FEMME DES TRIBUS PORTANT UN FARDEAU
(Fac-similé d'un dessin au crayon, d’Eugène Fromentin.)
LE PEINTRE
gestes, physionomie, regards. Si vous poussez l’analyse jusque-là, ne vous y trompez pas, ce qui pour le romancier chargé d’écrire la scène, pour la comédienne chargée de la traduire, serait un gros et périlleux problème, — tout cela, pour le peintre, devient un cassetète où les plus malins perdraient leur peine. Considérez, d'autre part, que la couleur locale, que vous ne vous refuserez pas, le luxe des étoffes, le déshabillé de la femme, l’atmosphère de la tente, l’homme endormi dans le clair-obscur, en un mot la mise en scène au milieu de laquelle apparaîtra ce personnage, d’autant plus équivoque qu’il exprimera des sentiments plus subtils, et plus confus, considérez, dis-je, que cette mise en scène peut donner à votre sujet un faux air d’aventure galante et de tragédie d’alcôve; — ce qui n’est ni dans l’esprit de l’œuvre ni dans la vérité de l’histoire. Car, au vrai, Judith n’est ni une Dalila ni une Omphale. Il se mêle au souvenir de son équipée, non seulement le dénouement sanglant qui la relève, mais l’idée d’un sacrifice et la préméditation de se livrer pour un but sacré.
Si vous vouliez absolument faire du symbolisme au bout du pinceau, et faire de votre œuvre un mythe instructif et vrai, telle est la signification qu’il faudrait lui donner : une femme qui se dévoue pour une cause suprême; une victime offerte au salut d’un peuple; — une sorte de fille de Jephté, d’Iphigénie, qui livre son honneur, au lieu de sa vie, et dont la beauté n’est qu’un instrument de vengeance.
Représentez-vous une Charlotte Corday trouvant Marat dans son lit, au lieu de le trouver dans sa baignoire.
Recomposez la légende de ces héroïnes modernes, et demandezvous si l’élément tragique ne l’emportera pas sur l’élément romanesque, et si, dans l’imagination du compositeur fidèle à l’esprit de la légende, il entrerait autre chose que l’idée d’un acte terrible, auguste en quelque sorte, et sacré. Il ne s’agit pas, je le répète, de la Dalila antique ou moderne, ni de l’énigmatique et mortel regard des Jocondes dont le monde est plein, pour ses délices et pour son malheur. Il s’agit de circonstances très exceptionnelles où la femme s’est trouvée chargée de responsabilités spéciales et a revêtu le caractère le plus grave.
Je puis me tromper, mais dans tous les cas examinez et vérifiez
et s’il en est ainsi, vous voyez que la moralité du sujet devient tout autre, et qu’il ne pourra que gagner, soit en vérité, soit en noblesse, à être traité dans les cordes les plus austères, les plus grandioses, les plus tragiques.
Or je ne vous cacherai pas que cette donnée singulièrement noble m’effraye un peu pour l’esprit nerveux, vivant, dramatique d’un moderne. Peu à peu la corde d’airain se relâchera, et je vois d’ici sur quel rythme charmant et subtil vous écrirez cette page de pur dorien. Vous aurez avec cela beaucoup de succès; mais je voudrais plus. Ai-je tort?
Voici donc à votre place ce que je ferais :
D’abord, j’écarterais tout ce qui est joli; je supprimerais tout ce qui est luxe. Il suffirait qu’un bijou brillât dans l’ombre comme une étincelle au collier des portraits de Rembrandt, pour faire imaginer que votre Judith en est couverte.
Je tâcherais de trouver le geste de la résolution ; c'est-à-dire : la victime est devenue le sacrificateur; elle va abattre une tète exécrable. De physionomie, peu ou point; si vous la trouviez, ce serait un miracle; à ce défaut votre tableau perd pied; une attitude, une arabesque et pas d'effet. De la lumière sur elle, de l’ombre sur lui. Pas de clair-obscur vrai. I.a pénombre et les draperies vous ramènent à l’alcôve, et votre Judith aurait pour titre : le danger des bonnes fortunes. Pas de littérature, soye \ peintre , et ne respirez que l’amour du grand, du beau, du simple. Mettez-vous, tenez-vous dans des dispositions d’âme telles que l’idée reste très ingénue et que la plastique seule vous entraîne. Ne visez pas à être autrement expressif : votre tableau peut se passer de signification profonde, et dans tous les cas il vaut mieux qu’il n’en ait pas que d’en poursuivre une chimérique ou contestable.
Demandez-vous, — non pour en faire un pastiche, mais pour vous maintenir à ces hauteurs de vue où tous les dangers des interprétations modernes disparaissent, — demandez-vous comment un Italien du bon temps concevrait le tableau.
Un Vénitien, pour le sûr, aurait très peu habillé Judith : il l’aurait montrée dans son relief et son éclat, blanche, grande, grasse; on eût oublié la tète, à supposer qu’il s’en fût occupé. On aurait deviné dans l’ombre le corps rouge sombre du rustre, en armure. Absence
totale d’expression, la plus grande banalité d’attitude. Le sujet serait devenu de la plastique pure, et la plastique elle-même une occasion favorable de peindre deux beaux morceaux se faisant contraste : l'un d’ambre, l’autre d’ocre rouge. Vous auriez, aux bibelots près, quelque chose comme une nymphe outragée par un satyre. Les figures seraient peu vêtues, et le tableau, n’en doutez pas, serait tragique peut-être, mais admirablement noble assurément et chaste à coup sûr. Quant aux Florentins, souvenez-vous de la Judith du vieux Mantegna : colossale, solennelle, emmaillotée dans ses draperies de Sibylle, sorte de Clytemnestre, moins le crime.
Amusez-vous à penser à cela : c’est peut-être là le meilleur des guides. Et toutes mes phrases pourraient se réduire à ceci : Défiezvous du moderne; pensez à la Salomé de Régnault, pour vous tenir à l’opposé. Placez-vous sous l’invocation des anciens.
En voilà bien long, trop long. Je me relis et j’hésite à vous envoyer ce délayage. Prenez-en ce qui peut en être extrait pour votre usage; ou, si cela vous trouble ou vous embarbouillé, jetez-le vite au feu, oubliez-le, mettez-vous à l’œuvre, et bon courage.
