‹ Eugène Fromentin, peintre et écrivain. Ouvrage augmenté d'Un voyage en Egypte et d'autre notes et morceaux inédits de FromentinChapitre 3 sur 28 · UN MOT SUR L'ART CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

UN MOT SUR L'ART CONTEMPORAIN

Ne croyez pas au moins que mon zèle idolâtre, Mon ami, soit pareil à Pécolier folâtre, Qui sème étourdiment des fleurs sur son chemin ; Ne croyez pas qu'il aille, un encensoir en main, Servile adorateur, courbé comme un roi mage. Couronnant tour à tour et brisant une image, Invoquer chaque idole, à chaque autel porter Un tribut journalier d'honneurs, puis déserter Idole, autel et temple ; et que, de caste en caste, Prostituant mon culte aveugle, iconoclaste, . Je coure, agenouillant ma pensée en tous lieux.

Brûler un peu d'encens jusqu'aux pieds des faux dieux. Ma foi naïve est morte à cette heure ; et, plus sage. J'ai fait à ses dépens mon docte apprentissage.

i6 EUGÈNE FROMENTIN.

Croyez-moi : cet encens, je sais bien ce qu'il vaut. Quand j'en offre aujourd'hui Thommage au Dieu nouveau, Je mesure avec soin mon offrande et j'évite D'en parfumer trop tôt l'encensoir du lévite.

Je courais, quand j'étais plus enfant, au travers D'une strophe ou d'une ode après un de ces vers Où l'œil, qu'il éblouit, à son insu s'arrête Sur certains mots taillés en bosse, à vive arête. J'aimais surtout à voir, dans ses royaux habits, Les vers d'Hugo chausser son cothurne en rubis ; Tantôt, comme un pacha tout enbaumé de myrrhe, Agrafer sur sa tempe un soyeux cachemire; Ou, comme une Italienne, en son rapide essor. Sous ses doigts égrenant des colliers tissus d'or. Se cadencer, bondir au son des tarentelles. Sur sa gorge éclatante agiter ses dentelles. Ses chapelets de perle et de sequins tressés. Le rythme étincelait ; la strophe à mots pressés Chantait comme un clavier sonore à mon oreille. Expirait en point d'orgue ou décroissait, pareille A je ne sais quel timbre harmonique où les vers Tintaient l'un contre l'autre avec un son divers. Ailleurs, sa voix plus grave entonnait sans roulade Un lai mélancolique, un refrain de ballade. Et c'était un pas d'arme en champ clos, dans les bois Le cor qui ralliait une meute aux abois ; Les ponts-levis sonnaient sous les pas des cavales; Un Margrave y passait au galop ; les timbales A toute heure éveillaient les échos des manoirs; Puis, parfois dans l'orage, au fond des vallons noirs, C'était, près d'un bûcher gris et réduit en poudre, Satan qui ricanait en regardant la foudre. Et, quand à petit bruit, alors, son vers volait Du vol insaisissable et bleu d'un feu follet. Ce vers inanimé me donnait peur à lire. Enfin la moindre note, en passant par sa lyre.

Animait sur la mienne un sympathique accent ; J'attachais à ses pas mon vers adolescent ; J'avais, afin de mieux exhausser mon idole Dans mon cœur de vingt ans, bâti son capitole. / — Malheur à qui bâtit sur un cœur de vingt ans Sans donner plus d'assise à ses instants flottants ! En cherchant son niveau, le sol mouvant et libre S'écroule et mon idole a perdu l'équilibre.

Or, savez-vous laquelle, en moi, détrône Hugo? --'

Quelle harpe y suscite un plus profond écho ?

Savez-vous quel poète à la puissante haleine

Epanchant dans nos seins son urne toujours pleine

Fait jusqu'à nous descendre et Jusqu'aux cieux monter

Sa voix ; nous donne à tous un cœur pour l'écouter ;

Et, mêlant sur son luth, avec le vent qui tonne

Dans les rameaux épais, le sanglot monotone

Du flux qui se fatigue à battre un continent.

Un bruit d'aile au milieu des herbes bourdonnant ;

La barque qui fend l'onde avec un choc d'antennes,

L'eau qui pleure en tombant au bassin des fontaines.

Les bruits des monts, les voix du ciel, les cris du cœur..

Les a tous accordés pour en faire un seul chœur?

— Chantre orphique, éternel, dont la voix nous captive,

C'est lui qui Jour et nuit tient notre âme attentive,

Lui qui fait, sous ses doigts, sans mesurer les vers.

Comme un orgue divin, palpiter l'univers.

La Nature ! oh ! voilà le seul et le grand maître !

