‹ Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvresChapitre 61 sur 88 · PR U D (ION · texte numérisé non relu

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se tient auprès du musicien, attentif à lui tourner les feuillets de son livre de musique.

Nous avons vu Prudhon arrivant à la renommée au moment où les forces manquent ordinairement pour la poursuivre. Pendant le temps assez court qui suivit les longues années de son obscurité et de son abandon, il produisit ses ouvrages les plus remarquables; la supériorité de ces ouvrages ne les mit pas à l’abri de. la controverse et même des critiques violentes. Cette place accordée si tardivement dans l'estime publique ne l’était pas sans de nombreuses réserves. Sans parler des rivaux qu’il trouvait dans l’école, il avait à vaincre, et il n’y était pas parvenu, la disposition chagrine de ces connaisseurs intraitables sur tout ce qui s’écarte de la tradition. Il répugnait à cette classe de juges de reconnaître sa parenté avec les grands maîtres et de l’appeler le Corrége français, comme le gros du public, qui, à vrai dire, le faisait sans trop savoir la différence qu’il y a entre Corrége et les autres peintres. On persistait à l’accuser de monotonie, d’incorrection, et à blâmer presque unanimement la répétition des mêmes airs de tète. On ne prenait pas garde que ces défauts sont communs à presque tous les maîtres et souvent la condition inévitable qui compense leurs beautés.

Les hommes sont ainsi faits. Ils voient sans s’émouvoir des efforts merveilleux et demandent encore des merveilles. Avec quelle froideur n’a-t-on pas accueilli de nos jours, et presque dans le même temps, les ouvrages étonnants qui ont marqué la carrière si courte de l’illustre et à jamais regrettable Géricault! Tant de verve, tant de nouveauté, n’avaient concilié à la Méduse , au Hussard , au Cuirassier , que l’admiration enthousiaste de quelques

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jeunes gens; toute la grâce, toute la finesse, toute l'abondance du génie de Prudhon, n’avaient pu surmonter le préjugé qui lui était contraire.

La Restauration ne prodigua ni à l’un ni à l’autre les encouragements. Quant à Prudhon, retiré dans son atelier et fidèle à sa réserve, il concentrait dans son amour pour le travail et dans la société de ses amis tous ses sentiments et toutes ses pensées. Au contraire, presque tous les peintres que l’opinion plaçait en tête de l’école se montrèrent empressés auprès de ce nouveau pouvoir qui avait proscrit leur illustre maître David, et défendu même à ses cendres le retour dans une patrie honorée par ses talents. On a pu voir Prudhon, dans les dernières années de sa vie, employant toutes ses soirées dans l’atelier de son élève, M. Trezel, à dessiner d’après nature comme s'il eût été lui-même un élève. Il ne se trouvait pas mal à l’aise le porte-crayon à la main et dans la société de jeunes gens. Sa complaisance pour ces derniers était inépuisable. Beaucoup d’artistes faits ont eu également à se louer de lui. Il a bien souvent négligé ses travaux pour apporter à un confrère embarrassé l’aide de ses conseils et de sa savante main.

Ses ouvrages devinrent plus rares. Les fatigues de l’âge et bientôt d’horribles chagrins vinrent faire une diversion fatale à son amour pour l’étude. L’Assomption de la Vierge, qui orne aujourd’hui la chapelle des Tuileries, a été son dernier ouvrage exposé de son vivant. Cette composition fut estimée assez universellement, mais n’excita aucune critique passionnée. Les palmes de l’Institut n’avaient verdi que fort tard pour l'illustre maître. A mesure que le calme s’était fait autour de productions devenues moins fréquentes, il semblait que l’Académie se

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fût réchauffée au souvenir d’un mérite oublié si longtemps. Elle avait épuisé ou à peu près la liste des noms qui se recommandaient à elle par des succès d’école ou par des liens de confraternité. « 11 n’avait appartenu, » dit naïvement le secrétaire perpétuel dans l’éloge public prononcé deux ans après la mort de Prudhon, « ni à l'Académie ni à aucune école; il était donc étranger à ces liaisons d’élèves contemporains qui établissent dans la suite une sorte de devoir d'aider les autres à parvenir l. »