Encore un mot. L’époque est mauvaise, le sens moral bien bas, le goût public éperdu, sinon perdu. Que chacun de nous travaille à le relever. Il dépend de vous, sur un sujet pareil, de donner une leçon d’art, une leçon de style, une leçon de goût.
Notons en passant que M. Humbert, sans doute effrayé par cette grande ombre du Mantègne, évoquée ainsi à ses yeux, fit l’année suivante sa Dalila, qui est un tableau essentiellement moderne et un peu parent de la Salomé, de Régnault.
L’année 1869 est remarquable. Fromentin envoie au Salon Une Fantasia en Algérie ci la Halte de muletiers ; il est nommé officier de la Légion d’honneur. Les fantasias arabes sont le superlatif de l'œuvre de Fromentin, tout au moins, sa partie la plus magistrale. Il en a tiré
des effets d’une vivacité auxquels, seul, avec sa faculté de garder dans sa mémoire les images reçues, il pouvait atteindre. Reportons-nous aux dernières pages du Sahel , et nous verrons à quel point ce spectacle grandiose l’avait remué, et avec quelle souplesse de talent il a su mettre au même diapason la description peinte et la description écrite. En lisant ces pages, on voit le tableau de 1869, et, mieux que le tableau, on voit la scène elle-même.
» Imagine, dit-il, ce qui ne pourra jamais revivre dans ces notes où la forme est froide, où la phrase est lente; imagine ce qu’il y a déplus impétueux dans le désordre, de plus insaisissable dans la vitesse, de plus rayonnant dans des couleurs crues frappées de soleil. Figuretoi le scintillement des armes, le pétillement de la lumière sur tous ces groupes en mouvement, les haïks dénoués par la course, les frissonnements du vent dans les étoffes, l'éclat fugitif comme l’éclair de tant de choses brillantes, des rouges vifs, des orangés pareils à du feu, des blancs froids qu’inondaient les gris du ciel, les selles de velours, les selles d’or, les pompons aux têtières des chevaux, les œillières criblées de broderies, les plastrons, les brides, les mors trempés de sueur ou ruisselants d’écume. Ajoute à ce luxe de visions fait pour les yeux le tumulte encore plus étourdissant de ce que l’on entend, les cris des coureurs, les clameurs des femmes, le tapage de la poudre, le terrible galop des chevaux lancés à toute volée, le tintement, le cliquetis de mille et mille choses sonores. Donne à la scène son vrai cadre, que tu connais, calme et blond, seulement un peu voilé par des poussières, et peut-être
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entreverras-tu, dans le pêle-mêle d'une action joyeuse comme une fête, enivrante comme la guerre, le spectacle éblouissant qu’on appelle une fantasia arabe. » Et Fromentin ajoute, en faisant allusion à Delacroix : « Ce spectacle attend son peintre. Un seul homme aujourd'hui saurait le comprendre et le traduire; lui seul aurait la fantaisie ingénieuse et la puissance, l'audace et le droit de l'essayer. » Cet hommage est presque un excès de modestie, et je ne vois pas un peintre, fût-il Delacroix, futil Régnault., qui eût pu réussir mieux que Fromentin dans cette difficile traduction. Fromentin s'en est tiré par la grâce, la légèreté, le chatoiement délicat des lumières, la finesse de groupement des valeurs, l’accord parfait du paysage et des figures. Ce n’était pas la plus mauvaise façon.
Fromentin était à Venise lorsque lui parvint la nouvelle de nos premiers désastres.
Il revint brusquement à Paris prendre sa femme et sa fille et se retira avec elles à Saint- Maurice, où il passa le temps de la guerre, Dieu sait au milieu de quelles tristesses et de quelles angoisses ! Fromentin adorait son pays, et il ne se remit jamais entièrement d'une telle épreuve.
La cruelle période de 1870-71 met un temps d'arrêt dans son œuvre; elle y marque une nouvelle et dernière phase. Les voyages de Venise, d’Égypte et de
Hollande viennent balancer dans son esprit et effacer un peu sur sa palette les souvenirs de l’Afrique bien-aimée. Après un laps de trois ans, il reparaît au Salon avec deux grandes vues de Venise : le Grand Canal et le Môle.
Cet envoi reçut un accueil assez Iroid de la presse et du public. C’était une injustice. Fromentin avait vu Venise sous un éclairage un peu plombé et un peu terne, et il avait eu la franchise de peindre ainsi la ville ensoleillée des Doges. Bien souvent j’ai été frappé par cet aspect morne des eaux et du ciel, sur lequel s’enlevaient avec rigidité les palais, les maisons aux toits rouges, aux longues cheminées, aux assises verdies par le flot, aux contrevents de couleur. Le romantisme incandescent de M. Ziem a fait du tort à la Venise réelle. Sur la foi de cette interprétation conventionnelle, on s’attend beaucoup trop, lorsque l’on débarque pour la première fois à Venise, à des ruissellements de lumière et à des flamboiements de tons éclatants. Pour ma part, je connais peu d’aussi solide et d’aussi franche traduction de Venise telle qu’elle est, c’est-à-dire frappée dans toutes ses anciennes élégances par les injures du temps et des hommes, que ces deux toiles de Fromentin. Je les ai revues maintes fois et l’exécution m’en a paru d’une décision particulière.
Je passerai rapidement sur le Salon de 1874. J’eus l’honneur d’en rendre compte dans la Ga\ette des Beaux- Arts.
L’on me permettra de rappeler ce que j’écrivais alors de l’une des deux toiles que Fromentin avait exposées. — « Le Ravin restera au premier rang dans son œuvre,
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parmi ses tableaux les plus complets et les plus brillants. Il y règne, en vérité, une délicieuse fraîcheur. Quel calme et quelle discrétion d'effet! Au milieu d'une belle falaise ocreuse et sombre, que couronnent quelques touffes de lentisques et d’oliviers, s’ouvre une large grotte. Du fond de son ombre obscure et transparente, dont le velouté indéfinissable fait penser à l'aile de la chauve-souris, une source s'échappe en un mince filet d'argent. Fromentin n'a-l-il pas songé là à ses promenades aux environs de Blidah et à l'Oued-el-Kebir ? « La petite rivière prend naissance, dit-il, au fond d’un ravin étroit, peu profond, et, comme toutes les rivières montagneuses à leur origine, on la surprend d'abord dans un riant berceau à fond de roche, tapissé de feuillages, de roseaux et de lauriersroses; elle y naît dans la fraîcheur de l’ombre, dans la retraite et dans le silenee, comme les idées dans le paisible
cerveau d'un solitaire . La montagne est rocheuse,
escarpée et fréquemment creusée par de profonds éboulements. On y voit peu d'arbres, excepté de loin en loin quelques vieux oliviers plantés horizontalement dans les talus. » N’est-ce pas en six lignes le tableau tout entier?