Diapason auquel il faut monter son mètre ;

Caucase universel où chaque siècle alla

Diviniser son œuvre ; et l'urne est toujours là ;

Et toujours l'homme et Dieu sur la source écumante

Sont penchés ; l'un y puise et l'autre l'alimente. ^"'^

Autrefois J'avais cru, malgré mon vague instina. Que la nature et l'homme avaient un chant distinct; Et qu'entre nos désirs et l'infini visible,

i8 EUGÈNE FROMENTIN.

Dieu, comme un steppe aride, avait mis Timpossible. — J'avais vu Fart un jour se tailler un manteau Dans la pourpre de Tyr ; j'avais vu son manteau Sur un socle d'albâtre, Hellénique ou Romaine, Sur le bloc indien, sculpter la forme humaine. En d'autres lieux, j'avais vu la famille, un soir, Sous l'Atrium étrusque, essayer de s'asseoir. J'avais vu Spartacus jeter, superbe et libre, Ses fers, pendant mille ans rongés, aux flots du Tibre Et l'homme enorgueilli de s'être affranchi seul,

— Faisant de l'orbe éteint du pôle un froid linceul, Sans penser que la terre, autour de lui vivante, Participait au même esprit, — sans épouvante Couronnant de rayons un simulacre vain, Calquer sur un fond d'or son front presque divin.

— Mais depuis, j'ai compris qu'entre ce monde et l'autre L'art humain doit servir d'interprète et d'apôtre ;

Que si Dieu nous transmet un souffle intelligent.

S'il attache à la lyre une corde d'argent.

C'est pour que l'homme alors recueille, unisse, explique.

Comme a fait Pythagore en son hymne algébrique,

Les sons disséminés de l'orchestre infini.

Et de nos jours enfin, mon ami, j'ai béni

Notre siècle d'avoir inauguré le culte

Du vrai Dieu. — Soit qu'on chante, ou qu'on peigne ou qu'on sculpte

L'homme aujourd'hui chemine au niveau des sentiers,

Sans écraser l'insecte ou l'herbe sous ses pieds.

Derrière, un pan d'azur l'éclairé et le domine ;

Rien ne manque au tableau : ni l'or d'une étamine,

Ni la fourmi qui nage au bord d'un jonc flottant,

Ni la grenouille assise aux marges d'un étang.

Voilà pourquoi je cherche avant tout sur les toiles

Si le peintre a pris soin d'y semer des étoiles.

D'y dessiner là-bas tel ou tel horizon

De plaine ou de coteau, d'y marquer la saison;

Et si l'on peut y voir, sans que notre œil hésite,

Quels sont Theure du jour, et la zone, et le site ;

Si ce toit enfoui parmi les blés en fleurs

Est un toit du Berry, de la Beauce ou d'ailleurs.

Voilà — vous l'avouerai-je aussi ? — pourquoi j'adore •

Ce paysage ombreux qu'à peine un rayon dore,

Où Karel aime à peindre un chardon, un épi.

Un âne en paix broutant près d'un pâtre assoupi ;

— Ou bien ce gué limpide où Berghem a fait boire Ses chevreaux tachetés de laine blanche et noire, Ce chien qui les escorte et ces troncs de bouleau Mirant leur métallique écorce au fond de l'eau. ,

— Voilà pourquoi jamais je ne me lasse à lire La page où le crayon du peintre aimé d'Elvire Laissa tomber son rêve ; et, tantôt, déploya

Sa voile antique au golfe de Baïa ;

Tantôt nous dessina son lac ou l'ermitage

Dont le coteau natal abritait l'humble étage,

Ses chalets, son nid d'aigle et son glacier croulant;

Là-bas un roc alpestre avec un manteau blanc ;

Puis à mi-côte enfin, abrité par un cône.

Le toit — presque en entier couvert de pampre jaune —

Où Jocelyn habite et rêve avec douceur

A Laurence, à sa chèvre, à sa mère, à sa sœur.

— Voyez : plus doux que l'onde ou qu'un vol de colombe. Son vers à souffle égal s'enfle, s'élève et tombe.

Par moments, on dirait la grande urne d'airain

D'où s'échappe à pleins bords l'eau du Gange ou du Rhin;

Et tout s'y réfléchit, s'y répète, s'y mêle ;

Le ciel y mire à nu son bleu sombre comme elle,

— Le charme est inouï ! — pas un bruit, pas un choc, Pas un flot discordant qui hurle au pied d'un roc, Jamais un vent plus fort n'y souffle la tourmente ;

La vague après la vague en fuyant se lamente ; Dans la brume, on s'y laisse emporter loin du port ; Son roulis musical à la fin vous endort... Et quand après une heure on aborde à la grève. Longtemps l'esprit chancelle enivré par son rêve.

