‹ Eugène FromentinChapitre 5 sur 10 · LES MORTS · texte numérisé non relu

LES MORTS

Le Cimetière

de Saint-Maurice

près La Rochelle

tJans l'ordre, de gauche à droite, en commençant par le haut :

Tombes de la mère, du père, du frère de Fromentin.

iombe de Fromentin, avec cette inscription :

« A la mémoire d'Eugène Fromentin.

Sursiim corda. » .

La double rangée des tombes des familles Fromentin et Billotle.

(Clichés J. B.,

octobre 1920).

Le centenaire de notre 'Fromentin

AssurénuMif « nolro » n'est pas trop dire, car aucun enlanl de lAunis ne le fut davaiilng^c que Fromentin. Plus (|u'aucun aulre. il p().ss(''d;i cet espr-t lout à la fois clair et sublil. aussi i)roprr aux visions |>récises (|u aux nuances poussées à l'cxtrênie. (|ui caractrris»' les ^"-ens de l'Ouest. VA puis il s'iuiprt'gna toujours avec uiu' ferveur dt'-licieuse de l'air de s(m |»ays (|u'il aituail pnssi(»iiiH''nieril. il rem[>oi-|a el le iianla au plus prdfoiid de son co'Ur au <'ours de sa \ ie n(»iuade en Hrieiil el aussi de son existence parisienne. Pai'Ioui où le nienèrenl ses (''lapes \ ai^ahondes. il coiiser\a il sa seiuelle un peu de la lei'ie saline de Sainl-Maurice.

Relisez plutôt dans f^no Année (lom^ le Snhel\^/\o\\ morceau (kl roiigc-yorg'e. « (donnais-tu, dit-il à l'oiseau, sur une ci'tte où j'aurais pu te voir, un village blanc dans un pays pâle, où l'absinthe arnère croit jusqu'au bord des champs d'avoine ?» Dans une de ses lettres il écrit en parlant de soi-même : « Non, je ne suis jamais tombé sur un homme ayant emporté d'un pays une réminiscence plusgardeuse de tous les détails à demi-cachés et presque secrets qui en font le caractère intime. » Et il allait mémo juscju'à déclarer que l'Auuis lui ressemblait.

Dans ses livres il revient constamment aux j)aysages au milieu desquels il agrandi. Dominique vç\^vo>\\\\i à profusion des coins de la Rochelle et de la campag-ne rochelaise. L'écrivain a consacré à l'île de Ré des notes d'une jusl esse pénétrante et émue. Et, au milieu des solitudes africaines, sa côte natale s'évoquera sans cesse à lui comme une image réconfortante. C'est donc bien un homme de chez nous, c'est un écrivain régionaliste qui est né le 24 octobre 18:20 et dont tous les dévots de l'art et des lettres fêtent actuellement le g^lorieux centenaire.

Il était fils d'un médecin de La Rochelle. La vieille cité huguenote, avec son aspect sombre, froid, archaïque, développa à coup sur sa tendance à la rêverie et l'acuité luiturclle de ses sensations d'enfant. Sa famille possédait une maison de campagne tout prés de la ville, au bord de la mer. C'était à Saint-Maurice, au milieu des champs d'avoine, des marais salants, des bois g^réles à l'ombre avare. Celte nature indig"ente laissera en lui des traces profondes, et il la mêlera plus lard, avec une émotion filiale, aux fantasmagories de l'Orient, il y placera l'action de Dojnlnh/ue et son i)remier tableau au Salon sera une ferme de Saint-Maurice, Ce fut dans ces deux décors, la ville grise et la campag"ne maigre, que Fromentin rêva lith'rature bien avant de s'éprendre de la peinture. D'ailleurs, il était par tempérament plus écri\'ain que peintre.

C('[)endant c'csl le jX'inIre chez lui qui s'affirme le premier. Après de fructueuses ('-tudes peut-être un peu trop brèves dans l'atelier de (^abcit, le jeune homme, émerveillé devant les toiles de

Dccamps ol de Marillial. se sontil pris de nostalgie pour les pays (le lumière où ils avaient connposé leur éclatante palette et il partit pour lAlgërie.