Celui de 1876, qui fut le dernier, nous transporte en
Egypte. Le Nil et le Souvenir d’Esneh furent jugés d'une exécution un peu triste.
Il semble, en effet, que sur ces œuvres plane un douloureux pressentiment. La main est toujours alerte et souple; mais le sourire des années d'enthousiasme est voilé; la couleur est comme engourdie dans une gamme neutre de reflets violets. Et cependant que de poésie large
il y avait dans ce grand fleuve roulant ses eaux limoneuses entre des berges plates et basses ! que de noblesse dans ce groupe de femmes accroupies!
11 est à remarquer, d’ailleurs, que les scènes que son crayon nota en Égypte lui fournirent la matière de délicieuses compositions. A ce point de vue, peu de tableaux dans son œuvre valent plus que les toiles égyptiennes. Quoi de mieux équilibré comme jeux de lumière que les C anges sur le Nil ; de plus vif comme impression juste du geste, du mouvement, de l’accent rythmique que le Sachki au bord du Nil , dont nous donnons ici l’esquisse à la plume; déplus charmant, comme groupement de figures, que cette Ville au bord du Nil, où des fellahs tirent sur la corde d’une cange pour lui faire remonter le fleuve; de plus délicieux comme silhouette, de plus net comme style, de plus serré comme facture que ce bijou intitulé Bac sur le Nil et daté de 1871 ? Ce petit tableau est, avec le précédent, de ceux qui m’ont le plus frappé à l’exposition du quai Malaquais. Un Arabe, au premier plan, se détache sur le gris estompé d’un ciel uniforme qu’éclaire la lueur indécise du soleil levant', il est monté sur un chameau vu de profil; à côté, deux fellahs debout; au loin, dans la vapeur, une barque. Fromentin a rarement dessiné avec cette acuité d’écriture. Ce parfait morceau appartient à M. Landon.
Je ne sais comment se comporteront ces derniers tableaux, peints dans une enveloppe de violets ardoisés ; s’ils pousseront au noir par la suite ou s’ils resteront ce qu’ils sont; mais ce qui est certain, c’est qu’ils méritent
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le haut prix que leur ont attribué les collectionneurs.
Les années 1871, 1872 et 1873 sont climatériques dans la manière de peindre de Fromentin. Pour moi, c’est l’époque culminante de son talent. Il semble avoir retrouvé la fermeté, la précision et l’éclat cristallin de sa pâte à ses débuts pour y ajouter les transparences et les fluidités de sa couleur, le tissu léger de ses glacis, tels que nous les avons admirés dans la grande Chasse au héron. 11 conçut à ce moment le plan d’un important tableau, le Rhamadan , dont malheureusement il ne peignit que les esquisses détachées. Toutes ces esquisses passèrent dans les mains de M. Verdé-Delisle. Depuis, elles ont été dispersées au décès de celui-ci. C’étaient des études de figures drapées, assises ou debout, presque toutes dans l’attitude de la prière. La couleur en était d’un beau ton doré qui s’était immédiatement émaillé. Je les tiens pour des morceaux de peinture d’une qualité très rare.
Je n’ai fait que glaner dans l’œuvre considérable de Fromentin. Beaucoup d’autres productions mériteraient d’être indiquées ici. Je me contenterai de citer : la Tribu en marche traversant un gué (186g), appartenant à M. Isaac Pereire ; la ravissante Halte de muletiers (187 2), à M. Lepel- Cointet; les Arabes faisant boire leurs chevaux à une source dans un ravin (1874); le Berger kabyle conduisant son troupeau, les Arabes attaqués par une lionne, les Femmes arabes en voyage, fin comme un Wouwerman, à M. Alfred Marne, et surtout le superbe tableau, d’une énergie poignante dans les tons brûlés, sorte de fournaise ardente où hommes et bêtes se tordent étendus sur le sol,
qui est connu sous le nom de Pays de la soif et qui fut peint, si je ne me trompe, en 1869. L’âpreté et l’intensité de l’effet sont portées au comble dans cette dernière toile. Le souffle de la mort qui plane sur la steppe incendiée, les vautours gris qui tourbillonnent dans l’air, attendant leur proie, les convulsions horribles des malheureux torturés par la soif, l’éclat même de la lumière qui rayonne et chante la mort sur un rythme sonore et menaçant, tout me rappelle certaines mélodies décharnées du Requiem de Berlioz. Fromentin n’a rien produit de plus vigoureux.
Je rappellerai enfin son dernier projet de tableau VJncendie, dont une des études peintes, celle que nous avons fait graver, est un morceau d'une anatomie très délicate.
En résumé, comme je l’ai déjà dit, le peintre chez Fromentin était plutôt un harmoniste qu’un coloriste : c’est-à-dire qu'il cherchait plutôt les accords que les oppositions. Nous l'avons vu osciller entre Marilhat, Decamps, Delacroix, pour se fixer sur la fin à Corot, l’harmoniste par excellence. J’ajouterai encore que les raffinements de coloris et d’exécution de son voisin et ami M. Gustave Moreau, — adepte d'un autre raffiné, Gustave Ricard, — ne le laissèrent pas indifférent, et qu’il serait aisé d’en relever dans ses méthodes les traces positives. Comme chez lui, sa palette est riche des tons les plus fins, les plus précieux, que son pinceau excelle à faire scintiller en les juxtaposant. Comme chez M. Moreau encore, la couleur ne s’exalte pas; le temps l’avivera en l’émaillant, mais elle restera toujours tendre et claire, ce qui est une grande
JEUNE LAGHOUATI.
(Fac-similé d’un croquis au crayon, d’Eugène Fromentin.)
