‹ Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvresChapitre 62 sur 88 · Extrait de la Revue des Deux Mondes, t!’r septembre · texte numérisé non relu

Extrait de la Revue des Deux Mondes, t!’r septembre

GROS

jours la tête vers le spectateur, comme s’il posait pour attirer le regard. Quand Lebrun a voulu donner à ses batailles l’action et le mouvement , c’est dans l’histoire d’Alexandre qu’il a été chercher ses sujets, fort beaux sujets sans doute, mais présentant, on en conviendra, moins d’intérêt que ceux qui eussent été empruntés à nos annales.

Emporté par un instinct de son génie, Rubens dédaigne l’ histoire toute nue ou ne lui accorde qu’une place secondaire. Dans les magnifiques tableaux où il nous peint la vie d’Henri IV et de Marie de Médicis, si l’on en excepte la sublime figure de la reine dans la naissance de Louis XIII, les personnages contemporains ne sont le plus souvent que de froids témoins d’une action dont les véritables acteurs sont des êtres surnaturels. Les passions personnifiées dans les tableaux de Rubens sont devenues les personnages principaux. Dans un de ces tableaux, la reine vient de faire la paix et s’apprête à fermer le temple de Janus; on la voit dans le fond, conduite par Mercure et d’autres divinités, pendant que sur le devant la figure de la Paix, un flambeau à la main, consume les armes, les machines de guerre , les attributs de la Discorde et de la Haine , en opposant un front vainqueur à des monstres frémissants. Dans un autre, les naïades, les tritons se jouent autour d’un navire; Neptune lui-même le pousse par la poupe pour le faire aborder. C’est l’arrivée en France de la jeune Marie de Médicis. La scène principale , c’est-à-dire la reine elle-même entourée de ses courtisans et mettant le pied sur la terre française, se réduit à de petites proportions et n’est aperçue que dans le lointain.

Gros se passe de ce prestige; il a vu ses héros à travers son enthousiasme; la grandeur de leur action les

ESSAI SUR LES ARTISTES

élève suffisamment, et de ses hommes il fait des demidieux. 11 avait puisé à l’école dont il sortait la rigueur des proportions et un goût épuré de dessin. On peut malheureusement imputer à la même source les parties critiquables de son exécution; mais il ne dut qu’à lui-même les qualités fortes et originales qui le placent à la tête de notre école de peinture.

Antoine-Jean Gros est né à Paris, le 16 mars 1771. Son père était peintre en miniature; sa mère peignait aussi avec talent. Il put donc recevoir de ses parents les premières notions du dessin ; mais les meilleures leçons lui vinrent probablement de la vue d’un cabinet de tableaux choisis appartenant à son père. On le menait aussi quelquefois chez la célèbre Mme Lebrun, qui prenait intérêt à cet enfant, dont les dispositions se révélèrent de bonne heure. On dit que son père, qui était à la fois frappé et charmé de ses dispositions, le conduisit à une exposition du Louvre pour juger des premières impressions de son fils à la vue de la quantité de toiles qui allaient s’offrir à ses yeux. 11 lui demanda , après quelques moments d’examen , quel était le tableau qui le frappait davantage. L’enfant désigna sans hésiter l’ Anclr omit que de David, et exprima aussitôt le désir d’avoir le peintre pour son maître. Si cette anecdote est vraie , elle montre dans cette jeune imagination, tout ardente qu’elle fût déjà, un instinct sûr de la vérité : non pas que ce tableau de David fût un de ses meilleurs ouvrages, ou fût même un bon tableau; mais, à travers les traces qu’on y trouve encore du mauvais goût de l’époque, c’était l’un des premiers où l’on eût cherché à s’éloigner de la manière et à ramener l’art à sa simplicité.

David agréa l’enfant, mais ne put l’admettre irnrné-

GROS

diatement dans son atelier : il partait pour Rome, où il se proposait d’exécuter ses Horaces, et promit ses leçons pour son retour. A quelque temps de là, le jeune homme fit une grosse maladie; le pauvre enfant s’écriait dans son désespoir : « Je vais mourir, je n’entrerai pas chez M. David ! » Le moment vint pourtant, et Gros se distingua tout d’abord parmi les remarquables émules qui formaient la nouvelle école. Le jeune homme travaillait nuit et jour. Des succès académiques furent la récompense de ses efforts. 11 ne concourut qu’une fois pour le prix de Rome, mais dans cette épreuve on lui préféra son compétiteur Landou , décision qui n’est pas à l’honneur des concours d’académie.

Les événements terribles qui agitaient déjà la France et l’Europe eurent une influence fâcheuse sur l’humble existence du jeune artiste. Son père, ruiné dans une banqueroute, tombe malade et meurt. Voilà le jeune Gros, qui jusque-là n’avait songé qu’à l'étude et à tout ce qui pouvait l’élever dans son art, forcé de consacrer moins de temps à ses travaux de prédilection. 11 lui fallut donner des leçons, faire de petits portraits pour augmenter ses ressources et suffire à ses besoins. Ce fut un motif de découragement, et bientôt les spectacles sanglants dont il fut le témoin malgré lui portèrent à son imagination un coup funeste. « L’impression de terreur qui en résulta, » dit un biographe du grand peintre, qui a été aussi son élève et son ami1, « ne s’effaça jamais de son esprit; elle fut la cause de cette réserve soupçonneuse dont sa vie ultérieure est restée empreinte. » Gros pria David de lui obtenir un passe-port pour l’Italie. Il ne fallut pas moins

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