DES CRITIQUES
Les critiques qui s'impriment de temps immémorial sur les beaux -arts ont toujours présenté des inconvénients presque inévitables : d'abord elles font bâiller les gens du monde, pour qui ces sortes d'ouvrages sont toujours obscurs, embrouillés de termes dont on connaît mal le sens, fatigants, en un mot, parce qu'ils ne laissent rien que de vague dans l'esprit. Ensuite les artistes en ont la haine, parce que, loin de contribuer à l'avancement de l'art, ces discussions embrouillent les questions les plus simples et faussent toutes les idées. D'ailleurs les gens du métier contestent aux faiseurs de théories le droit de s'escrimer ainsi sur leur terrain et à leurs dépens. Us pré-
i. Extrait de la Revue de Paris, mai 1829.
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tendent que rien n'est plus facile que d'aligner des mots à propos de choses, de refaire, dans un texte long ou court, ce qui a été dûment imaginé , pesé, et, par- dessus tout, exécuté et mené à fin. Le pauvre artiste, exposé tout nu avec son ouvrage, attend donc avec une vive anxiété les arrêts de ce peuple qui a la fureur de juger. One fois descendu dans cette arène, toutes ses fautes reviennent l'accabler par avance , et il voit s'aiguiser contre lui cette arme terrible contre laquelle il n'a rien qui le protège, cette plume dont le fiel le brûle jusqu'aux os; tout cela sans qu'il ait la triste consolation de monter en chaire à son tour et de poursuivre le critique à sa manière.
A ce propos, revient en mémoire l'histoire du lion terrassé par l'homme, figurant sur une enseigne, à la grande admiration des badauds de la foire : aussi serait-ce un beau jour que celui où les gens de l'art, devenus rétifs, s'attaqueraient à toutes les rêveries sur leur profession et sur leurs ouvrages , et rendraient sottises pour sottises sur ce sujet si pauvre en véritables résultats; mais, à la grande satisfaction de leurs juges, la lutte n'est guère possible. Les armes manqueront toujours, pour cette sotte guerre, à ceux que les difficultés de l'art lui-même intéressent bien assez. Le public, du reste, aurait bientôt mis hors de cour les deux parties, en se moquant de l'une et de l'autre, car il aime assez peu ces procès qui se plaident sous ses yeux, si ce n'est pour en rire. Cette langue est trop obscure pour lui, qui veut être amusé avant tout. On consent bien à sortir de ses affaires pour sentir un quart d'heure ; mais des études indispensables pour distinguer le vrai du faux , le beau du passable, on ne s'en soucie guère. Au fait, semble-t-il qu'il faille tant de façons pour admirer tout naturellement ce qui est bien et condamner ce qui est mal?
Ne suffit-il pas, pour être bon juge, de ce sens naturel qui est donné à tous les hommes organisés à l'ordinaire, et qui les avertit intérieurement 46 la présence de l'admirable et du détestable?
Un beau cheval, une femme et un homme laids, voilà des choses que tout le monde distingue sans peine ; cela saute aux yeux des plus simples et ne peut souffrir aucune contradiction. Un beau et un vilain tableau, une musique bonne ou mauvaise, se font apprécier de la même manière ; c'est au moins ce qui paraît à cette grande quantité de gens si heureusement doués d'un instinct naïf, instinct , disent-ils , qui n'est gâté par aucune prévention de métier ou d'école ; pure sensation de plaisir ou de peine que provoque un objet d'art, comme celles qu'excitent en nous tous les objets extérieurs.