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condition de durée. Malgré tout cela, malgré ces influences qui traversent son œuvre, malgré le défaut de cuirasse qu’il tenait de son éducation technique, tardive et sommaire, Fromentin n’est point un artiste de seconde main; il s’assimile, il n’imite jamais. Son sentiment est entier et incontestablement original. Il est Fromentin, et son nom seul suffit à éveiller le souvenir de toutes les qualités qui le feront vivre assurément au premier rang des peintres de son temps.
Fromentin a travaillé sans relâche, et sa production a été des plus fécondes, trop féconde même, car il a fait pour le commerce des répétitions, expédiées aux quatre coins du monde, qui valaient rarement les œuvres originales. La liste complète de ses tableaux serait impossible à dresser, — il en a vendu beaucoup de la main à la main à des marchands étrangers — , mais je crois n'avoir omis aucun morceau important. Quant à ses dessins, faits sur nature, dont l'ensemble a figuré à la vente posthume, j’ai dit plus haut ce que je pensais de leur justesse d'impression et de leur extrême sincérité. Les meilleurs et les plus nombreux viennent du second séjour en Afrique (Mustapha, Blidah et L'Aghouat — 1 853).
L'action de Fromentin, sur l’école de peinture contemporaine, sans avoir été ni très bruyante ni très apparente, n’en a pas moins été importante et continue. Sa parole, ses conseils et ses encouragements, autant que son exemple, ont agi vivement sur un groupe d’artistes jeunes et intelligents, qu'il avait pris sous son patronage. Très bon et très indulgent dans les relations d’intimité, il savait
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en meme temps être très persuasif, et il est incontestable qu'il a dirigé les débuts d’une petite école de tendances relevées, qu’il l'a conduite et soutenue dans la voie du succès. MM. Henry Lévy, Humbert, Cormon, Thirion, Huguet et quelques autres encore lui doivent beaucoup. Sa disparition a fait au milieu d’eux un vide qui ne sera pas comblé. De même, le jury du Salon a perdu en lui un de ses organes les plus actifs et les plus éclairés.
Fromentin avait des idées personnelles très arrêtées aussi bien sur l’organisation des expositions que sur le mouvement de l'art contemporain, et, s’il avait vécu davantage, nul doute qu'il ne les eût exposées avec toute l’autorité que lui donnait l’éclat de sa plume. Il écrivit même sur ce sujet, à l’administration des Beaux-Arts, une lettre dont la franchise et l’allure un peu vives éveillèrent certaines susceptibilités.
11 avait depuis longtemps été préoccupé, et cette préoccupation se fait jour dans bien des passages du Sahara, du Sahel et des Maîtres d’autrefois, de dire sa pensée sur 1 esthétique de l’art moderne; mais, comme il apportait dans les manifestations actives et extérieures une grande réserve, il ne s’était point décidé à rompre le silence.
Une fois, cependant, au mois de mars 1864, il avait eu le projet de faire une conférence publique sur cette délicate matière. Le projet ne se réalisa pas, mais il en résulta divers fragments importants qui furent retrouvés dans ses papiers. Ce manuscrit, malheureusement ina-
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chevé, a pour titre : Un Programme de critique. Je pense que quelques-uns de ces fragments seront lus avec grand intérêt, rien de ce qu’a écrit Fromentin, même à l’état d'ébauche, comme ceci, n’étant indifférent. On y trouvera l’essentiel de ses pensées sur ce que l'on pourrait appeler la république des arts en France.
Toutefois, et bien que je les juge dignes de la mémoire littéraire de Fromentin, par conséquent dignes d'être publiés, j’insiste sur le caractère inachevé et fragmentaire de ces morceaux, auxquels manque la révision définitive de fauteur.
Les premières lignes nous donneront une note caractéristique du tempérament complexe d’Eugène Fromentin, je veux parler de l'essence même de sa critique en matière d’art : une extrême hardiesse, une entière franchise oc envers les idées », alliées à un grand respect pour les personnes. Le bruit qu’ont fait les Maitres d'autrefois tient, en effet, pour une grande partie, à la liberté même des jugements. D’autre part, si Fromentin n’a point écrit de Salon, tâche dont il se serait acquitté comme personne, il faut en chercher la raison dans sa tendance presque excessive à ménager les personnes.
UN PROGRAMME DE CRITIQUE Messieurs,
Le titre même de cet entretien doit vous rassurer. S’il est vaste, il est du moins très circonspect. Il permet de poser beaucoup de questions, sans nous obliger précisément à les résoudre. Il exclut la technique des choses en ne touchant qu’à leur moralité. Il autorise
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un aperçu général et rapide de ce qu’on pense, de ce qu’on aime en fait d’art, de ce qu’on écrit sur ces matières; et cependant il n’entraîne pas à l’examen périlleux des productions. Il supprime ainsi la vraie difficulté : celle de citer des noms et de juger des œuvres. Vous n’avez donc pas à craindre que j’impose à vos convictions, à vos sympathies d’esprit, à vos amitiés personnelles, quelles qu’elles soient, la moindre contrainte ou le plus léger froissement. Nous n’avons point à instruire un de ces procès irritants, comme il s’en est produit trop souvent depuis une trentaine d’années, qui opposent les écoles, engagent les personnes, compromettent les systèmes, contestent les renommées, et dont la gravité nous mettrait, vous et moi, dans un grand embarras. Nous nous réunissons ce soir dans le but d'examiner ensemble, avec toute sorte de respect pour les individus, et la plus grande hardiesse envers les idées, quels sont l'esprit, les habitudes, les points de vue de la critique contemporaine, quand elle s’applique à l'étude des arts plastiques, c’est-à-dire quel est, sur le même sujet, le véritable état de nos opinions.