Blidah. la rose africaine, Mustapha (juenibauinent les orang-ers, El-Aghouat, assoupie sous le soleil brûlant, Ain IMalidy, la ville sainte à l'aspect recueilli, ce furent là les principaux décors du spectacle qu'il se donna. Parmi les artistes, les uns sont plus intéressés par Tètre vivant, par lliomme, les autres par la nature inanimée, par le paysage. Mais l'esprit si complet, si justemenl

observateur de Fromentin puise h la fois à ces deux sources d'inspiration, d'œuvres et de beauté. Sur les fonds noyés de gris transparents de ses plaines, il fera chatoyer les taches bleues, vertes, rouges de ses cavaliers et les robes blanches de ses petits chevaux arabes. Sa pâte transparente et lendre, ses tons d'émail savent marquer l'heure el la saison |iarmi les ondes d'une lumière diffuse qui enveloppe el (jui adoucit. Une harmonie sereine et atténu('e sort des transitions souples, des tons lluides, de l'ac cord toujours heureux des valeurs. Les titres ? Qu'importe que les toiles s"a|)|)ellent /o Ct/ff'f. (Utiifficrs (lit p<ii/x f/rs ( hih'<ls-.\aih In CIkissc fui faucon, niii'il' l-J-Af/hnintl ou l'asstn/i' d un (jur i><ir uiw t'uruvanc ! Comme ces Hollandais (juil admire tant. iM'omentin n'attache aucune importance à l't'pisode et il revient fré'()uemment aux mêmes thèmes.

Mais Fromontin a rapport»' en même temps de son existence africaine deux livres colores, vivants, sincères, pleins à la fois de reflexion et de fraîcheur, d'expression et de pensée, de visions lumineuses et d'àine vibrante. Le premier, r^/?e .l;?,m% dans le Sahel, nous fait vivre de la vie de l'auteur à Blidah et à Mustapha, au milieu de la population indig'ène. Le second, Un Été dans le Sahara, raconte ses étapes à travers les plaines de sable et son séjour à El-Ag^bouat.

Dans ces deux livres, Fromentin a employé une poétifjue tout autre que celle de ses toiles. Peintre, il a compris qu'il se trouvait en face d'un art très différent de la peinture et qu'il s'agissait ic' de sugg^érer non précisément des tableaux et des couleurs, mais bien plutôt des idées, des sentiments, des sensations. Aussi contat-il moins la terre et la vie alg^érienne que l'impression profonde produite par cette terre et cette vie sur une personnalité. Ce qu'il désira confier à ces pages, ce fut une certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer, au milieu d'horizons pleins pour lui de nouveauté et d'imprévu.

Bien loin de chercher à faire un commentaire de ses toiles, il voulait, au contraire, suppléer à leur insuffisance au point de vue de l'analyse et de l'effet moral et trouver dans le répertoire des mots ce qui lui avait manqué dans le répertoire des couleurs. Il y avait quelque méi-ite à faire, avec tant de conscience et de probité, le départ si juste des deux moyens d'expression, surtout à une époque oi^i la plastique menaçait d'envahir la littérature, où certains écrivains illustres, comme Théophile Gautier, cherchaient même l'identification complète de la lang^ue écrite et de la lang-ue peinte.

Dans ces pag'es tout illuminées d'Orient pointe déjà l'analyse si perspicace et si profondément intuitive des Maîtres <rautre fois, comme la g-ràce sérieuse du style, la fine observation des mceurs. l'émotion contenue de certains récits, surtout quelques coins d'àme entrevus dans un demi jour intime et recueilli, permettent d'espérer le chef-d'œuvre de tendresse rêveuse et d'exquise délicatesse que sera Dominique.