^ — Pourtant, si beau qu""]! soit, j'aime, oh! j'aime encor mieux Voguer sur un vrai fleuve ; — aller, suivant des yeux Le rayon que Dieu même y jette aux plis des vagues ; Ecoutant, dilatant mon âme aux rumeurs vagues De l'aube et du couchant, des Etés, des Hivers, Et, — le dirai-je enfin ? — j'offrirais tous les vers Pour entendre ce soir, au loin, un rouge-gorge Se plaindre, — ou les grillons chanter dans les champs d'orge.

Paris, 5 et 6 juillet jB^i.

Il était bon de marquer en passant que c'est sur Tenclume poétique qu'il a peu à peu forgé la belle prose du Sahara. Dans le sens littéraire, la poésie a été son plus solide instrument d'éducation. Il s'était, d'ailleurs, essayé antérieurement dans le métier d'écrivain. Ses premiers essais datent de iSSy. Il déposait quelquefois, non sans trembler, de petites pièces de vers dans la boîte d'un journal de la Rochelle qu'imprimait alors un certain Maréchal. Il aimait à raconter l'émotion juvénile de ce début, ses angoisses en attendant le numéro du surlendemain, où devait figurer sa pièce de vers, si elle était jugée digne de la publicité. Le même journal a donné, de iSSy à 1839, un certain nombre d'autres productions de sa jeunesse. Celle qu'il avait le plus caressée avait pour titre : Le Songe d'Aufredi. Elle était empruntée aux annales rochelaises du commencement du xin" siècle. Mais il ne la laissa pas paraître, parce qu'au dernier moment il s'aperçut qu'on avait refait plusieurs de ses vers sans l'avertir. Il eut encore dans son bagage d'étudiant un canevas de poème et deux ou trois ébauches dramatiques.

• Rien en ce moment ne semblait devoir l'entraîner vers la carrière du peintre. Ses premières tentatives comme dessinateur sont un peu plus tardives. Ce n'est que vers la fin de 1840 que son goût pour la peinture prend naissance, sous l'influence, — détail assez curieux, — de Michel Carré, l'un de ses camarades, qui alors tenait la palette, et un peu sous celle de son père. Il crayonne d'abord sans but précis. Le plus ancien de ces griffonis de jeune homme qui nous soit parvenu est, je crois, celui que nous reproduisons ici. Je le donne à titre de curiosité. 11 appartient à mon ami Benjamin Fillon. Il a été fait le 2 avril 1841, le lendemain d'une représentation de Chatterton, d'Alfred de Vigny, au Théâtre-Français. Il ne laisse pas deviner, comme on peut le voir, un talent futur.

Dans les courses d'herborisation qu'il faisait aux environs de Paris avec Beltremieux, il s'essayait à dessiner de petits croquis d'après nature ; ce sont ses bégayements de paysagiste. De 1841 datent aussi deux eaux-fortes, assez médiocres du reste, deux portraits : celui de Dubois, étudiant en droit, mort notaire à la Rochelle (à mi-corps, assis, presque de face); l'autre d'Emile Beltremieux (tête de profil). Il avait également tenté de reproduire par le même procédé les traits d'Edgar Quinet et les siens (de face, la tête appuyée sur la main droite). Mais n'ayant pas réussi, dans cette dernière planche, à rendre ce je ne sais quoi d'inquiet qu'il y avait dans son regard, d'ailleurs très ferme, il détruisit la planche et n'en distribua point d'épreuves à ses amis. 1842 n'apporte encore rien de décisif dans le sens de sa vocation artistique. Le Louvre, cepen-

dant, commence à Tattirer. Il y fait de longues et fréquentes promenades. Ses premiers sentiments sur les maîtres sont assez curieux à retenir. On y sent poindre son amour pour les qualités d'une exécution fine et juste; Fromentin, chose digne de remarque, n'a jamais jugé la peinture en littéra- • . " teur. On lui reprochera plutôt, dans l'avenir, de la juger trop en peintre. L'école italienne lé laisse à peu près indifférent. Léonard seul l'arrête quelquefois, mais lui cause moins d'admiration que de trouble. Salvator l'intéresse. Quant aux portraits du Titien, il a pour eux un culte muet. Dans l'école française, il estime Chardin par-dessus tout; Le Sueur, dont il avait pu admirer tout jeune une belle peinture, attire son attention. Toutefois ses enthousiasmes sont déjà pour les Hollandais, surtout pour les paysagistes. Le Gué de Wynants, avec figures deBerchem, le Coup de soleil et la Digue battue par la mer^ de Ruysdaël, le fascinent. Devant ces peintures il se sent à l'aise, ainsi qu'il aimait à le répéter. Parfois il se prend de belle passion pour Rubens, mais ce n'est qu'un éclair. La Kermesse lui cause une sorte de vertige. Les bons portraits de Van Dyck plaisent davantage à sa nature aristocratique, quoiqu'il soit parfois gêné par leur composition théâtrale; en regardant le peintre, il pense toujours au surprenant aqua-fortiste. Malgré ses entraînements d'alors pour Gœthe et Schiller, les Allemands, même Albert Durer qu'il ne peut juger que dans ses estampes, le trouvent absolument rebelle. Rembrandt est pour lui incompréhensible, sauf dans ses paysages à l'eau-forte. Parmi les modernes, Delacroix le passionne tout d'abord..^ ^