Et d’abord avons-nous des opinions? C’est une question, messieurs, dont notre amour-propre n’a pas à souffrir, si nous songeons que le commencement de toute science et de toute sagesse est de s’apercevoir qu’on ne sait rien. Avons-nous, dis-je, des opinions? J’entends par là des opinions raisonnées, judicieuses, armées pour les querelles, capables de se défendre par de bonnes raisons, de poursuivre l’erreur sous les mille déguisements des préjugés, de serrer la vérité de près et de la montrer du doigt, partout et là seulement où elle est. Ces opinions, d’ailleurs, qui pour se développer ont besoin d’un sens heureux, servi par une grande culture; cet avis motivé sur des choses de l’ordre le plus élevé et le plus délicat; cette compétence à résoudre certains problèmes qui divisent ou découragent, vous le savez, les praticiens même les plus consommés; en un mot, cette demi-certitude individuelle qu’on est convenu d’appeler des doctrines, qui nous l’aurait faite, je vous le demande? où l’aurions-nous puisée? quel en serait l’inspirateur? quel en serait le guide? et n’y
FEMME DES OULED-NAYLS Dessin de la Collection de Mme Fromentin
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aurait-il pas miracle, au contraire, à ce que le public fût en possession d’un corps de doctrines quand ses éclaireurs naturels en ont si peu ?
Allons droit au fond des choses ; établissons les faits tels qu ils sont; soulevons les apparences, et, dussions-nous nous attrister, ne déguisons rien.
Les apparences sont séduisantes.
La France possède un grand nombre d’artistes, — un très grand nombre; — je n’essayerai pas d’en estimer le chiffre, pour ne pas vous effrayer sur l’immensité d’une production dont l’écoulement régulier, presque total, constitue lui-même un problème économique extrêmement curieux. Envisagée dans son ensemble, avec l’homogénéité relative qui lui vient de son esprit français, cette masse de talents nous donne à l’extérieur un ascendant très réel. Autant par son importance numérique que par son initiative et ses vrais mérites, notre école tient aujourd’hui le premier rang dans le monde. Qui donc oserait le nier, puisque les faits le prouvent? Il a fallu, lors d’un concours récent, — à la dernière exposition de Londres, pourquoi ne le dirais-je pas? il a fallu que la France se fit volontairement bien petite ou bien modeste, pour laisser concevoir, de sa valeur artistique incontestable, des idées si contraires à la vérité. Cette méprise, du reste, qui prouve une fois de plus que la modestie risque souvent de se faire prendre au mot, ce court malentendu n’a pas la moindre importance. Notre école française est ce qu’elle est : nombreuse, active, relativement brillante, très rayonnante, puisque de tous les points du globe on l’imite, on l’étudie, on s’en inquiète, on y adhère, on s’y incorpore; — j’ajouterai qu’elle est enviée, ce qui est bien un des signes de la force.
A l’intérieur, la situation n’est pas moins bonne. Le public et les artistes semblent d’accord sur bien des points. Si ceux-ci, je le répète, produisent immensément, le public a des besoins insatiables, et le mécanisme de ce fait industriel est tel que nulle part, sauf de courtes et temporaires exceptions, on n’aperçoit trop d’engorgement. Grâce à cet impôt libéral, prélevé chaque année sur le budget de vos fantaisies, tous vivent ou à peu près , et si cet à peu près, messieurs, cache ici comme ailleurs bien des souffrances et de regrettables misères, devons-nous nous accuser d’un malheur qui pourrait être une des lois mêmes de l’émulation, une des nécessités de la vie? La
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plupart prospèrent; quelques-uns atteignent à la richesse; un certain nombre devraient achever leur carrière dans l’opulence. Les moyens d’exposition abondent. Ils sont divers, de toute nature et devenus si réguliers, qu’il n’y a plus, pour ainsi dire, d’interruption dans ce courant continuel d’affaires ou de sympathies, qui met en communication les intelligences ou les intérêts. Partout ou il y a quelque lacune, on y supplée; ce que l’initiative du gouvernement ne suffit pas à faire, d’autres l’achèvent. Et comme dans cette répartition, si égale qu’elle soit, de faveurs, de publicité ou d’honneurs, il se trouve toujours ou des imperfections, ou des oublis, ou des intérêts froissés, ou des ambitions impatientes, comme rien n’est parfait dans ce monde : voyez, il se trouve aussi des spéculateurs ingénieux, disons mieux, des philanthropes assez entreprenants pour rêver la perfection d’un système d’exhibitions déjà fort complexe et pour le tenter. Appelons ces lieux de publicité des marchés, si nous parlons affaires, — nommons-les des foyers d’influence ou des centres [d’enseignement, si nous changeons de point de vue; constatons dans tous les cas que bien peu de chose manque encore aux modes de publicité dont les artistes disposent et que sous ce rapport leur situation doit faire envie aux gens de lettres et aux musiciens.
Considérez que les journaux sont à leur merci. Chaque exposition annuelle est une solennité, une fête pour l’intelligence, comme on le répète, dont tous s’emparent, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, depuis le plus léger jusqu’au plus sérieux, pour entretenir pendant six mois le monde entier de ce que la France a produit de peinture dans l’année courante. Bien peu d’œuvres échappent à cette investigation minutieuse de tout ce qui porte à peu près la marque du bien. Bien peu de noms sont privés [de cette douceur de passer de bouche en bouche et de s’éterniser. Renommée éphémère, soit; mais de quoi se compose la vraie renommée, sinon d’un peu ou de beaucoup de bruit qui se renouvelle et puis qui dure? — Les œuvres sont reproduites avec profusion, et tous les procédés de l’industrie la plus moderne semblent avoir été créés pour servir d’agents à cette circulation prodigieuse d’une œuvre unique, multipliée presque à l’égale du livre. Cela ne suffit point encore, et pour que la reproduction soit, sinon plus complète, du moins plus piquante en adoptant jusqu’aux formes littéraires, des écrivains de
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mérite, d’un grand talent, d’un art consommé, se font complaisamment les copistes du dernier des peintres, et consacrent, dans un but que je ne me suis jamais bien expliqué, tous les soins d’une plume habile, à des imitations qui quelquefois font beaucoup d’honneur aux originaux. Expositions publiques ou demi-publiques, expositions privées, ventes de tableaux, travaux décoratifs dans les églises, dans les monuments : y a-t-il une circonstance, un incident qui ne
soit mis à profit, un lieu qu’on néglige, excepté peut-être un seul, le
Musée du Louvre? — Mais nous y reviendrons, car un oubli si grave doit avoir sa raison.
