‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 42 sur 46 · E U G È N E F R O M E N TIN · texte numérisé non relu

E U G È N E F R O M E N TIN

il sc fourre son flageolet dans une narine et joue une fantaisie avec son nez. Je lui donne un franc, il l’applique sur son œil crevé, l’y maintient par une affreuse contraction de l'orbite et fait le tour de l’assemblée avec cette rondelle d’argent pour prunelle. Impossible d’ailleurs à décrire.

Le soir, visite d’adieu aux Khalifes.

Vu la citadelle et la mosquée de Méhémet-Ali. D’un goût baroque (xvii8 ou xvme siècle italien), mais d’un grand luxe. L’immense cour en arcades tout entière en albâtre, le grand dallage en marbre blanc. L’intérieur du temple, en albâtre aussi, d’une extrême somptuosité. Tapis admirables. Coupoles peintes et dorées. A le prendre comme un saint Roch quelconque et comme un vrai jésuite, c’est vraiment très beau.

Il y avait eu conseil au divan. Les ministres, une foule de personnages politiques, descendaient en calèches découvertes la rampe sinueuse de la citadelle.

A notre sortie nous croisons la chiourme qui y rentrait. Prisonniers, forçats, accouplés deux à deux par de lourdes chaînes.

Le Caire et la campagne vus des remparts. Les pyramides de Sakkarah; le Nil perdu, retrouvé, miroitant. Tout l'horizon sans bornes dans une brume chaude. Le Caire, dans son plein développement, déployé à nos pieds. Vue à vol d’oiseau sans pareille. Il faut la rendre.

La vallée. Pas de soleil, pas d’ombre. La lumière diffuse la plus mystérieuse et la plus claire. Les mosquées, les tombeaux de même couleur que le sol, que les décombres, que les rochers du Mokattam.

Sultan-Barkouk. Nous y entrons. Le cloître, la chapelle, où est le tombeau Caïd-Ali. C'est là que sont les restes de ces beaux plafonds, pareils à des coffrets persans.

Retour par Bab-el-Nasr. Un enterrement juif. Le cimetière continue jusque-là. Gravité, recueillement des litanies funèbres, psalmodiées à demi-voix. Le jour décroît, l’air est singulièrement doux, l’heure triste. Vrai jour d’automne. On sent le chan-

FRAGMENTS INÉDITS

gement de saison, même en ces latitudes. Je me souviens d’Alger, le jour où les premières pluies commencèrent.

Restes des anciens remparts. La porte de la Victoire (de l’époque des croisades). Vrai style sarrasin du moyen âge.

Dernière visite au Khalife Akem. Incomparable. La nuit tombe. Personne dans ces ruines, nous y pénétrons avec nos baudets. Des fumées odorantes s’élèvent derrière les hautes enceintes. Un brouillard bleu enveloppe déjà les immenses minarets, et les lucarnes sombres y disparaissent dans la noirceur des pierres. Volées de pigeons qui vont se coucher. Piaulement des éperviers. Un cordier seul tordant son long fil.

C’est bien un adieu. Les bruits du Caire, apportés vaguement par l’air du soir. Nous y rentrons. Brouillard dans les rues sombres. Le pavé boueux. Les boutiques se ferment ou déjà sont fermées. Toute la foule grouille et se meut dans l’obscurité.

C’est fini, nous rentrons à l’Esbekieh.

Dimanche, 28.

Départ pour Alexandrie en pleine brume de novembre. Le Caire entièrement caché derrière un rideau blanchâtre. Nous passons au milieu du marché de Choubrah, sans en rien voir. Des fantômes d’animaux, de palmiers, de sycomores à travers la brume. Il fait frais.

Voilà nos adieux au Caire.

Le brouillard se dissipe entre neuf et dix heures. La campagne est humide. Buissons avec larges toiles d’araignée chargées de rosée ; on dirait des gazes d’argent.

Le ciel nuageux, menaces de pluie. Aspect du Nord. Alexandrie dans la poussière et le vent de mer.

Lundi, 29.

Aujourd’hui, 29 novembre, à trois heures, nous partons pour la France. A une heure, nous serons à bord du Saïd.

En mer, 3o novembre.

Traversée triste, s’annonce mal. De la houle, du vent. La mer grise avec des écumes. Par moments un peu de bleu et de soleil pâle au-dessus de nos têtes. Un cercle de nuées pluvieuses autour de l’horizon, des grains, un peu de pluie. Le vent variable, peu de monde à bord. Les journées sont longues. Les nuits plus longues encore. Installation commode. Officiers de marine revenant de la Cochinchine et du Japon. L’amiral P..., vieux marin manchot, alerte, gai, bonhomme, riant de tout, grand amateur de dessins, fait des panoramas, travaille à bord comme dans son cabinet.

L’île de Crète en vue à dix-huit ou vingt milles, très haute, brumeuse, perdue dans des couleurs froides. On ne voit pas l’Ida. Elle nous abrite même à si longue distance.

iCr décembre.

