‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 12 sur 46 · CHASSE AU FAUCON · texte numérisé non relu

CHASSE AU FAUCON

Ici le manuscrit s'arrête. Il reprend plus loin par les lignes suivantes, pour finir brusquement :

. Géricault revenait d’Angleterre. Il avait vu une peinture singulière, claire, vivante, colorée par le coloris même, tranche d’accents, qui lui sembla dériver sans trop d'alliage de Rubens et de Van Dyck, et qui lui parut pouvoir convenir aux besoins des idées de son école. Il en lit la confidence à M. Delacroix, qui attendit. Quelque temps après, celui-ci en jugea par lui-même à une exposition, faite à Paris, de peintres anglais, et son parti fut pris. Quelques œuvres légères de Gainsborough et Constable avaient suffit pour

l’éclairer . Grâce à cette illumination très positive, le Massacre

de Scio, qui avait failli ressembler à P Endymion de Girodet, devint l’œuvre éclatante que vous savez, le manifeste de la nouvelle école et l’œuvre la plus pure du maître .

La suite de cette étude inachevée, à en juger par l'intérêt de ce que j’ai pu mettre sous les yeux du lecteur, eût été certainement bien curieuse.

Les notes que j’ai retrouvées à la suite du manuscrit et qui étaient du travail entier, me permettent de croire que ce qui ne devait être d’abord qu'une simple conférence était devenu dans la pensée de Fromentin un véritable volume, où il aurait tracé l'histoire critique du mouvement romantique, avant de juger les efforts de la génération actuelle et d’arrêter les conclusions de son « programme de critique ». Il est à supposer que Fromentin, effrayé par les dimensions imprévues de sa tâche, aura craint de se laisser détourner de travaux plus urgents.

Après le détail de l'étude successive de son œuvre, cherchons une vue d’ensemble. Fromentin est un délicat

entre les plus délicats, et, pour le tenir à son juste prix, il faut être un délicat soi-même. C’est un peintre sensitif dans l’acception la plus fine du mot, par suite nerveux, tendre et un peu inquiet. Ses visées sont d’une distinction suprême, et, dans sa poursuite des expressions vraies de la nature, il reste un pur idéaliste. Ses qualités dominantes sont le sentiment affiné du geste et du mouvement, une imagination vive, un don heureux de composition, avec des formes choisies et élégantes, et, dans la nature, le rendu des effets lumineux dans leurs surprises infinies. Ses vertus sont l’aristocratie des goûts, la réserve des manières, le respect absolu de lui-même et de son talent, l’horreur peut-être excessive du bruit et des attitudes militantes. Son signe particulier restera une puissance de souvenir extraordinaire, puissance qui comprenait en même temps la mémoire de l'esprit et celle de la main. Peintre, il l'est d’instinct plus que d’éducation, et son instinct le guide souvent mieux que les patientes études. Le but qu'il s’est fixé est simple et net : faire vivre l'homme dans la vie même de la nature qui l'encadre. Ses moyens sont complexes et très fins. 11 est rarement naïf, mais il est toujours sincère.

Fromentin a donc cherché partout et toujours l’alliance intime de l'homme et de la nature; évitant au même degré le sujet, qui sacrifie la nature à l’homme et la réduit à un rôle accessoire, et le paysage, où l'homme n’apparaît plus que comme un hors-d’œuvre pittoresque ou une échelle nécessaire; estimant à l’égal des peintres naturalistes, mais à un autre point de vue, que rien de médiocre

LE PEINTRE

n’existe dans la nature, et que tout est une question d’interprétation, de mesure et de synthèse. On le comprendra mieux si l’on se reporte à la digression déjà citée qu'il consacre dans le volume du Sahel 1 à nos grands peintres orientalistes, Marilhat, Decamps et Delacroix, le paysagiste, le peintre de genre et le peintre d histoire. C’est d’un compromis entre ces trois maîtres qu’est né le peintre élégant, harmonieux et équilibré du Sahel algérien.

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