Quant à nous autres, messieurs, quant à nous, public, n’êtesvous pas d’avis qu’il faudrait être bien exigeant pour nous demander au delà de ce que nous donnons? Si les intermédiaires si zélés dont je parlais tout à l’heure mettent l’empressement que vous savez à nous signaler les œuvres ou les noms, quel empressement non moins grand ne mettons-nous point à les accueillir! Nous avons vraiment des instincts d’art, des inclinations de goût, qui font de notre pays, dit-on, et de notre époque, un lieu et comme un temps choisi pour l’épanouissement des idées belles. Ces instincts nous les avons assez larges pour ne rien exclure; assez précis pour nous inspirer des préférences. Nous avons une curiosité généreuse pour toutes les choses de l’esprit; une sensualité des yeux qui nous fait aimer les toiles peintes et nous fait courir en foule vers les lieux où on les expose, comme à des spectacles agréables ou émouvants, suivant la nature ou le degré de l’intérêt qui nous y porte. Il y a parmi nous beaucoup de dilcttanti et d’amateurs passionnés. Notre époque tout entière a même, disons-le, un faux air de dilettantisme éclairé, assez propre à donner des illusions, — mais qui pourtant voudrait être examiné d’un peu près, dans cette espèce d’examen de conscience que j’oserai tout à l’heure demander à chacun de vous.
Nous encourageons, nous battons des mains, nous guettons à leur début les talents à peine révélés, nous les saluons comme une bonne nouvelle. Il y a même de nos jours, à l’égard des peintres naissants, une sorte d’unanimité d’espérance et de satisfaction qui n’a pas toujours eu lieu, tant s’en faut, qui n’existe pas au même degré dans certains arts voisins, et dont le seul tort peut-être serait de ressembler quelquefois aux amabilités de l’indifférence.
IIO
Quoi qu’il en soit, messieurs, que ce soit conviction ou insouciance, succès d’estime ou succès de politesse, le résultat, dans la forme au moins, est le même, du moment qu’il se traduit pour les artistes par un succès.
On les applaudit, on les récompense, on les honore. Quelques anciens préjugés désobligeants tendent à se dissiper. L’opinion du monde un peu plus juste; le sens plus clair de l’estime qu’on doit aux efforts de l’intelligence; le caractère mieux apprécié d’une profession — libérale entre toutes, — indépendante s’il en fut, — par conséquent exempte de beaucoup de petites servitudes méprisables; la responsabilité si grave engagée dans de pareilles luttes; la dureté des épreuves; l’isolement dans l’effort; les joies secrètes de l’étude, en même temps que ses douleurs inconnues ; enfin la grandeur, même un peu chimérique, du but; — tout cela, mieux compris sans doute, concourt à relever justement dans l’estime publique ce peuple de visionnaires qui ne saurait être, croyez-le bien, ni trop honoré ni très à plaindre.
Quelques-uns, dans ces vicissitudes du succès dont l’histoire mériterait d’être écrite et serait profondément instructive, — quelques-uns ont le brusque et fugitif éclat des météores : c’est une comparaison, fort usitée en pareil cas, dont on me permettra de me servir à ce propos. Ils viennent on ne sait d’où; ils disparaissent on ne sait pourquoi. A qui la faute? on se le demande. Le public étonné de leur peu de durée s’inquiète un moment du secret de ces existences rapides. Puis une autre se lève qui les fait oublier; et Dieu sait, messieurs, dans quelles profondeurs ont plongé ces choses tristes et bien injustement dédaignées qu’on appelle des astres éteints. D’autres semblent traverser une longue série de nuits nuageuses; on les soupçonne, on ne les voit pas. Des années se passent dans cette bizarre obscurité qui ne dépend pas d’eux, jusqu’au jour où je ne sais quelle embellie se fait dans notre atmosphère troublée et nous y montre le point très brillant d’un talent de premier ordre en pleine expansion de lumière et n’attendant plus que cette attention des esprits qui fait la gloire.
Malgré ces accidents que je me borne à vous signaler en passant, sans y chercher de preuves, le fait que je voudrais pour le moment établir est celui-ci : il semble qu’un équilibre cà peu près satisfaisant règne entre les artistes et le public. Au point de vue matériel, les
LE PEINTRE
interets sont d’accord; le goût des arts se répand, se propage et s’accroît dans la proportion même où se multiplient les besoins de produire; de part et d’autre on est convenu d’élever les prix; les transactions se font à des conditions si nouvelles qu’acheteurs et vendeurs sont étonnés, et ce qu’il y a de particulier, c’est que l’amour-propre de tous a l’air de s’en trouver bien. Au point de vue moral, il n’y a pas conflit que je sache entre le goût de ceux qui apprécient et la fantaisie de ceux qui créent. Une influence réciproque, un mouvement de réaction mutuelle, l’atmosphère commune que nous respirons tous, imprégnée des mêmes idées; les courants de la mode qui nous dirigent; surtout un besoin général de s’entendre, de se comprendre et de se plaire; un esprit de conciliation propre aux époques fatiguées, et comme une certaine urbanité de mœurs qui se fait sentir jusque dans les inspirations les plus libres de l’atelier : — comment tant de causes ou permanentes ou toutes modernes n’amèneraient-elles pas la fusion la plus cordiale entre un public quasi artiste et des artistes quasi mondains? Ainsi, on peut dire avec certitude que notre époque aime sincèrement les arts, et en particulier la peinture, pour bien préciser celui des arts dont nous vous entretenons. Non seulement on l’a dit, mais on l’écrit, mais on le prouve par les manifestations d’un intérêt toujours dispos, infatigable, avide, impatient de nouveautés, magnifique quelquefois, ingénieux souvent, et dont les excès mêmes, inspirés par la naïveté du sentiment, ne sauraient être pour ce motif ni discutés ni condamnés par la raison.
Et cependant, messieurs, ne trouvez-vous pas que, dans cet heureux état de prospérité, d’entente et de fusion dont je viens de vous tracer le tableau, quelque chose au fond ne va pas tout à fait bien ?
Et n’apercevez-vous pas qu’il y a place ici pour certains doutes? Ces doutes, je vais essayer de vous les soumettre.
