‹ Eugène Fromentin, peintre et écrivain. Ouvrage augmenté d'Un voyage en Egypte et d'autre notes et morceaux inédits de FromentinChapitre 19 sur 28 · I. Voir Galette des Beaux-Arts, t. XIX, 2* période, p. 5o · texte numérisé non relu

I. Voir Galette des Beaux-Arts, t. XIX, 2* période, p. 5o

der Hoop, un mauvais tableau qui est, d'après Fromentin, une de ses grosses erreurs :

N" 95. — Rembrandt.

Laid, tout près d^être mauvais : mal en toile, nul de geste, insignifiant, n'a pas de sens. Le ton? Moins beau que le petit Hooch (n" 52) qui se trouve au-dessous. Plus fort de tonalité? Non. Marque moins sur le panneau et se voit moins, quoiqu'il soit cinq ou six fois plus vaste. Rugueux, raboteux, arraché, pénible. Pas de couleur, ou un aperçu de couleurs vilaines. Mauvais morceau, témoignage de ses erreurs.

De l'accord intermittent de ces deux natures, de l'union fortuite de cette main et de ce cerveau sont nés, selon Fromentin, quelques chefs-d'œuvre immortels, comme le Tobie, la Famille du menuisier, le Samaritain, les Philosophes, les Disciples d'Emmaûs et le Portrait de femme du Louvre, ou les Syndics d'Amsterdam.

De bons esprits, des critiques éminents ont répugné à suivre Fromentin jusque-là. Je reconnais que cette dualité est une conception un peu aventureuse. Dans tous les cas^ elle amène sous la plume de l'auteur des Maîtres d'autrefois des déductions d'un haut intérêt, des discussions absolument nouvelles; elle ouvre des jours inattendus et profonds sur certaines particularités du style de Rembrandt. Enfin, elle nous a valu quelques pages de la plus admirable critique sur les œuvres que nous citions plus haut, et qui sont aux yeux de Fromentin les affirmations décisives du génie de Rembrandt.

Je ne puis résister au plaisir de citer les deux passages qui ont trait au Samaritain et aux Disciples d'Emmaûs.

C'est le dernier mot de la critique d'art. Fromentin n'a rien écrit de plus maître et de plus lui.

« Vous rappelez-vous le Bon Samaritain que nous avons au Louvre? Vous souvenez- vous de cet homme à moitié mort, plié en deux, soutenu par les épaules, porté par les jambes, brisé, faussé dans tout son corps, haletant au mouvement de la marche, les jambes nues, les pieds rassemblés, les genoux se touchant, un bras contracté gauchement sur sa poitrine creuse, le front enveloppé d'un bandage où l'on voit du sang? Vous souvenez- vous de ce petit masque souffrant, avec son œil demi-clos, son regard éteint, sa physionomie d'agonisant, un sourcil relevé, cette bouche qui gémit et ces deux lèvres écartées par une imperceptible grimace où la plainte expire? Il est tard, tout est dans l'ombre; hormis deux ou trois lueurs flottantes qui semblent se déplacer à travers la toile, tant elles sont capricieusement posées, mobiles et légères, rien ne le dispute à la tranquille uniformité du crépuscule. A peine, dans ce mystère du jour qui finit, remarquez-vous à la gauche du tableau le cheval d'un si beau style et Tenfant à mine souffreteuse qui se hausse sur la pointe des pieds, regarde par-dessus l'encolure de la bête, et, sans grande pitié, suit des yeux jusqu'à l'hôtellerie ce blessé qu'on a ramassé sur le chemin, qu'on emporte avec précaution, qui pèse entre les mains des porteurs et qui geint.

« La toile est enfumée, tout imprégnée d'ors sombres, très riche en dessous, surtout très grave. La matière est boueuse et cependant transparente; le faire est lourd

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