Extrait de la Revue des Deux Mondes, 1er novembre
ESSAI S U H LES ARTISTES
de ramener à la vraie simplicité et à la vraie élégance.
Nous rougirions de chercher à augmenter l’intérêt que présente une vie si pure en insistant outre mesure sur des particularités biographiques qu’il est toujours facile d’interpréter ou de poétiser au gré des imaginations. C’est une espèce de profanation dont les modernes ne se sont pas assez garantis, quand ils se sont mis à faire agir et parler les hommes célèbres qu’ils ont voulu faire connaître par des écrits : il est audacieux de prêter des idées et des sentiments à des hommes qui ont vécu surtout par leurs sentiments et par leurs idées.
La vie de Prudhon offre cette particularité, qu'il n’a été apprécié et même connu que fort tard, quoiqu’il ait excellé de très-bonne heure dans son art. Son talent semble n’avoir pas eu d’enfance, et, en examinant tout ce qui a été recueilli de ses ouvrages, on ne voit presque point de transition entre les informes essais de l’écolier et les productions achevées du maître. On trouve dans les cahiers sur lesquels il dessinait au sortir de l’école le germe de ses plus belles inventions. Son exécution même n’a point varié depuis ses premières études, et c’est un caractère de plus qui le place à côté des grands maîtres. On verra avec étonnement ce talent, formé de si bonne heure, se consumer jusqu’à l’époque de l’càge mûr dans des travaux obscurs, indignes de lui, mais qu’il a relevés à force de mérite.
Prudhon était le treizième enfant d’un maître maçon de Cluny. Il était né le 6 avril 1759 L et avait reçu les
1. Toutes les biographies font naître Prudhon en 1 7G0. Des recherches faites récemment sur les registres de sa paroisse natale ont fait connaître qu’il est né en 1759. Sur ce registre, son nom est écrit Prudon. Il est plus que probable que c’est par erreur. Il a signé également Prudhon et Prud'hon.
PRUDHON
noms de Pierre-Paul : ce sont ceux de Puibens et du Puget. Cet émule des plus grands maîtres devait naître et mourir dans la pauvreté, et c’est un triste rapport de plus avec un grand nombre d’entre eux. Sa mère sut deviner son àme tendre et rêveuse, et contribua, malgré les embarras d’une si nombreuse famille, à développer en lui de nobles instincts. 11 reçut chez les moines de Cluny une instruction qui, bien que sommaire, contribua encore à élever sa pensée. La vue des tableaux bons ou mauvais qui décoraient cette retraite éveillait en même temps dans son imagination le goût de la peinture. Peut-être, parmi tous les objets qui frappèrent ses regards dans un âge si tendre, il suffit d’un seul pour allumer la passion de toute sa vie. Cette espèce d’initiation est frappante chez tous les grands artistes. 11 en est beaucoup qui n’ont rencontré que fort tard ce lambeau de poésie, ce tableau souvent médiocre et dépourvu d’attrait pour le vulgaire dans lequel ils ont trouvé leur vocation écrite. C’est le premier et indispensable aliment destiné à développer les germes de facultés qui s’ignorent. Souvent le génie a été chercher dans le fatras d'une production ridicule ce coin de grandeur qui éveille l’enthousiasme pour toujours. Prudhon se plaisait à raconter que, saisi de cette impatience soudaine à donner un corps à ses idées, sans doute à la vue de quelque chef-d’œuvre ignoré, il avait fabriqué lui-même, à l’âge de quatorze ans, des couleurs et des pinceaux. 11 n’en fallait pas tant, en province surtout, pour faire croire à l’avenir de son talent. L’évêque de Mâcon fut informé par les solitaires de Cluny de l’aptitude présumée du jeune Prudhon. Ce prélat l’envoya à Dijon, dont l’école de peinture était célèbre, et qui continue encore aujourd’hui les traditions de plusieurs peintres remarquables qui en sont
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sortis, et au premier rang desquels il faut placer le célèbre Doyen.
Le professeur qui dirigeait alors cette école était M. Devosge, artiste de mérite dont l’exemple et les conseils furent très-utiles au jeune Prudhon. Nous avons dit que les premiers objets qui frappèrent ses regards décidèrent de sa vocation ; nous pourrions ajouter que la vue des ouvrages de son maître eut sur son style une influence qu’il est impossible de méconnaître. Nous avons sous les yeux deux estampes gravées d’après ce professeur, et dont le sentiment particulier se retrouve complètement dans presque toutes les parties du talent de Prudhon, agrandi à la vérité ou simplifié, comme on peut le croire. C’est une gloire modeste sans doute, mais c’est encore une gloire que d’avoir imprimé à une aussi belle imagination un caractère et comme une marque qui le signale dans tous ses ouvrages.
Les biographes ne montrent presque point d'intervalle entre les moments qu’il consacra à ses premières études et ceux qui le virent s’engager dans les liens d’une union mal assortie, si l’on considère l’indignité de l’objet qui fixa son choix; mais dans un âge si tendre, et avec l’irréflexion qui accompagne souvent les élans d’une sensibilité extrême, il put se faire illusion sur les suites de sa démarche et sur la nature des sentiments qu’il allait trouver dans sa compagne. Cet engagement téméraire, contracté à dix-neuf ans, fut la source de tous ses chagrins et assurément la cause qui le retint si longtemps dans l’obscurité.
La ville de Dijon décernait tous les trois ans un prix de peinture fondé par les états de Bourgogne. Prudhon concourut à ce prix, qui consistait dans l’envoi à Rome