Tiré du cahier manuscrit
En 1818, Delacroix copiait le modèle chez Guérin, et ne semblait pas alors devoir s'éloigner de la route tracée pour tous. David, du fond de son exil, en 1815, et peutêtre un peu aussi à cause de son exil, était T idole et le type de Técole française.
Guérin, un des adeptes les plus fervents de cette classique église, était doux et indulgent de caractère ; il suivait sa route tracée, mais sans idée de persécution à l'égard de ceux qui tendaient à s'en écarter; d'ailleurs il ne supposait pas qu'on pût avoir l'idée de le faire : il ne devina ni Prudhon, ni Géricault, ni Delacroix.
Ce dernier cependant travaillait beaucoup, et copiait avec une rare intelligence. Une figure, tirée de la Vierge à la belle jardinière de Raphaël, qu'on a vue à sa vente, et qui date de cette époque, est un modèle d'exactitude et de précision pour le dessin et d'imitation pour la couleur; ses études à l'atelier, d'après le modèle, étaient exactes aussi, et pleines de vérité, mais ne brillaient pas encore par la couleur; il cherchait sa voie. Heureusement il copiait aussi, au musée du Louvre, Rubens, Velasquez et Véronèse, et bientôt sa peinture s'illumina du feu qu'il dérobait à ses maîtres favoris. En même temps, les compositions et les dessins par lesquels il débutait annonçaient du mouvement et de l'expression.
C'est une chose digne de remarque que ce fut dans l'atelier essentiellement classique de Guérin que devait débuter le chef de la nouvelle école romantique.
Son goût pour la peinture espagnole et flamande l'avait entraîné au musée du Louvre, où il étudiait et copiait sans cesse; mais ce n'étaient pas seulement les compositions des maîtres dont il se pénétrait et qu'il copiait ainsi , il reproduisait tout ce qu'il voyait : à la campagne, au Jardin
des Plantes, partout, c est-à-dire, des sujets d'histoire, des fleurs, des paysages et des animaux de toute espèce. Il voyait la nature sous tous ses aspects, hommes, paysages, animaux. Il étudiait donc beaucoup, et depuis il a toujours beaucoup étudié. On ne pourrait jamais supposer qu'avec une aussi frêle santé il ait pu suffire à la grande quantité de tableaux et de dessins qu'il a produits, et, dans tout ce qu'il nous a laissé, ce qui doit le plus surprendre les hommes qui si souvent ont entendu répéter que Delacroix ne savait pas dessiner, c'est la noblesse, la pureté et la correction des formes qui brillent partout dans ses dessins, soit de nature morte, soit de fleurs, soit d'animaux vivants : il rencontrait partout les germes de la poésie et les éléments de la beauté.
Quand on jette les yeux sur les figures qu'il dessinait alors, quand on observe la grâce de son crayon et la pureté de ses formes, on ne doit pas douter qu'il eût pu bientôt satisfaire au programme donné, et conquérir la faveur de visiter Rome à son tour; mais il ne le voulait pas, au moins dans ce moment, et, par une bizarre réunion de circonstances, comme nous l'avons dit, il n'a jamais été en Italie.
Au mois de janvier 1821, il était parvenu à se débarrasser un peu de la fièvre. Il parle d'un tableau {le Sacré Cœur) dont il était chargé. 11 ne voit plus que l'ami P... et son tableau devant lequel il sèche.
Sa santé revenait, car, le 26 janvier 1821, il était allé avec Raisson faire queue pour voir Pourceaugiiac ^ et ils n'avaient pas pu entrer; on faisait donc queue dans ce temps-là, àrOdéon! d'autre part, il écrivait aussi alors à un ami dont le cœur était très-épris : « Moi, je suis malheureux, je n'ai pas d'amour; ce tourment délicieux man-
que à mon bonheur; je n'ai que de vains rêves qui m'agitent et ne satisfont rien du tout : mon existence actuelle n'est qu'une vie de cadavre. Je suis obligé, pour vivre réellement à ma manière, c'est-à-dire par les sentiments et par le cœur, de chercher mes jouissances dans la peinture et de les lui arracher; mais la nature n'entend point tout cela, et quand je retombe sur mon cœur vide de tout le poids de mon ennui, trompé et distrait artificiellement, je sens trop qu'il faut à la flamme de l'aliment, et que je ferais bien d'autres peintures si j'étais tenu en haleine par la douce chaleur de l'amour. Je travaille à mon tableau depuis le commencement de janvier. Je commence à le débrouiller, mais l'inspiration me manque, etc. » 11 avait vingt-trois ans.
Plusieurs années se passèrent ainsi, et il eut à lutter contre des difficultés de tout genre.
En décembre 1818, il avait entrepris, de concert avec S..., et sur l'avis d'Horace Raisson, de dessiner et d'enluminer des* figures de machines pour des brevets d'invention; S... ferait les dessins linéaires, et Delacroix les lavis et les bois de diverses couleurs. Ils gagnèrent un jour ainsi douze louis. S... raconte que, lorsqu'il les lui porta, Eugène était au musée , juché au haut d'une échelle et copiant les têtes des Noces de Cana^ de Paul Véronèse, lesquelles viennent, après quarante ans, de figurer à sa vente. C'est le premier argent, je crois, que Delacroix ait gagné par son pinceau, et ils étaient, en revenant, bien joyeux tous les deux.
Dne autre fois, raconte-t-il , à bout de ressources, « trompé dans mes prévisions, j'étais tenté de désespérer, lorsqu'un Mécène tombé du ciel vint me commander, pour l'église de son village près de Paris, une Vierge tenant
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l'enfant Jésus, sans compter saint Jean-Baptiste, et m'oflrir 15 francs pour le tout. Vous jugez qu'ils furent acceptés! » Delacroix, depuis, ne savait pas bien ce qu'était devenu ce tableau. Mais l'esquisse existait, et il ne nous la montrait pas sans une certaine émotion.
Le 20 octobre 1822, Eugène se trouvait à Valmont, et c'est là que lui vinrent des projets d'écrire : qui n'a pas eu cette démangeaison à vingt-quatre ans ? 11 aurait voulu faire un ouvrage en commun avec P. et F. G. Mais toutes ces velléités n'eurent pas de suites, et il se donna tout entier à la peinture.
« P... t'a-t-il parlé, disait-il, du journal le Temps qui doit paraître à cette heure, et dans lequel on m'avait engagé à travailler : je m'en suis excusé, ce qui est tout simple, et pour toutes sortes de raisons; mais j'ai oflert des amis de moi, ce sont toi et P... Je voudrais bien que vous vous encourageassiez mutuellement à essayer un peu de cette carrière, etc., etc. »
Et ensuite : « Rappelle-toi que c'est à moi la Saint- Sylvestre cette année. »
Puis des tristesses : a Nous vivons, mon bon ami, dans un temps de découragement. Il faut de la vertu pour y faire un dieu du beau uniquement. Eh bien! plus on le y déserte, plus je l'adore ; je finirai par croire qu'il n'y a au monde de vrai que nos illusions. Au reste, bien que tout aille de travers, nous n'avons pas le droit de crier plus haut que tous les humains qui nous ont précédés. De tout temps on a dit que tout allait mal, que le monde touchait à sa fin, et que tout était épuisé : nos neveux sont encore destinés à nous trouver plus heureux qu'eux*. »