Mais, à supposer qu’une si tardive distinction l’ait trouvé sensible, de quel intérêt allaient devenir pour lui et les distinctions et la gloire même, et son art dont il avait fait jusqu’alors sa consolation! La mort tragique de Mlle Mayer vint tout à coup renverser toutes les espérances qu’il avait pu former pour le repos de ses dernières années. Cet événement le surprit au milieu de la vie calme et retirée où nous venons de le montrer. Cette malheureuse femme se tua dans un accès de noire mélancolie ou plutôt de folie portée à son comble. Ce dernier motif paraît le seul vraisemblable. Un certain égarement, des manières singulières et tout à fait inaccoutumées chez elle, eussent pu faire pressentir cette catastrophe. On voulut éloigner Prudhon avant de lui apprendre l’affreuse nouvelle, mais on ne put y parvenir, et il pénétra dans l’appartement de Mlle Mayer, qu’il trouva baignée dans son sang. Que ceux qui ont vu devant leurs yeux et pressé dans leurs bras le corps inanimé d’un objet chéri et ravi à jamais se rappellent leur propre douleur, et ils auront une idée de celle de ce malheureux qui, se jetant sur ce corps insensible et

1. Notice historique sur la Vie et les Ouvrages de M. Prudhon, lue à la séance de l’Académie des Beaux-Arts, le 20 octobre 1824, par M. Quatremère de Quincy, secrétaire perpétuel.

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dans l’égarement de ses esprits, cherchait à le ranimer et à refermer l’horrible blessure. Il fallut l’entraîner tout couvert de sang. Avec ces tristes restes allaient disparaître ses dernières joies et presque ses derniers sentiments.

Il est inutile de chercher les causes d’une résolution si cruelle. Chez certaines natures, de sombres idées naissent souvent au sein d’une situation qui présente les apparences du calme. Une exaltation passagère peut bien donner à de tels mouvements, nourris et envenimés en secret et dans des heures funestes, une intensité et un emportement capables de pousser l’âme aux dernières extrémités. Est-il un seul sentiment de quelque violence qui ne touche à la démence par quelque point, et, dans un esprit bouleversé et hors de soi, quelles bornes assigner au désespoir, même quand il n’est fondé que sur des motifs qui semblent frivoles? Gros, au comble de la réputation, et quand il n’avait plus qu’à jouir de sa gloire, se tue pour quelques articles de journaux. En 1806, au moment où allait paraître la Bain tlle d’Aboukir , il fut sur le point de prendre ce parti désespéré, parce qu’on lui avait demandé brusquement de substituer dans son tableau le personnage de Napoléon à celui de Murat, projet qui, heureusement pour Gros lui-même comme pour son tableau, ne fut pas mis à exécution.

Quelques amis supposèrent que l'infortunée Mlle Mayer avait envisagé avec une espèce de terreur la situation où la placerait vis-à-vis de Prudhon la nécessité de quitter l'appartement quelle occupait à la Sorbonne. Ce logement, qu’elle avait obtenu à titre d’artiste, était entièrement indépendant, de sorte que les convenances ne semblaient pas mettre tout à fait obstacle à leur réunion. Or,

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ces logements venaient d’être redemandés par l’Université, qui voulait à leur place installer les cours publics qu’on y voit encore aujourd’hui. On a parlé aussi d’une femme de la société de Mlle Mayer, qui, sous le voile de l’amitié, se serait entremise charitablement pour lui donner des scrupules tardifs sur sa liaison, et surtout au point de vue des inconvénients qui en pourraient résulter pour Prudhon. Comment, s’il en fut ainsi, ne pensa-t-elle pas que le chagrin mortel qu’elle allait lui causer était un malheur auprès duquel tous les inconvénients possibles n’étaient rien? Comment cette idée si naturelle ne vint-elle pas la détourner de son dessein ? Rien ne prouverait plus clairement quelle avait perdu la raison.

