‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 41 sur 46 · E U ( ; E N E F ROM E X T I N · texte numérisé non relu

E U ( ; E N E F ROM E X T I N

L’œuvre est médiocre. Le style en est turc plutôt qu’arabe ; mais avec ses vastes et puissants remparts, jamais lavés, toujours chauffés par le soleil du Midi, toujours poudreux, et très exactement de la couleur du rocher qui leur sert de base, avec ses constructions de calcaire très blanc, ses coupoles d’une blancheur d’argent, ses minarets démesurés en forme de stylet, cela compose à l’immense ville couchée à ses pieds une sorte de sommet aérien, et, pour ainsi dire, de couronne orientale d’un effet magnifique.

Au delà, la masse énorme et plus sombre de Sultan-Hassan. Après quoi, dans la brume, la poussière aérienne, la lumière grisâtre, une foret de minarets et de coupoles fait comprendre qu’on a le Caire devant soi et qu’on va rentrer dans le bruit et le fouillis d’une grande capitale.

C'est au milieu de la nécropole que se trouve la sépulture des membres de la famille de Méhémet-Ali.

La végétation égyptienne est abondante, plantureuse; jamais touffue ; elle est verte, peu nuancée. Tout y est correct, dessiné, limité , défini. 11 y aurait sécheresse sans le moelleux de la lumière, découpure et bariolage sans la monochromie qui supprime les couleurs au lieu de les fondre.

Lebas de l’Esbekieh. Vastes feuillages symétriques, réguliers, posés sur de beaux troncs propres et distincts qui n’ont pas l’air de les avoir produits. Les choses se juxtaposent, nese mêlent pas. Masures dans la poussière. Cours d’eau bordant les chaussées (souvenir de Siout). Tout cela, noble, élégant, correct, distinct. Le fouillis, l’inextricable, la circulation de la lumière et de la vie à travers toute une forêt, toute une campagne, l’incertitude, l’indistinct, c’est-à-dire la richesse, sont propres à l’Occident.

A étudier, à développer. Il y a là des lois ingénieuses et positives.

La nécropole de Méhémet-Ali vaut qu’on la visite. Chapelle royale, comme à Saint-Denis. Abbas est là sous un tombeau

FRAGMENTS INÉDITS

de mauvais goût. Il y a des enfants dans leur tombe, plus petite et moins ornée. Celle d’Ibrahim-Pacha seule est belle et rend très sérieux, peut-être à cause du nom du mort. Elle a la forme consacrée, élevée sur des degrés ou des retraits successifs. En forme d’autel, tout en marbre, finement, curieusement, très fortement travaillée au ciseau en haut relief. Tout ce qui est fond est peint d’un bleu indigo foncé. La dentelle des arabesques, des chiffres, des caractères arabes dont elle est chargée du haut en bas, est dorée d’un or très épais. On dirait du bois sculpté sans grand goût, mais d’une main très habile. Un rideau vert, relevé par les angles, lui sert de dais, et deux grands étendards de guerre, en soie cramoisie et verte, bordée et brodée d’or fané, forment de chaque côté une noble et martiale tenture. Il règne dans cette chapelle, subdivisée par cloisons de bois à jour et dorée, un grand silence et beaucoup de recueillement. Des dévots y prient toute la journée, mais quelques-uns seulement de classe relevée, des gens bien mis à pelisse de soie, à visage grave; des lettrés ayant sur un pupitre de main un volume du Coran, sur lequel ils méditent gravement ou qu’ils lisent à demi-voix; il y en a qui murmurent des litanies. Tout cela est sérieux, propre, de convenance parfaite, et empreint d’une sincérité que n’ont pas toujours les exercices religieux des musulmans. Un petit jardinet précède le tombeau, on y laisse ses baudets, et quand on arrive au seuil de la chapelle, une sorte d’huissier (un Arabe préposé à cette surveillance) vous passe par-dessus vos chaussures des sandales en sparterie. C’est avec ces pantoufles incommodes qu’on se traîne assez maladroitement sur les tapis du sanctuaire.