Ce livro. dans leqiiol Frnmontin a mis toufo son àmo, ost cnnsi(lér(' aujourd'hui par les connaisseurs comme une des productions les plus |)arrailes du roman français. II compte parmi les rares œuvres sentimenlales que Ton relit de génération en g-énération et que les éditeurs réimpriment. Il occupe une place de choix dans la catég"orie des r«'cits d'émouvante sensihilitéetde pureté idéale où Ton trouve /><7 P/'inrrssp (b> ^.V/'c^.s, Eiui>''nir (îrondet, Le Lij!< d(tns la vallée. Pourtant il ne l'ut pas universellement bien accueilli à son apparition. Certains critiques, surpris et indignés qu'un amateur, un peintre arrivât du premier coup à une telle intensité de sentiment et à une si grande dextérité d'analyse, traitèrent de long-ueurs ce qui était une suite de nuances morales finement observées et détailb'es. Ils accusèi-ent le romancier de manquer de proportion et de mouvement, parce qu'il donnait une grande part aux impressions de la nature champêtre et qu'il s'attardait à fouiller les racines pi'ofondes de la passion avant de nous en faire goûter les (Vuits ardents.

Ces injustes reproches affligèrent vivement Fromentin qui aimait Dominique comme une création liée aux fibres les plus puissantes de son C(eur. « C'est poui'tant ce que j'ai fait de mieux », disait-il mi jour tristement à son ami Jules Fireton. Les lettrés vengent glorieusement aujourd'hui l't'icrivain méconnu en acclamantl'ceuvrequi lui était si jusl<Mnent chère. D'ailleurs Domiiiique avait obtenu les suffrages enthousiastes de ses illustres amis littéraires : Théophile Gautier, George Sand. Sainte-Beuve-

On sait quf le sujet de ce roman fut inspiré à b'romentin par l'amour qu'il éprouN'a. dès ses années de collège, pour une amie d'enfance à la(jU(dle il a donné le nom de Madeleine, mais qui s'appelait en réalité Léocadie. Plus âgée que lui de quel(|ues années, elle épousa un ag^ent d»' change et mourut peu aj)rès ce mariag'e. Le drame intérieur qu'engendre cet amour »'t qui se déroule si discrc'tement sur un ton de confidence, le romancier l'a placi' dans son cher pays d'Aunis. près de ce littoral d»' duties blanches, de falaises crayeuses et de marais salants (juc borne, à l'hori/on. la ligne mince des îles de lîé et d'Oléron.

Les paysag"es, les scènes cli;un|M''ln'S serNcnl sans cesse de

décors à l'action. Ils se mêlent intinieniciit aux sentiments des personnages et participent à leurs états dh conscience. Mais ici encoi'e la paletl<' de Fromentin n'emj)iète |)as sur le domaine de son ('u:ritoire et, comme dans les livres rapportés d'Algérie, il vise à l'impression morale, aux traits sigiiificatifsel non aux richesses de descriptions jjjastiques.

Balteiuents du cceui' qui s'éprend, limidilés délicieuses, scrupules touchants, rougeurs des visages, silences des lèvres, tous ces trans|)oi'ls et toutes ces pudeui's donnent à Domini</i(e une note d'une indélinissable suavité. On trouve dans ce livre toulela g'i'àce et tout le charme des amours qui n'ont pas encoi'e dit : « Je t'aime ». Et l'on y trouve aussi la A'iolence étouffante d'une passion contenue, le di'sesjjoir d'un impossible bonheur, l'harmonie idéale et chaste de deux cours que la vie sépare. Cette œuvre, née cependant au milieu des premières brutalités du réalisme, restera toujours un régal \h)\\t les délicats, pour ceux (jui aiment à suivre à loisir la marche lente, complexe et mystérieuse des événements du crrur.

Goûts de peintre et qualités littéraires, Fromentin a fondu ses deux sortes d'aptitudes dans les Maîti-es d'autre fois. Ici la faculté d'analyse de l'écrivain atteint son maximum et elle s'exerce dans un domaine dont il cormaittous les sentiers et toutes lesrichesses: celui de la lig'ne et de la couleur. Aussi ne se contente t-il pas de raconter les toiles, comme l'a fait Diderot dans ses Saloiis. A rencontre de la plupart des critiques, il fuit les développements relatifs à l'épisode représenté et à la description purement objective des personnages. Avant tout il voit et juge en peintre. Même pour les chefs-d'œuvre les plus fameux, il se préoccupe delà matière {dcturale, car pour lui le sujet n'est rien auprès de la facture et l'idéal d'uii peintre ne l'inléressera (|u"à condition de se retrouver lucide, expressif et pur de formes sous sa main.