Quels que fussent les motifs capables de porter cette âme troublée à sa cruelle résolution, cette mort devenait pour l’infortuné resté seul le dernier trait du sort dans une vie déjà si éprouvée. A partir de cette catastrophe, la vie devint pour lui un poids insupportable. Ses pensées, ses discours, revenaient sans cesse vers ce point fixe, et son courage, pour résister à tant de maux, n’était plus qu’une morne résignation. 11 s’élancait à l’avance vers le moment qui le réunirait à ce qu’il avait aimé. Il prit un triste plaisir à finir les tableaux commencés par la malheureuse femme. La Famille dam la désolation , l’un de ses derniers ouvrages exposés, est de ce nombre. Le Christ auquel il travaillait presque en mourant est comme la dernière lueur de son âme. Mécontent de cet ouvrage, qu’il laissait imparfait, il suppliait ses amis de le faire disparaître après sa mort. On voit dans la collection de M. Marcille un tableau de grande dimension qui est l’un des tristes fruits de ses travaux de cette époque, lesquels, loin de tromper ses souvenirs, l’y ramenaient, comme on

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voit, fie plus en plus. 11 a représenté dans cette peinture l’âme quittant la terre pour rejoindre les deux. Une mer sombre et qui semble grossir sans cesse se brise contre un écueil. Une belle figure s’élance de ce bord funeste en tendant les bras vers une céleste patrie. Elle est nue, elle a quitté ce lourd manteau de la vie mortelle ; cette dépouille qui tombe à ses pieds est souillée encore par la vague fangeuse, et marque la dernière trace d’un triste passage. Cette belle âme détachée de sa chaîne s’élève avec langueur, et dans ses beaux yeux un faible espoir se mêle à l’amer sentiment des douleurs passées. Ce tableau n’est pas achevé : il ne devait pas l’être. Sans doute qu’en travaillant à cet ouvrage , dans lequel il résumait ses cruelles pensées, il ne fût point parvenu à en exprimer toute l'amertume et à se satisfaire.

Peu de temps après la mort de M!le Mayer, l’un de ces amis rares et dont le nom mérite d’être conservé, M. de Boisfremont, peintre et élève de Prudhon, le prit avec lui pour l’entourer de soins. Bien ne pouvait distraire complètement une pareille douleur; mais les pieux empressements de cette amitié si pure l’aidaient en quelque sorte à vivre. C’est dans la maison et dans l’atelier de M. de Boisfremont que ses derniers ouvrages ont été peints, et qu’on a exposé après sa mort ceux qu’il laissait inachevés, ainsi que ses études et ses dessins, dont la vente produisit à cette époque d’indifférence une bien faible somme, si on la compare aux prix elevés que le temps a mis depuis à ses ouvrages. C’est dans cette maison et dans les bras de son ami qu’il mourut le 16 février 1823. 11 s’éteignit en prononçant ces paroles touchantes : « Mon Dieu , je te remercie; la main d’un ami fidèle me ferme les yeux. » Il n’avait pas survécu deux ans à l’objet aimé; il en parlait

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encore sans cesse , quand le trait fatal l’atteignit luimême.

La faveur générale qui s’attache aujourd’hui aux ouvrages de Prudhon est-elle l’effet d’un simple caprice et de cet esprit de réaction que nous voyons, dans l’histoire des arts, élever ou rabaisser les réputations? Il est malheureusement trop certain que la supériorité du talent ne suffit pas pour mettre la gloire elle-même à l’abri des variations de l’opinion et de la mode. Il est des talents privilégiés qui ont été entourés tout de suite d’une admiration à laquelle le temps n’a fait qu’ajouter. Les grands artistes qui ont brillé par la grâce , par le charme et par la noblesse de leurs inventions, ont peut-être conquis plus rapidement l’unanimité des sull'rages. Raphaël, Léonard de "Vinci, Paul Véronèse, Cimarosa, n’ont pas attendu longtemps cette justice de l’opinion. Au contraire, les génies austères qui sondent les abîmes de l’àme et qui saisissent plus volontiers dans leurs peintures le côté terrible et pathétique des choses humaines exercent un empire plus restreint et plus contesté. La violence ou la singularité de leurs inspirations les isole des sentiments ordinaires, et fait que leurs qualités mêmes sont destinées à être l’objet d’une discussion éternelle. Ainsi d’un Puget, ainsi d’un Rubens. Cent ans après la mort de ce dernier, Depiles, dans ses Entretiens sur la Peinture , prend sa défense comme s’il s’agissait d’un homme encore vivant, dont les détracteurs et les partisans passionnés seraient encore en présence. « Certaines personnes, dit-il, s’étaient contentées de suivre aveuglément l’opinion des personnes qui les trompaient, ou par malice ou par ignorance. D’autres en assez grand nombre, qui n’avaient vu de ce rare génie que les tableaux qui étaient à Paris , ont suspendu leur ju-

