Eugène Fromentin
NE croyez pas au moins que mon zèle idolâtre, Mon ami, soit pareil à l'écolier folâtre, Qui sème étourdiment des fleurs sur son chemin ; Ne croyez pas qu'il aille, un encensoir en main, Servile adorateur, courbé comme un roi mage, Couronnant tour à tour et brisant une image, Invoquer chaque idole, à chaque autel porter Un tribut journalier d'honneurs, puis déserter Idole, autel et temple ; et que, de caste en caste, Prostituant mon culte aveugle, iconoclaste, Je coure, agenouillant ma pensée en tous lieux. Brûler un peu d'encens jusqu'aux pieds des faux dieux. Ma foi naïve est morte à cette heure ; et, plus J'ai fait à ses dépens mon docte apprentis» Croyez-moi : cet encens, je sais bien ce qu'il vaut Quand j'en offre aujourd'hui l'hommage au Dieu nom Je mesure avec soin mon offrande et j'évite D'en parfumer trop tôt l'encensoir du lévite.
Je courais, quand j'étais plus enfant, au travers D'une strophe ou d'une ode après un de CCS vers
Où l'œil qu'il éblouit, à son insu s'arrête
Sur certains mots taillés en bosse, à vive arête.
J'aimais surtout à voir, dans ses royaux habits,
Les vers d'Hugo chausser son cothurne en rubis ;
Tantôt, comme un pacha tout enbaumé de myrrhe,
Agrafer sur sa tempe un soyeux cachemire ;
Ou, comme une Italienne, en son rapide essor,
Sous ses doigts égrenant des colliers tissus d'or,
Se cadencer, bondir au son des tarentelles,
Sur sa gorge éclatante agiter ses dentelles,
Ses chapelets de perle et de sequins tressés.
Le rythme étincelait ; la strophe à mots pressés
Chantait comme un clavier sonore à mon oreille,
Expirait en point d'orgue ou décroissait, pareille
A je ne sais quel timbre harmonique où les vers
Tintaient l'un contre l'autre avec un son divers.
Ailleurs, sa voix plus grave entonnait sans roulade
Un lai mélancolique, un refrain de ballade,
Et c'était un pas d'arme en champ clos, dans les bois
Le cor qui ralliait une meute aux abois ;
Les ponts-levis sonnaient sous les pas des cavales ;
Un Margrave y passait au galop ; les timbales
A toute heure éveillaient les échos des manoirs ;
Puis, parfois dans l'orage, au fond des vallons noirs,
C'était, près d'un bûcher gris et réduit en poudre,
Satan qui ricanait en regardant la foudre.
Et, quand à petit bruit, alors, son vers volait
Du vol insaisissable et bleu d'un feu follet,
Ce vers inanimé me donnait peur à lire.
Enfin la moindre note, en passant par sa lyre,
Animait sur la. mienne un sympathique accent ;
J'attachais à ses pas mon vers adolescent;