Il reproche à Ingres d'être un imitateur de Raphaël, que lui Fromentin estimait médiocrement, le connaissant mal. Cependant il avoue, en voyant un dessin d'Ingres, qu'il est « un sculpteur de première force » . En musique il ne connaît Mozart et Beethoven que de réputation; il aime Bellini, Donizetti et toute l'école sensualiste de Rossini.

En 1843, il avait terminé sa licence et commençait son doctorat. Il habitait alors, avec Paul Bataillard, un petit appartement de garçon, rue Jacob, 21 bis. Il venait d'entrer dans l'étude de M" Denormandie. A ce moment l'accès de iièvre qui devait décider de sa vie se déclara; son penchant pour la peinture l'emportait. Un ami commun fut chargé de négocier l'affaire auprès du père; celui-ci, après d'assez vives résistances, céda; mais il voulut choisir lui-même l'atelier dans lequel son fils devait faire son stage. Le jeune licencié entre donc chez le paysagiste Rémond, qui était le descendant des Michallon, des Bidault, des Bertin, et qui alors représentait Técole académique de paysage. Il n'y resta pas longtemps, et l'enseignement de Rémond ne paraît pas avoir laissé de traces bien sensibles en lui. Un an après environ, il est admis dans l'atelier de Cabat, qui fut et demeura officiellement son vrai maître, si tant est qu'on puisse assigner un maître à un artiste aussi passionnément épris de la nature que Fromentin. La haute distinction d'esprit et de talent de Cabat répondait à ses intimes tendances, et elle ne fut sans doute pas sans exercer tout d'abord une heureuse action sur le développement de sa manière.

Dès ce moment commence la seconde période de son

existence. Le peintre et l'écrivain brisent presque en même temps l'enveloppe de la chrysalide pour suivre désormais ensemble et sans se nuire leur double vocation. C'est la période de sève généreuse, d'ardente et multiple production, celle des voyages et des séjours en Algérie. Paris ne le voit que par intermittences, il est le plus souvent à la Rochelle. Il occupe successivement plusieurs ateliers, rue Neuve-Bréda, rue de Laval, rue du Cherche-Midi, jusqu'au jour où il se iixe, pour ne plus le quitter, dans son petit hôtel de la place Pigalle, à l'angle du boulevard de Clichy, derrière lavenue Frochot. Ce petit hôtel dapparence discrète porte le n° i . Il répondait parfaitement aux goûts de celui qui l'habitait. L'atelier avait une tenue sévère et élégante qui vous frappait, mais sans recherche préméditée. Fromentin le voulait, par-dessus tout, d'une propreté et d'un ordre extrêmes. A vrai dire, c'était plus un salon qu'un atelier. Une grande cheminée en vieux chêne en occupait le fond, vous invitant aux douces causeries. Peu ou point de tableaux. Fromentin mettait une sorte de pudeur dans son travail ; il ne laissait pas volontiers examiner ses études; le tableau en cours d'exécution occupait à peu près seul, en belle lumière, le centre de l'atelier. Dans ce cadre de choix, où rien ne faisait tapage, la figure du maître prenait une exquise délicatesse.

Vers le moment de son entrée chez Cabat, alors rue Richepance, Fromentin se lie avec M. Armand Du Mesnil, qui devint plus tard son oncle par alliance et qui est resté jusqu'à la fin son plus fidèle et plus intime ami. En 1846, il fait avec lui un premier voyage en Algérie.