Retour au Caire par Sultan-Hassan. Monument admirable, unique ici, le digne pendant conservé des plus belles constructions des grandes époques. On démolit tout autour, c’est un immense abatis, qui rappelle avec plus de désordre la démolition des vieux quartiers de Paris. La place de Roumélie, qui s’étend au pied de la citadelle et sur laquelle s’ouvre la mosquée

d’Hassan, n’est elle-même qu’un vaste chantier. On y prépare des fontaines, on y dessine une sorte de square. Ce sera très laid. Au reste, les embellissements du Caire sont désastreux. Témoin les belles mosquées déjà rebadigeonnées à neuf au lait de chaux et à l’ocre rouge. C’est hideux.

Tout de suite après on est dans les bazars. Bazar des armes, le premier. Leur interminable succession vous ramène au Mouski, puis à l'Esbekieh. C’est là le cœur du Caire. Toute la vie de la grande ville est concentrée là, dans une activité, dans un va-et-vient, dans un remue-ménage indescriptibles : piétons, acheteurs, marchands d’àniers, de baudets, voitures, voyageurs, flâneurs, hommes, femmes voilées, fellahs, marchandes, femmes turques à larges pelisses, femmes de harems en carrosse, tout cela fourmillant, grouillant, causant, s’appelant, hurlant.

La rumeur de cette foule en mouvement, le retentissement des voix et le bruit uniquement composé de sons gutturaux, couvrent tous les autres bruits des boutiques, de l’industrie, des métiers, et s’accroît encore du silence absolu du sol, de l’absence totale du bruit des pas. Le sol est spongieux, toujours humecté par l’eau qu’on y verse ou simplement par la fraîcheur des ombres, bien ménagées dans des lieux étroits. Il est doux à la marche, souple sous les pieds; on n’y enfonce pas, il est élastique comme la tombe dont il a la couleur. On n’y entend rien, ni le soulier des Européens, ni le pied des baudets, ni le sabot des chevaux, ni les roues des voitures. Les Sais (les décrire). Les cris des âniers : « Minek, schmalek, reglck ou ahreglek » ; à droite! à gauche! prends garde à tes jambes! holà! oh! les jambes!»

Les petits âniers (leur portrait). Portrait des enfants en général. Charmants, gais, bons enfants, malpropres au possible, yeux admirables, dents magnifiques. Perpétuel sourire. Notre protégé s’appelle Mahmoud. Il baise les sous que je lui donne. Il baise le museau de son âne. Il fait l’aumône à une pauvresse. Toujours à ma porte, avec une patience d’ange, il attend qu’on sorte. Pas trop mendiant, notre générosité allant au delà de ses

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espérances peut-être. Je ne sais quel scrupule inusité l’empêche apparemment de demander davantage.

Tous mendiants dans l’âme. «BatscJiich..., ketir, ketir ...». Ils ont une façon de dire ce ketir (beaucoup), de le moduler, de le soupirer, de l’insinuer, de le faire parvenir jusqu’à notre bon cœur qui est à la fois comique et délicieuse, pleine de rouerie et attendrissante. Si vous les satisfaites, ce qui est difficile, ils disent : taieb, baisent le batschih, enfourchent leur baudet, et s’en vont dessus au grand galop.

Dans le cas contraire, ils insistent ; on refuse, ils insistent ; on se fâche, ils s’acharnent; on leur tourne le dos, ils vous tournent le leur et n’y pensent plus.

* Jeudi, e5.

Journée fastidieuse, employée tout entière à des emballages. Le soir, promenade au pont de Boulaq, au soleil couchant. A part un peu de brume très légère et une sorte de fraîcheur dans l’air du soir, c’est un crépuscule de plein été. Belles silhouettes des lebas et des palmiers. Le Nil et ses reflets. Les pyramides lointaines, dessinées en triangle et peintes en violet sur la pourpre claire de l’occident.

Avec mon ami Berchère, nous causons de la difficulté de rendre de pareils spectacles, et de leur beauté. Je vais partir, je n’ai rien fait. Le moment est venu de se demander si ce voyage est perdu ou s’il produira quelques fruits. Lesquels? Projets. Je m’attache tristement, amèrement aux lieux que je vais quitter, et cependant la France et le chez moi m’attirent invinciblement, à ce point que, libre de prolonger mon séjour, je le précipite, et que volontairement je dis adieu à tout cela, pour jamais, bien sûr pour jamais.

Vendredi, 26 novembre.

