‹ Eugéne Delacroix: sa vie et ses œuvresChapitre 37 sur 70 · DES CRITIQUES · texte numérisé non relu

DES CRITIQUES

un fâcheux accident vient troubler quelquefois de si faciles prospérités : c est tout simplement que le mérite se trouve mis à sa place en ne faisant qu'un saut des ténèbres à la lumière.

Ces imaginations turbulentes qui aspirent de temps en temps à changer le train des choses , véritables troublefêtes propres seulement à renverser les idées que les critiques ont tant de peine à faire entrer dans les esprits , ces hommes-là sont souvent l'occasion d'étranges retours. Voilà que, tout meurtris des férules de leurs pédagogues, et arrivés à grand'peine à montrer au jour le bout de leur nez , on les remarque quelquefois plus que de raison , et le public qui les adopte , les sort de la foule et les met en honneur. Ils deviennent ses fils chéris , les objets de son culte ; ils montent sur un trône d'où ils chassent une idole usée , qui n'a plus qu'à rentrer dans ce grand magasin d'oubli où le caprice et la mode vont éteindre à leur tour les plus belles gloires.

Que devient l'infortuné critique alors que tout est remis en question ? sa tâche est la plus rude et la plus ingrate du monde. Ce nouveau soleil qui se lève , offusque à l'excès des yeux habitués à une autre lumière. Tournant vers le passé des regards pleins de tendresse , il ne voit pour lui dans l'avenir qu'un sort tout semblable à celui de l'objet de ses adorations. Que faire de tant d'aperçus ingénieux ; à qui porter ses doléances sur le torrent qui déborde et sur les types sacrés qu'on abandonne sans pudeur? De revenir tout de suite sur ses pas, et de changer de religion avec la foule , il y en a peu qui aient ce courage , et c'est un véritable suicide que ce changement de peau subit. Ils meurent presque tous dans une impénitence fâcheuse, se cramponnant avec fureur aux débris du temple qui croule.

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et périssant sous les ruines victimes d'un principe. Ils étaient là, vivant sur les feuilles d'un arbre qui ne pourra passer la saison, et auquel ils ne survivront pas. Malheur à celui qui n'a pas adroitement mesuré la portée de son grand homme , et à qui il reste encore quelques étincelles de vie quand le public en a fait justice. Il est comme Rachel pleurant dans Rama, et personne ne s'occupe de consoler d'aussi nobles chagrins. Malheur à celui qui vient dans ces époques de transitions où on ne sait plus ce qui est beau , où le peuple des amateurs se tourne tout éperdu vers ses guides ébranlés , et leur demande de raffermir son jugement ! Il ne lui reste plus qu'une ressource, c'est de crier à en perdre la voix : ris donc , public , et d'entretenir à loisir son auguste mauvaise humeur en s* enveloppant dans son manteau.

Tel est le malheur de ceux qui se laissent surprendre et gagner de vitesse , quelle que soit la solidité des principes sur lesquels ils ont bâti leurs théories. Ce serait peut-être ici le lieu de dire enfin quelque chose de ces impayables inventions sur le beau, ce beau immuable qui change tous les vingt ou trente ans ; mais cette question vaut bien la peine , par la place qu'elle occupe dans les arts, d'être traitée séparément et plus au long. L'histoire du vrai beau, et surtout l'histoire de ses variations, paraît une lacune véritable que nous essayerons de remplir de notre mieux, et ce sera, sans doute, un spectacle curieux, de le voir sous toutes ses formes et toujours révéré, comme ce couteau, passez-moi la bassesse de la comparaison, dont la lame et le manche avaient été renouvelés cent fois, et qui était toujours le même couteau.

Que les critiques pourtant se rassurent; malgré le tableau inquiétant des désappointements auxquels ils sont

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