Pleine mer, tangage très fort ; après quoi immense roulis, vent violent. C’est d’abord très beau à voir de la dunette. Lèvent et l’extrême inclinaison du navire en rendent le séjour incommode, puis difficile, puis dangereux, puis impossible. Chutes nombreuses. On s’y briserait contre les cordages ; il faut descendre et habiter le pont.

2 décembre.

Journée pénible. Le roulis plus fort que jamais. La mer est démontée. Nous traversons l’Adriatique à toute vitesse, grâce au vent du sud-ouest. Le Péluse , parti de Port-Saïd, nous accompagne à tribord ; on l’aperçoit à la lunette, roulant sur des montagnes d’écume. Navires voiliers en panne, se balançant sur leurs basses voiles. Des paquets de mer couvrent le pont. Il faut y renoncer et descendre dans les carrés.

La nuit vient, noire comme un four. On aperçoit le feu du Spartimento, extrémité de la Calabre.

Impossible de dormir. A minuit nous gagnons Messine à

FRAGMENTS INÉDITS

très petite vapeur. La mer s’adoucit. Entrée lente et pleine de précautions. Un repos de trois heures dans le port. 11 pleut, le temps est affreux.

Les marchands de coraux ne viennent point à bord. Nous débarquons des passagers, les uns pour l'Italie, d’autres pour Constantinople. Nous nous demandons si nous n’accompagnerons pas les premiers, mais impossible d’aller de Reggio à Naples. Et pour atteindre Naples par mer, il faut douze heures de bateau italien, autant vaut rester sur le Saïd. Nous apprenons que le temps est détestable de l’autre côté du canal, que des vents violents régnent sur la Sicile depuis trois jours, que le Nil, en route pour Alexandrie, a dû rester mouillé sur rade depuis vingtquatre heures, faute de pouvoir sortir par le côté d’où nous venons, la mer et le vent qui nous emportaient étant contre lui.

Départ à trois heures du matin.

Le roulis recommence aussitôt très violent.

3 décembre.

La Sicile derrière nous. Des neiges sur les montagnes ; à dix heures, le Stromboli à un mille et demi seulement. On le peindrait dans ses menus détails.

Coulée de lave. Petites maisons au pied dans des jardins. Cône parfait, sombre, d’arêtes rigides, plongeant dans la mer, avec l’inclinaison d’une pyramide aiguë. Les écueils noirs et pointus des Lipari.

La grande mer au delà devient encore plus dure. Il pleut. Le vent est glacé, nous habitons les entre-ponts. Le fumoir autour de la machine. On fait cercle devant nos cabines. Le mouvement du bateau rend la marche impossible. Je suis, pour la troisième fois, jeté à bas et précipité de l’escalier dans le carré. Le continuel raidissement des muscles et la tension des nerfs fatiguent beaucoup. La mer embarque et ruisselle dans la machine. Nous changeons de route et le commandant se décide à prendre par le cap Corse. Nuit détestable.

4 décembre.

Mer plus douce, grâce aux terres lointaines qui malgré tout nous protègent. Le vent tourne à Test. Nous marchons bien. Pas un coin de bleu. Il pleut, l’air est glacé. Nous ne quittons guère les cabines ou le carré de la machine.

Journées lentes à passer. L’ile de Monte-Cristo noire, abrupte, conique, volcanique, comme leStromboli à un mille au plus, bile d’Elbe.

Nous approchons. Ce soir à huit heures nous doublerons le cap Corse.

Le cap doublé vers huit heures et demie. La mer augmente. Nuit absolument sans sommeil. Le roulis, plus dur, plus court, plus saccadé, est insupportable. Le bruit de la mer assourdissant. L’eau ruisselle sur le pont et du pont dans les carrés par les panneaux laissés entrouverts, 'bout roule, tout est bousculé dans les cabines, on entend dans les couloirs des portes qui s’ouvrent d’elles-mêmes et battent avec fracas, des choses qui se cassent. J’erre dans les corridors déserts, autour de la machine, solidement arc-bouté contre les parois. On ne se plaint pas trop dans les cabines.

La salle à manger était déserte depuis trois jours. Singuliers dîners. Surprenante agilité des gens de service.

5 décembre.

Au jour la mer s’adoucit, d’ailleurs nous approchons.

A gauche, les îles d’Hyères, à droite la cote de Provence. Salut! Mouillage d’Hyères. Le vaisseau canonnier le Louis XIV. Toute la cote dans la pluie, les nuages bas.

Je viens de faire un rêve étrange, et très fatigant. J’ai rêvé

que je visitais l’Egypte.

Un voyage en Égypte est chose ordinaire, quand on le fait dans des conditions ordinaires; mais le nôtre!

Toulon dans la brume. Serait admirable à voir sous le soleil qui lui convient.

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