Le matin, promenade à Boulaq. Le musée que je me proposais de voir étant fermé pour cause de vendredi, je me rabats

E U Cx E N E F R O M E N T I X.

sur le faubourg de Boulaq; c’est un lieu pittoresque entre tous, et des plus riches en éléments d’études qu’il y ait aux environs du Caire. Boulaq a deux faces également curieuses, celle qui regarde le Nil, où ce populeux faubourg a les pieds dans l’eau ; celle qui regarde le Caire. De ce côté, le matin, c’est charmant; les arbres des jardins, des palmiers clairsemés se mêlent aux maisons, les maisons s’étagent, nuancées de gris fauve et de blanc; en avant, des terrains vagues encore mouillés, la grande chaussée qui relie Boulaq au Caire.

Un va-et-vient continuel. On peut se poster au pied d’un leba, et voir défiler devant soi tout ce que la vie orientale a d’accidents intéressants, de costumes, d’attitudes, de types, de physionomies. Une série de croquis ou d’études recueillies en ce lieu d’observation résumerait tout le Caire et beaucoup de l’Egypte.

Nous rentrons par le palais d’Abdin.

Qu’est-ce que le palais d’Abdin ? Où est le palais? Il y a là une caserne, des hangars, des écuries. De palais, on n’en voit pas. Il s’agissait de trouver un certain Sacchi-Bey et le registre du vice-roi. Intérieur extravagant de désordre, d’incurie, de dénuement, de malpropreté. Des antichambressans nom, avec des bains de pieds pleins d’eau savonneuse, des bouteilles vides dans des caisses, à terre des pelures de fruits et des débris de repas. La chambre du seigneur Sacchi-Bey est un chef-d’œuvre. Un divan de cotonnade rayée fort usé, deux chaises, un déjeuner servi sur un guéridon. Quel déjeuner! Une couche de poussière accumulée sur tout cela. Des bougies ont ruisselé partout.

Les bains français. Une petite cour de restaurant de banlieue. Deux ou trois arbres maigres. Une cible en carton, piquée sur un des troncs, sur l’autre un thermomètre, une ligne de cabanons en bois. Au mur, des vitrines, où moisissent de vieux insectes, des scarabées, des araignées énormes, des scorpions et de petits reptiles, le tout tombant en poussière.

Une femme sauvage dans un peignoir nankin, ayant pour coifi urc une forêt de cheveux taillés comme ceux d’un homme,

F R A G M E XTS I N É D I T S.

hérisses et rarement peignés, des bagues au doigt. Des jeunes gens en tarbouch, au visage levantin, parlant un dialecte qui n’a pas de nom et ne comprenant pas un mot de français. Ce singulier établissement, unique au Caire, est caché dans le fond d’un cul-de-sac obscur, sinueux. Ad angusta per angusta !

Les bains du nouvel hôtel anglais. Pompe cassée. Majisch- Bain.

Le soir, je vais seul à la vallée des Khalifes, je sors par Sultan-Hassan et reviens par Bal-el-Nasr. J’avais, il y a six semaines, le matin, par une journée très chaude, fait la même course en sens contraire. La saison n’est plus ce qu’elle était. Il fait tiède, l’air est net, le ciel très fin ; un vent faible qui vient du nord enfile doucement la vallée, entraîne un moment la poussière soulevée et fait sentir les approches du soir en même temps que la fin de l’été.

La vallée des Khalifes répète au nord-est du Caire la vallée des Mamelucks; c’est le commencement de la même vallée qui fait un coude au tournant du Mokattam et contourne ainsi tout le côté de la ville opposé au fleuve. En réalité, le Caire est situé entre le désert et le fleuve, entre un vaste cimetière et des jardins.

Je voudrais donner des choses que je vois une idée simple, claire et vraie, émouvoir avec le souvenir de ce qui m'a ému, laisser le lecteur indifférent pour ce qui ne m’a pas intéressé moi-même, ne rien grandir à plaisir, et, me tenant toujours dans la mesure des choses, les rappeler à ceux qui les connaissent, les rendre sensibles et pour ainsi dire les faire revivre à l’esprit comme aux yeux de ceux qui les ignorent.

Cette série de croquis rapides, de peintures inachevées, faits en courant, ne seront pas un livre, et n’en sauraient avoir l’unité. L’élément humain en sera fatalement absent. J’aurai entendu tout ce qui se dit et se crie dans le tumulte des villes égyptiennes sans en comprendre l’idée ni le sens.

