‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 13 sur 46 · Première édition de 1857, p · texte numérisé non relu

Première édition de 1857, p

ÉCRIVAIN

Nous avons suivi l'œuvre peinte; abordons maintenant l'œuvre écrite.

Je ne dirai pas que je me sens plus à l’aise, mais certainement la tâche m’est plus facile. Fromentin a été maître de sa plume beaucoup plus tôt que de son pinceau et presque sans tâtonnements, — du moins sa période d'apprentissage a été celle même de ses études classiques, — ses aptitudes littéraires extrêmement rares l’ayant servi à ce point qu'il n’a pas

eu besoin Je chercher ni sa voie ni sa manière. Ici Fromentin se montre sur son véritable terrain. On sent qu’il y est dans une bonne assiette. Sa plume n’a pas connu les luttes souvent douloureuses dont il a eu à souffrir dans un autre domaine. Les quatre volumes qu’il a écrits sont certainement ciselés avec amour, même avec raffinement, mais ils sont parfaitement voulus, et nulle part on ne sent l'incertitude. Son talent d’écrivain est en somme d'une nature plus ferme, plus homogène, d'un métal plus résistant que son talent de peintre. Qu'on ne se méprenne pas, à cette observation, sur ma pensée. Je ne veux diminuer en rien l'éloge que j’ai fait de l’artiste, je désire seulement témoigner par comparaison d’un plus haut degré d’estime pour ce qui est sorti de la main du littérateur.

La première vocation de Fromentin a été, nous l'avons vu, toute littéraire, et, quoique la peinture ait fini par l'absorber entièrement et lui ait donné fortune et honneurs, celle-là a continué de diriger sa vie. Bien plus, l’écrivain a été en quelque sorte servi, complété et développé par le peintre. C’est un bonheur dont il serait difficile de citer un autre exemple. Toutes les études, toutes les conquêtes du second ont apporté au premier des ressources nouvelles, un surcroît de talent, de vigueur, de finesse, de précision, et surtout lui ont donné cette netteté de perception pittoresque que nul n’a encore possédée dans la littérature au même degré.

Il est essentiel de préciser le cas particulier de cette alliance de deux arts. On risquerait de mal juger fauteur d L ii Lie dans le Sahara si l'on oubliait qu’il écrivit dans

L’ÉCRIVAIN

son atelier, c’est-à-dire dans une atmosphère toute spéciale. Le peintre, au contraire, semble avoir beaucoup moins gagné au voisinage de l’écrivain.

Je ne reviendrai pas sur les commencements littéraires de Fromentin. J'ai dit ce que j’en voulais dire. J'ai indiqué rapidement ses premiers essais dans une feuille de province; j’ai remarqué que la poésie, sa muse tout d’abord préférée, bavait conduit par d'excellents chemins à la prose sévère et fine du Sahara. Il serait certainement curieux de fouiller dans ces juvenilia. J'ai publié la plus importante de ses pièces de poésie inédites. Elle suffit à témoigner de la précocité de ses talents littéraires.

Nous arrivons d'un bond au coup d'éclat qui est resté son chef-d'œuvre : au petit volume intitulé Un Eté dans le Sahara et publié d'abord dans la Revue de Paris.

Fromentin était alors parfaitement inconnu comme écrivain et à peine connu comme peintre. Le petit groupe du tout Paris dilettante, dont l'opinion en ces temps civilisés suffisait à élever ou à abaisser les réputations, ne lui marchanda ni l'éloge ni le succès. Dès les premières lignes, la cause était gagnée auprès des arbitres de la critique; et parmi ceux-ci il en est deux qui ouvrirent le feu avec entrain : George Sand et Sainte-Beuve. Il n'en fallait certes pas plus pour assurer la fortune littéraire de Fromentin. Michel Lévy accourait pour lui demander d’éditer les articles de la Revue de Paris en volume, et les portes rébarbatives de la Revue des Deux Mondes s’ouvraient devant lui.

De ce moment date un vif courant de sympathie entre

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