On se plaint, on récrimine, on regrette. On voudrait mieux, on demanderait plus. On dit que les bonnes œuvres sont rares ; que les grandes n’existent plus; que le talent diminue au fur et à mesure qu’il se multiplie; que le sang des fortes écoles s’appauvrit à mesure
que leur lignée s’accroît; que les caractères s’émoussent, que les consciences sont moins austères; que l’originalité disparait sous les convenances; on est fatigué du médiocre, on voudrait du bon. Et puis ce flot croissant de productions inquiète, épouvante; on dit que la curiosité a des bornes, que la plus sincère passion pour les œuvres de l’esprit veut des temps d’arrêt, des repos, et que cette marée périodique de six ou sept mille tableaux affluant tous les dix mois au même lieu, se répandant sur le même public, finira par submerger le goût du beau et par le noyer dans une inévitable lassitude.
D’autre part, on raisonne ainsi : nous ne sommes pas libres; ce n’est pas nous qui régissons le goût; nous ne dirigeons rien, on nous gouverne. Les faveurs du public sont despotiques; il faut payer cher pour les obtenir et plus cher encore pour les conserver; nul ne s'appartient que tant qu’il est inconnu; à peine accueilli par la publicité, vous devenez son esclave; le succès par le temps qui court n’est au fond qu’une servitude. Soyez vous, qui vous comprendra? Soyez tout le monde, la foule vous adopte, le parti des raffinés vous abandonne. On nous demande de grandes œuvres, et c’est peine perdue que d’en entreprendre, parce que rien ne les inspire plus, que personne n’y croit, ni nous ni les autres; et c’est une formule de vaine condoléance par laquelle on est convenu de porter le deuil des grandes et nobles habitudes de peindre. La grande peinture est morte. C’est chose entendue. Quand il en revient, voyez plutôt l’effet funèbre qu’elle produit sur la jovialité des vivants.
Ceux qui font les délicats ne sont que blasés. Ce n’est pas la banalité qui déplaît, c’est tout ce qui porte un sceau trop vif; ce n'est pas du mieux qu’on voudrait, c’est de l’extraordinaire. Et l’extraordinaire est le fait des hallucinés; les peintres ne sont pas des mangeurs d’opium. Quant aux moyens libres de nous produire, nous n’en aurons jamais assez, parce qu’en pareille matière la liberté absolue n’est que le droit. Nous envoyons de sept à huit mille tableaux chaque année à l’entrée d’un palais qui n’a pas été disposé pour nous, mais qu’on nous prête. On en reçoit trois mille au plus. Ce vaste triage est fait par un tribunal que nous ne connaissons pas, que nous n’avons pas nommé, qui n’est plus de notre âge; qui a oublié de la jeunesse ses ambitions, ses ignorances, ses intempérances, ses mœurs, ses misères; qui règle le goût sans comprendre
LE PEINTRE
que le goût peut changer, et qui chicane 1 avenir en oubliant qu il parle au nom du passé. On nous parque arbitrairement dans des lieux fort laids; le jour est mauvais, l'espace trop ménagé, l'encombrement odieux. Les mauvaises œuvres déteignent sur les bonnes, au point que le niveau s'abaisse et qu’une sorte d'égalité médiocre donne de cette confuse agglomération de peinture des idées à vous dégoûter d'en faire. Les talents trop sensibles hésitent à se fourvoyer dans ce milieu impitoyable, qui semble déshabiller la peinture et ne mettre à nu que ses vilenies. Les gens qui se respectent s'en éloignent. Les exclus boudent et se demandent s'il n'y aurait pas moyen de créer ailleurs un centre plus hospitalier pour les nouveaux venus. Nous voulons des expositions libres, des associations, des groupes. Fractionnons-nous, créons des coteries. N'admettons dans chaque groupe que les talents qui s’estiment, se comprennent et se donnent mutuellement raison. Réunis dans ce grand palais, qui devient la tour de Babel, nous composons un tel chaos que le monde y voit la confusion des langues, et c’est un malheur pour tous. — La critique au surplus nous sert mal tout en se donnant beaucoup de peine. Comme agent de publicité, elle a du bon : comme intermédiaire entre le public et nous, elle oublie que c’est nous qui créons et que c'est le public qu’elle doit soumettre. Elle hésite entre' les deux, représentant successivement les idées de chacun et ne servant qu’à demi les intérêts supérieurs de l’art. Si quelqu'un a le droit d'agir sur l'opinion, de la diriger, de la ramener, de l’éclairer quand elle s'égare, qui donc a ce droit et ce pouvoir, sinon les gens qui la gouvernent du bout de leur plume?
D’ailleurs, ils ont eux-mêmes leurs passions, leurs faiblesses et leur tempérament. Les uns sont des esprits chagrins qui n’aiment rien, d’autres des optimistes aimables qui, n’aimant pas grand’chose, adoptent tout, et dont la main sans grande ardeur ne distribue que des blâmes sans portée ou des caresses un peu froides. D'autres ne font pas autre chose que reproduire en langue écrite l’expression des sentiments recueillis dans le pêle-mêle obscur de ce qu'on est convenu d’appeler le public inexpérimenté du dimanche. Au reste, ce sont des gens de lettres, ayant à peine un pied dans les ateliers, ne connaissant des secrets du travail que ce qu'on aperçoit par le trou
des serrures. Est-il bien certain qu’ils y entendent quelque chose? et
11c serait-ce pas surprenant de les voir du premier coup poser le doigt sur des vérités qui nous échappent à nous, et nous mettre d’accord sur les points de discorde qui nous divisent? A ce propos, messieurs, je crois que de temps à autre il y a certaines fiertés qui s’insurgent contre ce fait bizarre, en effet, mais inévitable, contre cette tutelle des arts plastiques exercée par les lettres. Si la chose était possible, on ne serait pas fâché de s'émanciper et de revendiquer le droit de s'expliquer soi-même et directement avec le public. Or, ce problème est de ceux qu'il faut abandonner, je pense, car il s'est produit de tout temps et je n’aperçois pas qu’il ait jamais été résolu.
Telle est la moindre partie des griefs articulés par les artistes contre la destinée qui les a fait naître au xix1' siècle, et que vous connaîtriez plus au long si chacun les exposait par écrit, ou si vous lisiez seulement les projets de réforme publiés sous leur inspiration immédiate. On les accuse, ils répondent. Et dans ce contiit que dit la critique?
La critique, messieurs, est bien embarrassée et pour une très bonne raison : c’est que, placée sur la limite même qui sépare les ateliers du monde, elle participe un peu de ces deux milieux et doit en refléter à son insu toutes les contradictions.
