APPENDIX
Rien ne manque au tableau : ni l'or d'une étamine, Ni la fourmi qui nage au bord d'un jonc flottant, Ni la grenouille assise aux marges d'un étang. Voilà pourquoi je cherche avant tout sur les toiles Si le peintre a pris soin d'y semer des étoiles, D'y dessiner là-bas tel ou tel horizon De plaine ou de coteau, d'y marquer la saison ; Et si l'on peut y voir, sans que notre œil hésite, Quels sont l'heure du jour, et la zone, et le site ; Si ce toit enfoui parmi les blés en fleurs Est un toit du Berry, de la Beauce ou d'ailleurs. Voilà — vous l'avouerai-je aussi? — pourquoi j'adore Ce paysage ombreux qu'à peine un rayon dore, Où Karel aime à peindre un chardon, un épi, Un âne en paix broutant près d'un pâtre assoupi ;
— Ou bien ce gué limpide où Berghem a lait boire Ses chevreaux tachetés de laine blanche et noire. Ce chien qui les escorte et ces troncs de bouleau Mirant leur métallique écorce au fond de l'eau.
— Voilà pourquoi jamais je ne me lasse à lire La page où le crayon du peintre aimé d'Elvire Laissa tomber son rêve; et, tantôt, déploya
Sa voile antique au golfe de Baïa ;
Tantôt nous dessina son lac ou l'ermitage
Dont le coteau natal abritait l'humble éta£
Ses chalets, son nid d'aigle et son glacier croulant ;
Là-bas un roc alpestre avec un manteau blanc ;
Puis à mi-côte enfin, abrité par un cône.
Le toit — presque en entier couvert de pampre jaune —
Où Jocclvn habite et rêve avec douceur
A Laurence, à sa chèvre, à sa mère, à sa sœur.
— Voyez: plus doux que l'onde ou qu'un vol de colombe.
2 8o • EUGÈNE FROMENTIN.
Son vers à souffle égal s'enfle, s'élève et tombe.
Par moments, on dirait la grande urne d'airain
D'où s'échappe à pleins bords l'eau du Gange ou du Rhin;
Et tout s'y réfléchit, s'y répète, s'y mêle ;
Le ciel y mire à nu son bleu sombre comme elle,
— Le charme est inouï ! — pas un bruit, pas un choc, Pas un flot discordant qui hurle au pied d'un roc, Jamais un vent plus fort n'y souffle la tourmente ;
La vague après la vague en fuyant se lamente ; Dans la bruine, on s'y laisse emporter loin du port ; Son roulis musical à la fin vous endort . . . Et quand après une heure on aborde à la grève, Longtemps l'esprit chancelle enivré par son rêve.
— Pourtant, si beau qu'il soit, j'aime, oh ! j'aime encor mieux Voguer sur un vrai fleuve ; — aller, suivant des yeux
Le rayon que Dieu même y jette aux plis des vagues ;
Ecoutant, dilatant mon âme aux rumeurs vagues
De l'aube et du couchant, des Etés, des Hivers
Et, — le dirai-je enfin? — j'offrirais tous les vers
Pour entendre ce soir, au loin, un rouge-gorge
Se plaindre, — ou les grillons chanter dans les champs d'orge.
Paris, 5 et 6 juillet 1841.
University Press : John Wilson & Son, Cambridge.