Il est trop tard, je suis trop vieux, on va trop vite.

Ici seulement, les sépultures historiques sont plus monumentales, en soi beaucoup plus belles et d’un autre âge. Ce sont les Khalifes et les Sultans, au lieu des Mamelucks. Voici les monuments funéraires contemporains des plus anciennes et des plus admirables mosquées du Caire.

La solitude de cette valllée mortuaire égale celle des Mamelucks. Rien que des décombres pulvérisés et amoncelés en montagne. Adroite la chaîne tourmentée, pierreuse du Mokattam; au milieu, les grands monuments muets, déserts, tombant en ruines. Un peu plus dorés que le sol, plus sombres quand le soleil y multiplie les ombres, plus clairs quand la lumière oblique les frappe en plein, à quelque heure que ce soit, ces admirables morceaux du goiît le plus pur, avec leurs murailles rayées d’un rouge passé, leurs coupoles damasquinées, leurs quelques minarets ébréchés et si finement découpés sur le ciel, sont peut-être le plus beau témoignage du génie arabe en sa fleur. Les matériaux sont médiocres, et le soin dans la construction est loin du goût des architectes. Ils tombent de vétusté et disparaîtront.

L’art égyptien, plus âgé de cinq ou six mille ans, les aura donc précédés à une distance incommensurable, et leur survivra. Les Arabes n’ont pas la préoccupation de la durée. Ils ont l'éclat, la richesse, le luxe et le style inouïs dans la décoration ; ils ont eu à des époques rares le sentiment grandiose des proportions et du beau dans le simple. En somme, ils n’auront construit et orné que des œuvres fragiles; et faute de soins pour bâtir, de précautions pour restaurer, tout ce qu’ils auront laissé périra bientôt entre les mains des Turcs.

Visite à la mosquée du Khalife Akem.

Retour par les bazars et le Mouski.

Une circoncision, comme toujours, suivie d’un mariage. Trois petits enfants, éblouissants de calottes et de robes d’or, dans une calèche illuminée. Les chevaux eux-mêmes, avec des lanternes aux têtières, au garrot, sur la croupe, dessinant les

harnais. La voiture tout enguirlandée de girandoles de feux : c’était fantastique. Derrière, à pied, une fillette, une enfant marchait accompagnée de matrones, solennelle et toute raidie dans sa dalmatique en forme de gaine et sous la mitre de couleur écarlate.

Samedi, 27 novembre.

Ce matin, visite au Musée de Boulaq. Il y faudrait passer des heures avec un savant. La statue de Chephrem. Les deux statues de bois, surtout celle de l’homme gras aux yeux sertis de bronze. Bijoux de la reine A-Hotep. Petits bas-reliefs d’animaux, livres, oiseaux, béliers, bœufs admirables. Le petit Nectabo avec la vache Athor et les deux figures d’Osiris et d'Isis qui l’accompagnent. Morceaux uniques pour la finesse, le poli, la conservation inouïe, d’ailleurs de l'extrême décadence à la veille d’Alexandre. L’art des Hyksos. Les deux colosses de basalte. Autre tête, fragment mutilé d’une figure colossale.

Le jardin du musée. Vue du fleuve. Le temps est gris, sans soleil, très doux, sans vent.

Retour à travers Boulaq, beaucoup plus grand que je ne l’imaginais, très pittoresque. Vieille rue bordée de hautes maisons pur style arabe, magnifiques moucharabiehs. Je n’en connais pas au Caire de plus riches et de plus intacts. L’intact est ce qu’il y a de plus rare. Le grand ennemi des belles choses ici est l’incurie, c’est-à-dire l’ignorance aveugle de ce qui exigerait des soins. Nulle différence entre le beau et l’horrible. Les Levantins ont ravagé l’Orient. Les Turcs ont permis tous les outrages.

Marché de Boulaq. Une cohue, une mer de têtes, où les ânes et ceux qui sont dessus circulent par des miracles d’adresse, de patience, de tranquillité. C’est ici que l'ânier fait ses preuves.

Le saltimbanque, horrible tête, nu jusqu’à la ceinture, borgne, hideux. Carageuz lui-même, jouant avec ses deux acolytesles farces obcènes. Sublime de bouffonnerie sauvage, quand

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