sainte-Beuve dans une des pièces de son nouveau recueil, la plus belle peut-être au milieu de tant d’autres si touchantes et si neuves : Ma barque est tout à l’heure aux bornes île la vie , etc.

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calmer une âme qui s’est tournée vers toi, o mon Dieu ! et que le feu de ton amour embrase ! »

Que les esprits dégagés des préjugés vulgaires se moquent, s’ils le veulent, de ce sublime génie, doutant aux portes du tombeau s’il a bien employé sa vie, et effrayé devant le jugement de Dieu. Je me figure le grand Michel- Ange durant ces instants où, l’imagination obsédée par les créations du Dante ou par la lecture des livres saints, sa main dessinait, à la clarté de sa lampe, quelques-unes de ces figures gigantesques dont l’impression ne s’efface jamais quand on les a une fois senties. Durant ses grands travaux, il dormait peu, toujours vêtu pour être prêt à chaque instant à obéir à l’inspiration. Je me le figure à *

une heure avancée de la nuit, pris de peur lui-même au spectacle de ses créations, jouissant le premier de la terreur secrète qu’il voulait éveiller dans les âmes, aux images terribles de destruction et de vengeance de la religion.

J’aime encore à l’imaginer dans ces moments où, fatigué de n’avoir pu arriver par la peinture à la sublimité de ses idées, il essayait, dans l’inquiétude de son esprit, d’appeler à son secours la poésie. C’était alors l’expression d’une mélancolie profonde, ou bien ses agitations, son effroi, en pensant à la vie future : les regrets du bel âge, la crainte de l’obscur et affreux avenir.

On sait la place que tint dans sa vie son amour pour la célèbre Yittoria Colonna, à qui il adressa un grand nombre de poésies. La mort de cette belle personne le jeta pendant longtemps dans un désespoir dont rien ne pouvait le distraire. Cet amour entièrement chaste était une espèce d’amitié exaltée qui semblait se confondre dans son cœur avec l’amour divin. Ce qu’il y a de singulier, c’est que les

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mœurs étaient affreuses à cette époque. Les Borgia et tant d’autres donnaient l’exemple de tous les débordements. L’Arétin et quelques poètes du temps, dont les inspirations n’étaient point du tout métaphysiques, ne contribuaient guère à mettre à la mode les penchants vertueux. L’histoire ne dit pas si Michel-Ange abandonna son âme à cet amour terrestre. S’il le connut peu, ce fut peut-être un bonheur pour son talent; mais ces lacunes continuelles dans ses travaux, ces découragements dont la source ne nous est pas bien connue, n’en faut-il rien mettre sur le compte de cette folle passion qui nous enivre dans les belles années, et qui est la seule chose qui mérite d’être regrettée parmi toutes celles que nous ravit la vieillesse?

11 avait entrepris d’écrire ses idées sur les arts, à la prière de Vasari et de ses autres élèves. Sans doute ce sujet lui parut aride, la poésie l’attirait plus naturellement. De son temps comme de nos jours, il y avait une foule de gens préoccupés de théories, et construisant sur les arts force systèmes, sans rien faire produire à l’art lui-même. 11 prenait plaisir au contraire à se moquer de ces raisonneurs L et leur laissait le champ libre pour leurs discussions, fût -ce même à ses dépens. A part l’aventure de Minos, nous ne voyons pas qu’il ait jamais daigné descendre dans l’arène avec ses détracteurs et ses critiques, quoique la supériorité de son esprit, naturellement mordant, et sa facilité à écrire, eussent pu lui fournir des armes pour se venger. Quant aux cardinaux et aux grands

1. On s’occupa pendant plus de cent ans de la question de la prééminence de la sculpture ou de la peinture. On n’imagine point tout ce qui fut écrit à ce sujet. Cellini entre autres fait ce singulier raisonnement, que la sculpture était sept fois plus distinguée que la peinture, par la raison qu il y a dans une statue sept points différents sous lesquels il faut que 1 œil la trouve également correcte.

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seigneurs chargés d’ordonner et de suivre ses travaux, il ne se faisait aucun scrupule de leur tenir tête, quand leurs observations étaient impertinentes. En cela l’indépendance de son caractère ne se démentit jamais.

On était venu lui dire, comme il s’occupait avec activité des travaux de Saint-Pierre, que Paul IV voulait lui faire corriger son Jugement dernier, à cause de certaines nudités qui paraissent choquantes pour la décence. Le vieillard courroucé fit cette verte réponse : « Dites au pape que ce qui le blesse n’est qu’une misère qu’on peut aisément réparer; qu’il change le monde, ensuite on changera les peintures. »

Une si noble fierté s’unissait chez lui au cœur le plus tendre et le plus aimant. Il était pour ses proches et ses amis d’une générosité sans bornes. A l’âge de quatrevingt-trois ans, il perdit un fidèle domestique, qui était devenu pour lui un ami véritable. Cet homme s’appelait Urbain. Michel-Ange l’avait près de lui depuis le siège de Florence, en 1530, et, plein de reconnaissance pour ses soins et son dévouement, il s’était plu à diverses reprises à l’enrichir. Lorsqu’il tomba malade, le grand homme voulut le veiller et le servir lui-même, et resta pendant plusieurs nuits tout habillé près de lui, le soignant comme un fds, jusqu’à ce qu’il le vît mourir dans ses bras. Voici de quelle manière touchante il répondait à Vasari, qui lui avait envoyé quelques consolations sur ce triste sujet :