Decamps et Marilhat l'avaient déjà mis sur le chemin de l'Orient, surtout Marilhat avec sa magnifique exposition de 1844. Ce premier voyage n'est à vrai dire qu'une course très rapide à Alger et à Blidah, où se mariait la sœur d'un ami commun ; mais il eut un effet décisif. Fromentin rapporte quelques dessins au crayon et quelques études peintes. Le charme de cette nature incomparable l'avait conquis en lui laissant comme une sorte d'ébranlement d'enthousiasme. Il appartient désormais à l'Afrique. Jusqu'à la fin son âme restera tournée vers le pays du soleil. Sa voie est trouvée. Il y marche d'un pas rapide. A partir de ce temps, sa vie d'artiste est écrite dans les deux Tolumes du Sahara et du Sahel et surtout dans les livrets du Salon qui marquent les étapes lumineuses de ses succès. Il y débute en 1847 par trois tableaux : une Ferme aux environs de la Rochelle, dans la manière de Cabat; une Mosquée près d'Alger et une Vue prise dans les gorges de la Chiffa, qui du premier coup attira l'attention sur lui. De ces trois tableaux, la Ferme aux ■environs de la Rochelle, qui appartient à M. Paul Bataillard, est le plus ancien. Il peut être tenu comme le plus caractérisé de sa première manière, avant la révélation de Marilhat. En 1848, il fait un second voyage en Algérie, cette fois en compagnie d'Auguste Salzmann. Il pousse ■dans l'est jusqu'à Constantine et Biskra et passe le mois de février dans l'oasis de Zaatcha. C'est le récit de cette excursion qui occupe les premières pages de son Été dans Je Sahara. Puis, en 1849, il expose cinq tableaux algériens «et obtient une deuxième médaille; en i85o,onze tableaux,

souvenirs de son voyage à Biskra.'* En 1 852- 53, au lendemain de son mariage, il retourne dans son Afrique bienaimée, en s'arrêtant d'abord à Saint-Raphaël, près de Nice. il se fixe [à Mustapha d'Alger, avec M'"" Fromentin, puis à Blidah. Entre temps il fait seul, en plein été, une pointe dans le sud, jusqu'à L'Aghouat. Il reste près de deux mois dans cette oasis qui le frappe d'un souvenir ineffaçable. Fromentin revient en France complètement émancipé. De ce voyage datent les deux volumes intitulés : Un Été dans le Sahara et Une Année dans le Sahel, qui parurent d'abord, l'un dans la Revue de Paris (i856), l'autre dans la Revue des Deux Mondes (i858). 11 rapporte enfin cette masse d'études peintes et dessinées, dont on a vu une grande partie à sa vente et qui sera pour lui Paliment fécond de ses travaux. De cette dernière et magnifique vision d'une terre qu'il ne reverra plus, son œil garde l'image nette, toujours vibrante; son esprit en emporte les lignes essentielles.

: Alors les envois aux Salons se succèdent sans relâche, car Fromentin restera l'un des fidèles de ces sortes de fêtes. Nous le trouvons, en i853, avec un Enterrement maure; en 1857, avec sept toiles, parmi lesquelles le charmant tableau des Arabes chassant au faucon, et la Halte de marchands devant L' Aghouat ; en 1859, avec cinq tableaux : les Bateleurs nègres, une Rue à V Aghouat, la Lisière d'oasis pendant le sirocco, le Souvenir d'Algérie, V Audience che{ un Khalifat. Cette année 1859 doit être marquée d'une croix blanche. Tous les tableaux exposés étaient de la plus fine valeur; ils étincelaient au miheu de

l'exposition comme des gerbes de pierreries, et les amis de l'artiste se souviennent du succès qu'ils obtinrent auprès des délicats. Fromentin remporta, à la suite de ce Salon, une i'" médaille et fut décoré.

En 1861, il expose les Courriers du pays des Ouled- Nayls, aujourd'hui au Luxembourg; en i863, la Chasse au faucon ou mieux la Curée également au Musée du Luxembourg, l'un des morceaux les plus achevés et les plus lumineusement clairs de tout son œuvre; en 1864, le Coup de vent dans les plaines d'Alfa; en i865, la Chasse au héron, une œuvre merveilleuse entre toutes; en 1866, la Tribu nomade en voyage ; en 1867, les Femmes des Ouled-Nayls, et quelques-uns de ses plus charmants tableaux à l'Exposition universelle, qui lui valent une i""** médaille; en 1868, le tableau des Centaures; en 1869, la Fantasia ; en 1872, les deux grandes vues de Venise, \q Grand Canal Qt le Môle, d'une si solide vérité d'observation; en 1874, le Ravin; et, enfin, en 1876, le Nil et le Souvenir dEsneh. Les Salons de 1872 et de 1876 rappellent les deux rapides voyages qu'il avait faits, l'un à Venise, en compagnie du peintre Busson, son ami, l'autre au Caire et en Egypte, avec la Commission invitée par le vice-roi et chargée de représenter la France à l'inauguration du canal de l'isthme de Suez. Du voyage en Egypte il a rapporté un assez volumineux cahier de notes prises au courant des impressions. Ces notes, qui m'ont été confiées par la famille, présentent, par la justesse et la sincérité d'observation, un très vif intérêt ; j'y reviendrai bientôt. ^11 avait été nommé officier de la

Légion d'honneur en 1869. Ajoutons qu'il fit presque constamment partie du jury de peinture des expositions, et qu'il y prit une autorité très remarquée.