Elle est de l’avis du public sur la faiblesse croissante des expositions périodiques et par conséquent sur l'abaissement du niveau. Elle se fait à ce sujet l'écho des plaintes, des regrets, des exhortations ou des réprimandes. Elle gourmande amicalement les artistes sur leur peu d’ardeur, sur leur manque d’audace. Elle leur prêche des vertus qui semblent n’ètre plus de notre âge : le désintéressement, l’abnégation, le pur amour du travail, l’ambition élevée de la seule gloire. A l’appui de ces conseils, elle invoque de grands exemples et les nobles souvenirs d’un temps ni plus ni moins héroïque que le nôtre, mais où l’héroïsme affectait seulement d’autres formes. Il n’y a pas de grands noms, de modèles accomplis que la critique sérieuse ne juge à propos de citer pour enflammer l’imagination des jeunes gens et leur inspirer le respect salutaire de leurs origines et de leur mandat. On retrouve, à travers ces sages remontrances de la critique exercée par les hommes de lettres, quelque chose du sentiment romanesque et charmant qu’on avait, vers i83o, des choses positives de la vie : la passion de la lutte, la
PEINTRE
LE
US
foi dans l’inspiration, l'oubli du
monde aperçu de loin ou de haut.
(Fac-similé d’un dessin de Fromentin.)
— car le goût des mansardes studieuses était de mode alors, — avec cela un certain mépris de l’argent et le culte ingénu, non de son
bien-être, mais de son esprit. Tout cela peut faire anachronisme aujourd’hui, et cependant n’en rions pas. Quand ce souvenir d’une époque éminemment jeune, usée sans avoir vieilli, et qui toujours apparaîtra sous les traits hardis d’un visage de vingt ans; quand ce souvenir revient à l’heure qu’il est dans notre monde si différent, ne trouvez-vous pas, messieurs, que nous en éprouvons comme une chaleur?
La critique a donc raison, cent fois raison, et ce n’est pas moi, messieurs, qui la blâmerai de répéter des choses si sensées. Qu’elle se préoccupe de la disparition d’un grand art, le plus élevé par la conception, le plus simple par les moyens de s’exprimer, par conséquent le plus vaste quant à l’idée et le plus sévère en fait de ressources, c’est encore le droit de tout homme éclairé qui se souvient de son histoire et qui regrette. Alors elle cherche à la fois la cause du mal et les remèdes : la cause elle, la fait remonter très haut et très loin; les remèdes, elle en propose d’incertains ou de radicaux. Par exemple, pour provoquer tout d'un coup le réveil de la peinture monumentale, et ne distinguant pas très bien peut-être ou est la cause et ou est l’effet, on proposerait volontiers de décorer tout ce qu’il y a de murs blancs dans les monuments de Paris, se faisant fort de trouver non seulement assez de bras pour les couvrir, mais assez de talents sans emplcrt pour les illustrer. Or, messieurs, ici gît l’embarras. Est-ce l’occasion qui manque aux artistes? sont-ce les artistes qui manquent aux occasions? ou ne sont-ce pas plutôt les circonstances d’époque, d’études, d’expérience et de goût qui créent ce dilemme inquiétant dont on ne peut sortir?
Quant à la peinture de chevalet, l’opinion de la critique est différente. Et c’est un point qui la fait ranger du côté des peintres contre le public.
Elle dit à ce sujet au public une chose, entre autres, qui paraît très juste. Elle lui dit : Bâtissez des palais, ouvrez des galeries, nous vous trouverons des tableaux; mais ayez du jour, de l’espace, des libéralités encourageantes pour ceux qui voudraient tenter du grand; élargissez les mesures afin que les artistes aient envie d’élargir leur travail. Quittez vos loupes, et n’exposez plus les œuvres des mains les plus diversement douées à être jugées avec les rigueurs applicables seulement à l’examen des miniatures.
LE PEINTRE
Elle se permet aussi de temps en temps des observations plus graves : sur le faux goût, sur ses écarts, sur ses licences, sur l'accueil trop complaisant fait à certains badinages imités du siècle précédent, et qui ne sauraient être excusés dans celui-ci, ni par l’élégance du costume, ni par la gaieté des mœurs, ni par l’aimable étourderie des caractères. Il y a des pudeurs ou, si vous l’aimez mieux, des pruderies qui s’en offensent. Il se trouve des gens moins disposés à rire, que cette légèreté factice émeut désagréablement et qui le font comprendre.
A part ces questions de censure, sur lesquelles la décence et le bon sens sont ordinairement d’accord, sur toutes les autres, qui sont innombrables, la critique est profondément hésitante ou divisée, et cela ne peut surprendre. Si l’on songe, en effet, à la difficulté de son rôle intermédiaire, au désir naturel de conciliation qui l’anime, au grand nombre même de ceux qui l’exercent, aux différences d’âge, de naissance, de partis pris, d’habitudes, de points de vue, de monde, de coteries qui les séparent; aux amitiés qu’ils subissent ou qu’ils représentent, aux idées littéraires qui les nuancent; si l’on tient compte, en un mot, de ses origines, de ses inspirations ou de ses attaches, on comprendra que la critique est tout simplement notre interprète à tous, dilettanti, gens de goût, gens du monde, hommes de métier; qu’à ce titre, elle est dans l’obligation de reproduire à l’infini la multiple et si diverse expression des idées de ce temps; qu’elle n’a pas d’autres opinions que les nôtres, qu’elle adopte sans discernement tous les intérêts qui lui sont confiés; qu’en conséquence, cette soidisant magistrature n’en est pas une, et qu’il lui serait fort difficile de se prononcer avec indépendance sur un débat qu’elle-même a non seulement exposé, mais plaidé.
Voilà, messieurs, si je ne me trompe, ce qu’on pourrait dire, en résumé, de la situation faite à la critique par les circonstances, de son rôle ambigu, de ses entraves, et d’une impuissance dont la justification même est dans les faits.
Quant au gouvernement, n'a-t-il point une action à prendre en tout ceci? Par son administration, par ses budgets, par ses faveurs, par l’ensemble d’un protectorat qui lui attribue des droits de tutelle avec des devoirs de patronage, le gouvernement a toujours témoigné qu’il entendait surveiller d’assez près des questions qui touchent à