« Messire George, mon ami, je ne puis que vous écrire mal; cependant il faut que je vous réponde. Vous savez comment Urbain est mort; c’est pour moi une faveur de Dieu en même temps que le plus grand des malheurs : une faveur, puisque l’exemple que j’ai reçu, en voyant mourir un si honnête homme, m’apprend non pas seule-

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ment à mourir, mais à désirer la mort. Il fallait, après vingt-six années, me voir séparer d'un serviteur si rare et si fidèle. Avec quel plaisir je l’avais enrichi, et quelle était ma joie de penser qu’il serait le soutien de ma vieillesse! Maintenant je n’ai plus d’autre espoir que de le revoir dans l’autre vie : j’ai un gage de son bonheur dans la manière dont je l’ai vu mourir. Ce qui affligeait mon Urbain, ce n’était pas de cesser de vivre; c’était de me laisser dans mes infirmités, au milieu d’un monde méchant et trompeur. Il est vrai qu’il emporte avec lui la meilleure partie de moi- même, et tout ce qui me reste n’est plus que misère et que peine. Je me recommande à vous. »

Michel-Ange survécut de quelques années à cet ami fidèle. Il ne faisait que languir, malgré les témoignages d’estime des papes, qu’il voyait se succéder, et de plusieurs princes qui, par vanité autant que par une admiration sincère, cherchaient à l’attirer près d’pux ou à lui faire honneur. Il avait vu mourir autour de lui presque tous les grands artistes ses contemporains; quelques-uns étaient ses ennemis et des envieux de sa renommée; mais la mort en les frappant lui enlevait aussi des rivaux dignes de lui et des juges dont il aimait à forcer l’admiration. 11 n’était plus entouré que d’élèves dégénérés de ces maîtres célèbres, et la gloire devait lui paraître peu de chose au milieu de si minces concurrents.

Le célèbre Reynolds professait pour Michel-Ange l’admiration la plus excessive. Voici la fin d'un de ses discours, qui roule presque entièrement sur ce grand artiste : « Quelle que soit la cause de la haute vénération des siècles pour la mémoire de Michel-Ange, ne fût-elle même qu’un préjugé, je suis fier de me placer, je ne dis pas au rang de ses imitateurs, mais au nombre de ses admirateurs

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passionnés. Si j’ai suivi une route différente et moins élevée, c’est qu’elle était plus conforme à mes talents et au temps où j’ai vécu. Cependant, quelque faible que je me sente pour une pareille entreprise, si j’avais à recommencer ma carrière, je me hasarderais à marcher sur les traces de ce grand maître, et je verrais mon ambition satisfaite si je parvenais à posséder la moindre de ses perfections. Je me félicite de me croire capable d’éprouver les sentiments qu’il se proposait d’inspirer. Ce n’est pas sans vanité que je pense que tous mes discours portent un témoignage de mon admiration pour cet homme vraiment divin, et je fais des vœux pour que les dernières paroles que je prononcerai dans cette académie et à cette place puissent être le nom de Michel-Ange. »

C’est une circonstance touchante que ce furent en effet les dernières paroles de cet illustre maître dans la chaire académique. Il mourut peu de mois après avoir prononcé ce discours.

L’opinion vulgaire est que Michel-Ange devint aveugle sur la fin de sa vie, et qu’il s’en allait palpant les statues pour se rappeler encore des idées de beauté. Cette historiette ne se trouve nulle part dans ce qui nous reste sur lui. Quoique infirme, il travaillait toujours. Il fit, à quatrevingt-huit ans, le dessin de sainte Marie des Anges; il s’occupait encore de saint Pierre, quand la mort vint arrêter sa glorieuse carrière le 27 février 1563. Ses obsèques furent magnifiques; le pape avait dessein de le faire enterrer à Saint-Pierre, mais le grand-duc Corne fit enlever secrètement son corps, qui fut transporté à Florence. 11 repose dans Saint-Laurent, église réservée aux obsèques des seuls souverains, et auprès de ses chefs-d’œuvre immortels.

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Ébloui de l’éclat d’un si grand génie, et regrettant d’en avoir donné une si faible idée, c’est bien à lui que nous devons appliquer ce qu’il disait lui-même du Dante dans ce vers :

Quanto dirne si dee non si puè dire.

On ne dira jamais de lui tout ce qu’il en faut dire.

PRUDHON 1

Nous ne croyons pas remplir une lacune en publiant une notice sur le célèbre Prudhon. Plusieurs travaux trèsrecommandables ont fait connaître depuis longtemps les particularités de sa vie, et le goût croissant du public pour ses ouvrages a encore augmenté l’intérêt qui s’attache à ces détails. Nous n’avons point voulu enchérir sur tout ce qui peut le faire connaître davantage, mais simplement élever une voix de plus à la louange de cet homme inspiré dont les ouvrages furent la critique naïve des écoles de peinture de son temps, écoles dont l’influence dure encore malgré des transformations apparentes. Le pédantisme du contour, le goût de l’archaïsme substitué à celui de l’antique, une haine bizarre des moyens pittoresques dans la peinture, telles ont été les entraves dans lesquelles Prudhon s’est débattu victorieusement, et c’est en présence des mêmes écarts du goût que ses ouvrages demeurent comme des exemples capables

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