Fromentin n'était pas de l'Institut ! Ceci ne paraîtra pas une trop mauvaise marque si Ton songe que Delacroix en fut à grand'peine, et sur le tard, que ni Corot, ni Decamps, ni Millet, ni Daubigny, ni même le plus grand des paysagistes passés, présents... et futurs, Théodore Rousseau, n'en furent jugés dignes. Un jour cependant il songea à ses titres littéraires. En 1876, ayant mis la dernière main, après une tournée qu'il fit dans les Pays-Bas, à son retentissant et étonnant volume des Maîtres d'autrefois, auquel s'ajoutaient le Sahara, le Sahel et le roman de Dominique, publié, en 1862, dans la Revue des Deux Mondes, il se présenta à l'Académie française. Chose rare, il emporta 14 voix au premier tour. Il allait avoir ce singulier honneur, étant peintre, d'entrer dans la noble compagnie par la porte littéraire, lorsque la mort vint le surprendre brusquement.

Je n'ai pas à rappeler l'émotion qu'a soulevée cette mort si inattendue. Elle a été profonde pour le public, cruelle pour les amis, vraiment douloureuse pour tous ceux, — et ils étaient nombreux, — que cette nature exquise avait touchés de sa grâce communicative. L'exposition posthume de l'École des Beaux-Arts a permis de mesurer l'étendue de ce nouveau vide dans Tart contemporain. La France a perdu un artiste enchanteur, un écrivain du premier rang; l'Algérie a vu disparaître son peintre, son poète, nous dirons même son inventeur, car, en 1846, bien peu se souciaient des beautés pittoresques de

cet admirable pays. Fromentin, hélas! est mort dans la force de Tâge, dans la pleine maturité d'un talent dont l'automne nous réservait sans doute plus d'une surprise, plus d'un enseignement. Il n'avait pas cinquante-six ans!

Il était parti de Paris le dimanche 17 août au soir pour aller passer, suivant son habitude, ses vacances à Saint-Maurice. Quoique rien ne pût faire prévoir une fin si prochaine, il était visiblement fatigué; sa constitution était minée par la fièvre intérieure de son âme, par une continuelle et excessive tension de travail. Vers le 20, il lui vint un petit bouton à la lèvre qui ne donna d'abord aucune inquiétude, puis qui, prenant la forme d'un anthrax charbonneux, occasionna, le 24, un premier et violent accès de fièvre, suivi d'un calme relatif. Le 26, dans la soirée, un second accès d'une violence inouïe consuma ce qui lui restait de forces. Il s'éteignit doucement le lendemain matin, à neuf heures, comme une lampe privée d'huile, l'esprit vaguement bercé par une dernière pensée pour son art, avec la consolation de mourir entouré de tous ceux qu'il aimait.

Avant que les linéaments de cette figure si individuelle ne s'estompent dans mon souvenir, je voudrais en fixer les traits principaux. Un passage d'une lettre de George Sand, adressée à M. Jules Claretie, nous en donnera l'esquisse. — « Eugène Fromentin est petit et délicatement constitué. Sa figure est saisissante d'expression, ses yeux sont magnifiques. Sa conversation est comme sa peinture et comme ses écrits, brillante et forte, solide, colorée, pleine. On l'écouterait toute la vie. 11 jouit d'une considé-

ration méritée, sa vie étant, comme son esprit, un modèle de délicatesse, de goût, de persévérance et de distinction. 11 a des amis sérieux, dévoués, une famille charmante. Heureux ceux qui peuvent vivre dans l'intimité de cet homme exquis à tous égards! Voilà ce que vous pouvez affirmer en toute sûreté de conscience et de jugement. » — Les deux grands artistes en style s'estimaient et s'aimaient réciproquement. Fromentin était des intimes de M'"' Sand, et nous retrouverons dans la suite de ce travail les lettres si finement ciselées qu'il lui adressait à Nohant. La femme avait bien su juger l'homme. Le portrait qu'elle a tracé n'est qu'une indication, mais d'une exactitude incisive; il va droit aux caractères généraux : le feu inoubliable du regard, le charme de la conversation. Le Fromentin extérieur est tout entier dans ces deux choses.

