‹ Eugène FromentinChapitre 2 sur 3 · APPENDIX · texte numérisé non relu

APPENDIX

J'avais, afin de mieux exhausser mon idole Dans mon cœur de vingt ans, bâti son capitole. — Malheur à qui bâtit sur un cœur de vingt ans Sans donner plus d'assise à ses instants flottants ! En cherchant son niveau, le sol mouvant et libre S'écroule et mon idole a perdu l'équilibre.

•Or, savez-vous laquelle, en moi, détrône Hugo?

Quelle harpe y suscite un plus profond écho?

Savez-vous quel poète à la puissante haleine

Épanchant dans nos seins son urne toujours pleine

Fait jusqu'à nous descendre et jusqu'aux cieux monter

.Sa voix ; nous donne à tous un cœur pour l'écouter ;

Et, mêlant sur son luth, avec le vent qui tonne

Dans les rameaux épais, le sanglot monotone

Du flux qui se fatigue à battre un continent,

Un bruit d'aile au milieu des herbes bourdonnant ;

La barque qui fend l'onde avec un choc d'antennes,

L'eau qui pleure en tombant au bassin des fontaines,

Les bruits des monts, les voix du ciel, les cris du cœur . . .

Les a tous accordés pour en faire un seul chœur?

— Chantre orphique, éternel, dont la voix nous captive.

C'est lui qui jour et nuit tient notre âme attentive

Lui qui fait, sous ses doigts, sans mesurer les vers.

Comme un orgue divin, palpiter l'univers.

La Nature ! oh ! voilà le seul et le grand maître !

Diapason auquel il faut monter son mètre ;

Caucase universel où chaque siècle alla

Diviniser son œuvre \ et l'urne est toujours là;

Et toujours l'homme et Dieu sur la source écumante

Sont penchés ; l'un y puise et l'autre l'alimente.

Autrefois j'avais cru, malgré mon vague instinct, Que la nature et l'homme avaient un chant distinct ; Et qu'entre nos désirs et l'infini visible, Dieu, comme un steppe aride, avait mis l'impossible.

— J'avais vu l'art un jour se tailler un manteau Dans la pourpre de Tyr; j'avais vu son manteau Sur un socle d'albâtre, Hellénique ou Romaine, Sur le bloc indien, sculpter la forme humaine. En d'autres lieux, j'avais vu la famille, un soir, Sous l'Atrium étrusque, essayer de s'asseoir, J'avais vu Spartacus jeter, superbe et libre,

Ses fers, pendant mille ans rongés, aux flots du Tibre Et l'homme enorgueilli de s'être affranchi seul,

— Faisant de l'orbe éteint du pôle un froid linceul, Sans penser que la terre, autour de lui vivante, Participait au même esprit, — sans épouvante Couronnant de rayons un simulacre vain, Calquer sur un fond d'or son front presque divin.

— Mais depuis, j'ai compris qu'entre ce monde et l'autre L'art humain doit servir d'interprète et d'apôtre ;

Que si Dieu nous transmet un souffle intelligent,

S'il attache à la lyre une corde d'argent,

C'est pour que l'homme alors recueille, unisse, explique,

Comme a fait Pythagore en son hymne algébrique,

Les sons disséminés de l'orchestre infini.

Et de nos jours enfin, mon ami, j'ai béni

Notre siècle d'avoir inauguré le culte

Du vrai Dieu. — Soit qu'on chante, ou qu'on peigne ou qu'on sculpte,

L'homme aujourd'hui chemine au niveau des sentiers,

Sans écraser l'insecte ou l'herbe sous ses pieds.

Derrière, un pan d'azur l'éclairé et le domine ;

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