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gement entre l’opinion des peintres vulgaires et celle que j’ai tâché d’établir en faveur de Bubens , jusqu’à ce qu’ils eussent vu par eux-mêmes si les ouvrages dont je parlais étaient des preuves suffisantes pour justifier tout le bien que je disais de leur auteur... Ils les ont vus aujourd’hui et sont des premiers à parler de lui avec éloge et des plus attachés à son parti. »

Si nous ne sommes point trompé par notre partialité en faveur de Prudhon, nous croyons que les qualités de cet aimable génie sont de celles qui doivent assurer dès à présent sa renommée. Il est même inutile de s’appuyer à cet égard sur ce grand argument auquel rien ne résiste ordinairement aux yeux des contemporains, c’est-à-dire la valeur excessive à laquelle ses ouvrages sont récemment parvenus. On peut aller jusqu’à la trouver exagérée, au moins quant à ce qui concerne des ouvrages faibles signés de lui, pour lesquels on offre encore des prix excessifs. Il n’est pas inutile de dire que le même honneur a été accordé à des contrefaçons et à des copies par suite du caprice des amateurs vulgaires dont le dédain et l'engouement sont également aveugles. Il nous reste à faire des vœux pour que nos collections nationales suivent un peu ce beau mouvement et se montrent à leur tour plus empressées à acquérir et à mettre en lumière un plus grand nombre de productions de Prudhon. Il est peu de cabinets qui ne soient plus riches en estampes gravées d’après ses compositions, ou en tableaux et dessins de sa main, que ne sont le Musée et la Bibliothèque. Dans le premier de ces établissements , on n’a placé au nombre de ses dessins que deux ou trois pastels ébauchés et pas une de ses compositions caractéristiques, telles que sujets mythologiques, bacchanales, etc., dans lesquelles il excellait. Quant

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aux deux seules peintures de Prudhon qu’on y voie figurer, bien que l’une d’elles soit son célèbre tableau de la Justice et la Vengeance céleste et l’autre le Christ , son dernier ouvrage, on regrette de n’avoir à juger de son talent que dans des productions qui brillent plutôt par la sévérité du sujet et de la manière que par cette suavité et cette grâce qui resteront les caractères particuliers de son talent.

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Gros a élevé les sujets modernes jusqu’à l'idéal : il a su peindre les costumes, les mœurs, les passions de son temps, sans tomber dans la mesquinerie ou la trivialité, écueils ordinaires de ce genre de sujets. L’habitude, le préjugé, étaient contre lui. Dans le moment où il a paru, on avait établi en principe qu’il n’y avait que les formes et que les sujets antiques qui fussent capables d’offrir quelque intérêt au double point de vue de la composition et de l’exécution. D’un autre côté, les précédents qu’il trouvait clans les écoles anciennes, quoique moins exclusifs, ne lui fournissaient pas des modèles bien complets dans cette route hardie. Les tableaux dans lesquels Lebrun , par exemple, a représenté quelques scènes remarquables du règne de Louis XIV, sont disposés de manière à offrir les portraits des personnages marquants du temps plutôt qu’à donner une idée frappante du fait. Dans les batailles mêmes, il représente le monarque tournant presque tou-

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