Sa taille, qu'il tenait très droite, était, en effet, audessous de la moyenne; sa constitution était restée frêle. Il avait toujours été maigre et sa maigreur s'était encore accentuée dans les derniers temps. L'ensemble de sa personne était souverainement distingué d'allures; la main était fine, nerveuse, pleine de vie et d'esprit dans le mouvement. Fromentin avait le type brun. La tête, qui concentrait tout d'abord l'attention de ceux qui l'abordaient pour la première fois, avait un caractère très remarquable. La barbe, — je parle au moment où je l'ai connu, — était rare, grisonnante, comme celle d'un ascète ; le front, entièrement chauve, était plutôt aigu que large; le nez, recourbé et mince. Les yeux, grands, même un peu dilatés, très noirs, très brillants, en même temps que veloutés, inter-

rogateurs, d'un éclat et d'une expression parfois surprenants, ajoutaient à ce caractère ascétique. Le regard chez lui était admirable; il était le flambeau constamment allumé de son être; comme celui de la gazelle, il semblait avoir gardé le reflet incandescent du soleil du sud. Son visage, brûlé par une sorte d'ardeur intérieure, avait pris peu à peu quelque chose du cuit et de l'émacié des races du désert. Drapé d'un burnous de laine blanche, on eût pu le prendre pour un caïd des Zibans en tournée à Paris. J'ai toujours été frappé de cette empreinte indélébile qu'avait laissée sur lui le climat africain. De même sa parole. Sa voix, qui savait si bien suivre les sinuosités capricieuses de sa causerie, était musicale, vibrante, avec des douceurs caressantes qui la rendaient irrésistible; elle avait je ne sais quoi du charme subtil des idiomes de l'Orient. Fromentin, qui d'habitude repliait et concentrait sa pensée sur elle-même, était dans l'intimité, dans les moments d'abandon et de repos, le causeur le plus séduisant qui se pût voir. Il avait, en quelque sorte, le feu, la verve imagée et mordante, la fantaisie ailée de l'improvisateur arabe. Je me souviens d'avoir entendu l'un de ces improvisateurs sous l'arcade mauresque de la vieille porte Djebbia, à Constantine; je ne comprenais point ce qu'il disait, qui devait être fort intéressant, à voir l'attention silencieuse des auditeurs, mais je prenais le plaisir le plus vif à suivre ses gestes à la fois sobres et expressifs,' l'éloquence de tout son visage et à étudier le jeu incessant de son regard ; j'écoutais avec délices la musique de sa voix. Je pensai à Timprovisateur de la porte Djebbia lorsque

plus tard j'entendis causer Fromentin. Combien il était charmant quand il ouvrait devant vous, pour me servir d'une de ses expressions, son tiroir aux idées! Que de pages exquises il a écrites ainsi qui se sont envolées !

Quant au Fromentin moral, au Fromentin intérieur, si je puis dire, je le peindrai d'un mot : c'était une véritable sensitive. La nature l'avait fait nerveux comme une femme, et s'il n'avait pas eu en lui l'antidote d'une prudence toujours en éveil et d'une réserve extrême, il eût pu laisser en route le meilleur de lui-même. Par cette réserve d'allures, par cette prudence pleine de tact dans les relations, aussi par une constante volonté à retenir son imagination, il a su faire de sa vie et de sa personne, comme Ta dit son illustre amie, « un modèle de délicatesse, de goût, de persévérance et de distinction ».

J'ai étudié avec soin la façon de peindre de Fromentin, je Tai suivie dans ses diverses phases, et je dois dire , avec sincérité , que je la trouve intéressante entre toutes; par certains côtés même, par exemple par la délicatesse et l'esprit, vraiment admirable. Tout est beaucoup une question de mesure et de comparaison, et je compare les beaux morceaux de l'œuvre de Fromentin à ce qui se peint aujourd'hui de meilleur. Prenons, si

VOUS voulez, la grande Chasse au faucon de la collection Laurent Richard, qui a été vendue -récemment. Quel paysage mettriez-vous, maintenant que Daubigny est mort, en regard de cette page fluide, lumineuse, aérée, calme et pleine en même temps, où l'Algérie, cette terre de toute grâce et de toute beauté, semble se parer d'une jeunesse immortelle? Quel ciel plus léger, plus fin, plus vivant, plus profond, quel air plus subtil, quelle plus chatoyante diffusion de lumière, quel sourire plus exquis de la nature en fête trouveriez-vous ? Et quel émail du ton, quelle transparence de la pâte ! Soyons de bon compte, rien d'aussi intimement artiste, rien d'aussi équilibré ne se fait plus. Je ne veux, par cette comparaison, qu'ont fait naître en mon esprit les expositions simultanées du Champ de Mars et des Champs-Elysées, en 1878, diminuer personne: je veux simplement marquer une hauteur. Fromentin appartient à cette grande époque de l'art de la peinture qui commence à Delacroix et finit à Corot en passant par Rousseau, Millet et Daubigny. Il est le dernier de cette noble lignée; il est le lien qui, en la terminant, la rattache à la période de transition et d'inquiétude au milieu de laquelle nous nous débattons.