11 pense que, pour bien comprendre la manière et l'originalité d'un nïaître, il faut commencer |)ar s'assimiler sa technique. Aussi, dans les Matlres crauti'cfois, les questions de métier

ticiinciil-elk's hcaucoui) plus de place que la piiilosophie. l'esthétique, la nomenclature, Ihistoire et les anecdotes. L'auteur entre bravement dans ledi'tail des proct'dés. ne reculant pas devant les t'xplieations professionnelles, (exposant au besoin toute la théorie des valeurs. Il prend à corps le morceau, décompose les |)aletles. demande au clavier des tons et des lumières lexplication des efVets et la révélation des tempéraments. Et, avant de conclure, il nous associe à ses in\('stij.;ations méthodiques, à ses rt-Mexions patientes, à ses dt'ductions subtiles.

Il accomplit un pèlerinage d'art mai'qut' de stations ardentes et pensives à travers les vieilles cités de la Itel^ique et de la Hollande, calmes, familiales et pi'oprettes. H a voulu voir Hubens et Rembrandt chez eux, dans le cadre de vie agricole et maritime où ils ont peint, pour mieux s'imprégner de leuràme. pour mieux la faire sienne. Ses opinions sur les Maîtres, il nous les donne comme au hasard de la route, allant tout droit, où le poussent ses pi-éférences. s'arrétant plus longuement là où elles sont plus marquées. On peut détiiùi- ces i)ages: une conversation sur la peinture d'après les notes d'un touriste d'art. Avec cette mémoire des nuances qui est le |)ro|)re de tous ceux qui sentent profondément. Fromentin nous a gardé dans toute leur fraîcheur ses émotions contemplatives et aussi les observations sagaces et ingénieuses qui lui sont venues en présence des maîtres. 11 a recommencé le miracle de ses livres sur l'Algérie écrits plusieurs années après son retour d'Afrique.

Ce recueil des confidences d'un amateur indé|)endant, n'digé un an avant la mort de Fromentin, mar(|ue la tin de sa carrière litt«'raire. Le "21 août IHTO. au moment où il allait entrer à l'Académie française, il mourut à la suite d'un accident stupide : la |)i(|ùre d'niH' mouche cbarboinicuse. mais il eut du nïoins la consolation (le s't'triiidr'c à Saint-.Maurice. dans cet A unis qui lui »''tail si cher-.

Ses deux inii^rs lui sur\i\cnl pour iiicchrr son cNangilc dart et de b«!aut('. deux (|ui nous sui\ r<i!il m- pouironl (iu"(|>rou\('i' une syin|(alliie a(lniirali\ »' cl un peu iiiltimicc (b'\ ant cet errant

du desort qui emporto dans son l)iirii()us do nomado tant de délicatesse, de pénétration et, dïinie. l'eut-ètre trouvcra-t-on étrange qu'il se soit complu à des sujets aussi divers en apparence que l'évocation des s|)lendeurs africaines, les langueurs dun amour qui se tait et une suite d'entretiens avec les maîtres. iMais ces sources variées d'inspiration ont une commune origine. C'est la plus étonnante caitacité d"imi)ressions devant la vie intérieure et extérieure qui les a fait naître et (|ui donne à toute l'œuvre son unité. En outre, l'auteur a toujours tixé les yeux sur le même id('al d'harmonie, d'élévation et de i)ureté. Partout il a parlé la nuMue langue simple, concisi^ et pleine qui est celle de Pascal, de Voltaire, de Mérimée, et qui ne saurait vieillir. Son esprit clair de llls de l'Aunis était de la meilleure conformation française. C'était un classique. Louis So.nolkt.

Noire prochain numéro sera le Numéro Spécial de Noel

Nous V donnerons des articles de Léonide Haijaud-Lacroze, Pierre Fontraiiles, S.-C. Gigon ; une nouvelle de Léonce Grasilier; un poème sur Loti par André Berton ; des vieilles chansons du Pays d'Ouest, harmonisées par Jean Déré et Morpain : des dessins inédits de Rahajoi. Hellé, Figerou ; enfin les réponses des notabilités des lettres et des arts à l'enquête que aous avons ouverte au sujet de l'reuvre et de l'influence de Fromentin.

L'Adminisfrateiir-^éranli Du Cliambon.

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