‹ Eugéne Delacroix: sa vie et ses œuvresChapitre 14 sur 70 · Lettre à Félix G..., à Mâcon, 15 février · texte numérisé non relu

Lettre à Félix G..., à Mâcon, 15 février

Vers 1820, il avait établi un atelier rue de la Planches faubourg Saint-Germain.

Nous avons dit que son premier tableau, Dante et Virgile aux enfers^ parut en 1822. Delacroix avait alors vingtquatre ans.

Géricault vivait encore quand ce tableau fut exposé. Delacroix avait été admis à visiter la Méduse dans l'atelier de l'auteur ; on prétend même qu'il a posé lui-même pour une figure d'homme placée sur le devant du radeau, la tête penchée en avant et les bras étendus. Il y avait entre les deux peintres échange d'estime et d'admiration, et, dans le même temps où Géricault quittait Delacroix, frappé, disait- il, du tableau du Dante ^ Delacroix sortait comme fou de l'atelier de Géricault, et ne parlait plus que de la Méduse.

Delacroix a dit depuis que Géricault a avait l'adoration de Gros : semblable aux prédicateurs en chaire qui ôtent leur bonnet toutes les fois qu'ils prononcent le nom de Jésus-Christ, il n'en parlait qu'avec enthousiasme et respect. 11 lui était beaucoup redevable dans son talent, quoique leurs deux talents fussent dissemblables. C'est surtout dans la représentation des chevaux que Gros a été son initiateur. Géricault a mieux rendu la force dans les chevaux, mais il n'a jamais su faire un cheval arabe comme Gros. Le mouvement, l'âme, l'œil du cheval, sa robe, le brillant de ses reflets, voilà ce qu'il a rendu comme personne. La science, dans ceux de Géricault, est bien loin d'exclure la verve ; mais il n'a pas l'impétuosité et la légèreté de Gros.

u Je ne sais si ce dernier a rendu à Géricault une partie

i. Âujourd'hai rue de Varenne.

de l'admiration que celui-ci avait pour lui. On exposa au Salon de 1812, en pendant avec son portrait équestre de Murât, le Chasseur à cheval de Géricault qui était son début. Ce dernier ouvrage nuisit un peu au succès du peintre déjà si illustre, soit à cause de l'intérêt que tout le monde prend ordinairement à un homme qui n'est pas encore connu, soit à cause du plaisir secret que trouve Fenvie à opposer un talent naissant qui n'inquiète encore personne, à un talent consacré qui a porté des fruits en abondance, et qui désespère les envieux par sa persistance à se tenir en vue. Vous avez vu naître et décroître beaucoup de talents dans tous les genres ; il n'en est point qui n'ait subi ce double sort, cet inévitable sort de tous les artistes. C'est contre le désespoir de la dernière de ces épreuves qu'ils ne peuvent trop prendre leurs précautions en mettant de bonne heure un frein à leur ardeur pour les éloges. L'infortuné Gros fut la plus illustre victime que cette désagréable expérience, trop mal supportée, ait offerte en exemple de nos jours. Nous avons vu, à un âge qui est encore celui de l'énergie , le pauvre Nourrit ne pouvoir survivre au succès de son rival Duprez, qui n'a pas l'air de vouloir se tuer quoique le public l'ait abandonné à son tour, attendu qu'il croit que le public est dans son tort, et qu'il se console en se flattant qu'il a encore toute sa voix et tout son talent. Il ne faut pas avoir trop d'esprit ni surtout trop de sensibilité.

(( L'histoire de notre temps présente de tristes exemples de la vie malheureuse des artistes. Voyez Gros, qui avait acquis tout ce qu'il voulait, et qui est allé mourir dans une mare; Léopold Robert, qu'on adorait, et qui s'est coupé la gorge. Ceux qui ne s'abandonnent point euxmêmes, comme Gros et Robert, sont abandonnés du public,

qui ne veut pas absolument les voir longtemps sur la scène. L'oubli ou Tindifférence commencent pour nous dès ce monde. Prudhon , qui a plu difficilement à une partie du public qui ne lui pardonnait , peut-être , que grâce à une certaine afféterie qui est le côté faible de son talent ; Prudhon, qui n'a jamais été accepté par les artistes de son temps, est mort définitivement assez misérable et peu regretté. Le fameux Greuze, cet homme dont la vogue avait été immense, et avec juste raison, est mort littéralement dans la misère et a été mis dans la fosse commune. Nous voyons, au milieu de nous, Yemet qui a lassé la fortune et la réputation, à force de succès, pendant plus de trente ans, promener sa mauvaise humeur de l'Algérie à la Russie, et vivre sombre et chagrin , lui qui était l'homme heureux par excellence. On ne pense plus à lui; ses meilleurs amis ne voient plus que les défauts de ses ouvrages. On ne lui tient aucun compte de ses admirables facultés ^ »

a II faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu éprouver de notre temps, la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé sa jeunesse; il était extrême en tout : il n'aimait à monter que des chevaux entiers, et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs fois au moment où il montait à cheval : il ne pouvait presque le faire que par surprise ; à peine en selle, il était emporté par sa monture. Un jour que je dînais avec lui et soti père, il nous quitte avant le dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair, n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes, nous entendons un grand bruit : il revenait au galop; il lui

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