Le pauvre homme de métier, celui surtout qu'on critique au nom de cette inspiration toute spontanée , a trèsmauvaise grâce à en appeler d'un jugement où la passion n'est censée entrer pour rien. Comme il est bien entendu qu'il ne travaille que pour ces juges si fins, si soudainement avertis de la présence du beau, il ne peut tout naturellement s'en prendre qu'à lui-même et aux préjugés qui l'entêtent des travers dans lesquels il s'égare , de ces défauts de ses ouvrages sitôt flairés par le bon sens général, et dont on se fait un vrai plaisir de l'avertir. Les critiques arrivent ensuite fort à propos pour renforcer une opinion si raisonnable, et, chose singulière, le public, comme un roi faible qui se contente de montrer du caractère de temps en temps, laisse entre leurs mains sa dictature, et s'en remet à eux du soin de juger les coupables. Par une sotte contradiction , les disputes s'élèvent sur ce qui semblait devoir se juger au premier coup d'oeil , et les
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débats commencent entre les critiques' eux-mêmes. L'artiste n'en paye pas moins les frais de toute cette guerre d'esprit, attendu que ses iuges sont toujours d'accord sur ce point : c'est de lui montrer charitablement de combien il s'est trompé.
Il faut voir s'ouvrir alors l'arsenal des autorités, et se déployer la série imposante des grands modèles qui mettent à rien votre éloquence et tous vos efforts. Celui-ci combat pour le contour et vous terrasse avec la ligne de beauté; ils discutent sans fin sur la préséance du dessin ou de la couleur, si le chant doit passer avant l'harmonie, si la composition est la première des qualités. Après avoir fixé les rangs d'une invariable manière, et tracé des limites où ils vous tiennent sans pitié, ils démontrent de mille façons que, s'il faut sacrifier une qualité, prêter le flanc par quelque endroit, le dessin par exemple, ou l'ordonnance ou l'expression doit être préférée ou rebutée. Plaisantes gens, qui voient apparemment la nature procéder par lambeaux à leur manière, montrer un peu de ceci, retrancher cela suivant la convenance; comme si l'imagination se contentait d'une propriété isolée de la beauté , et comme si elle n'était pas frappée avant tout de cette harmonie parfaite, de cet accord inimitable qui est le caractère de tous les ouvrages de la nature.
A force de voir ajouter ou retr^mcher à la création, et parer les objets de tant d'imaginations fantasques, on a cru véritablement que rien n'était plus simple que de remettre à sa place et de polir soigneusement ce qui ne semblait qu'ébauché dans l'ordre commun. Il s'en est suivi une espèce d'aristocratie dans les êtres qui sont du domaine des arts. Telle innocente béte a été déclarée commune, peu présentable, triste ou hideuse à voir; ou bien
il a fallu tant de façons pour suppléer en elle au laid ou à l'ignoble , tant de détours pour lui donner droit de bourgeoisie et l'offrir du côté honnête, qu'elle n'est plus entrée en scène que toute rebâtie et proprement accommodée au goût du jour. A chaque tentative audacieuse de ceux qui veulent qu'on donne aux choses leur figure véritable , et non pas seulement une tournure de bonne compagnie ou d'opéra comique, les critiques se prévalent d'un certain type enfant de leur cerveau, courent à la défense des principes avoués par les gens de goût , et, tenant fort à Tétroit les téméraires et les novateurs, démontrent de même comment la nature tombe aussi dans de grandes divagations. Ils ont en cela merveilleusement aidé l'essor de la médiocrité dans tous les genres. Les oisons de toutes les époques se sont senti des ailes, quand ils ont vu qu'il n'était pas si difficile qu'on le pense d'atteindre à ces grandes qualités que les critiques complaisants façonnaient à la taille de chacun ; car si , d'un côté, les hommes à esprit neuf et hardi , mais capables par là de déranger tout l'édifice des bonnes doctrines, étaient rudement tancés et ramenés à l'ordre; de l'autre, et à l'aide de ces règles salutaires , le commun des rimeurs et des barbouilleurs, race bornée et à vue courte, mais docile à l'excès et facile à conduire , marchait presque sans effort dans une ornière toute commode. Quelle joie , en effet , de n'avoir qu'à puiser dans un véritable dictionnaire de traditions , de préceptes et de formules , et d'y trouver la source de cette inspiration qu'on dit si rare, d'y prendre à pleines mains de la matière à produire, de l'y trouver toute prête, toute étiquetée, n'attendant que la lime du metteur en œuvre! C'est là, sans contredit, une agréable manière d'en user avec les secrets et les finesses d'un art; mais par malheur