Plus loin, je dirai quelques mots de son rôle et de son influence qui, pour être restée discrète, n'en est pas moins considérable; à présent, je ne veux • qu'affirmer ceci, c'est que Fromentin est un peintre de race, un vrai et délicieux peintre, j'entends aussi bien par la qualité matérielle des procédés que par leur emploi intelligent. Pour le juger, n'oublions pas qu'il est toujours et par-dessus

tout un délicat, que son esprit, d'une singulière aristocratie native, est entre les plus cultivés et les plus élevés de sa génération, qu'il a d'abord été littérateur et que chez lui le littérateur a primé le peintre jusqu'à la fin par sa valeur absolue.

De tout ceci il résulte quelque chose de complexe et de raffiné qui n'est point l'art des foules, et qu'il faut déguster à loisir et à petits coups. Je parle surtout de son exécution, qui n'est ni très puissante ni très frappante au premier abord, mais qui présente un ensemble de qualités devenues de plus en plus rares et dont la réunion sera bientôt peut-être introuvable. Ses faiblesses, et il en a, ne sont pas dans son exécution; elles sont, — le cher et regretté maître les connaissait mieux que personne et il a lutté sans trêve à les faire disparaître, — elles sont, dis-je, dans l'insuffisance de son enseignement technique. La nature, pour le paysage, est le grand et seul maître ; aussi le paysagiste est-il constamment merveilleux chez Fromentin. Pour le dessin de la figure humaine, au contraire, comme pour le dessin de l'animal, les études longues, patientes, ardues de l'atelier, de l'école, sont nécessaires; rien ne les remplace. L'impression, au sens récent du mot, est une utopie. Velasquez est un impressionniste, j/i d'accord, mais un impressionniste dont la main agile travaille sur le canevas d'une science impeccable. Fromentin n'avait point cette science. Je reviendrai sur ce point. Je voulais seulement remarquer que l'intelligence et le don étaient tels en Fromentin qu'ils voilent et font presque disparaître ces faiblesses de grammaire. Il ne s'est mis à

la peinture que sur le tard, avec curiosité au début, puis avec passion. Il se présente dans cette rare condition d'un littérateur qui se prend à tenir le pinceau et qui, d'emblée, fait de la peinture de peintre et qui n'a voulu faire que cela. Voilà le point qu'il ne faut pas perdre de vue. On me permettra de préférer l'écrivain, du moins de le trouver plus sûr de lui, plus fort, plus complet, en un mot plus capable de produire une œuvre parfaite, mais il faut reconnaître que l'écrivain et le peintre sont tous deux originaux et parfaitement sincères, qu'ils ont chacun leur valeur propre, bien indépendante, bien délimitée, quoique parallèle. C'est là un phénomène presque unique, je dirai même unique. « Il a deux muses, dit Sainte- Beuve, il est peintre en deux langues, il n'est pas amateur dans l'une ou dans l'autre, il est artiste consciencieux, sévère et fin dans toutes deux. » Chez Delacroix, auquel on serait volontiers tenté de le comparer, l'écrivain, quoique correct et expérimenté, était resté à une telle distance du peintre que le mérite de Tun se perd dans la gloire de l'autre; sa littérature est à peu près la commune moyenne que peut facilement atteindre tout homme du monde ayant du goût et quelques études. Un seul peutêtre a possédé en même temps les deux outils si différents de l'artiste et de Técrivain : c'est Berlioz. Mais la plume de Berlioz, qui est brillante, pleine de feu, d'imprévu et d'audace, reste toujours entre ses mains, sauf dans quelques admirables livrets d'opéras, une arme offensive ou défensive; c'est celle d'un critique et d'un polémiste, et là encore l'artiste a un tel génie que l'écrivain, même bien

supérieur chez Berlioz à ce qu'il est chez Delacroix, s'efface devant lui.

Chez Fromentin, il n'en va pas ainsi : les deux modes d'expression sont en accord parfait, ils forment un tout symétrique. Fromentin a toujours pu passer de l'un à l'autre avec une égale facilité, peignant même avec le pinceau tel tableau qu'il avait peint antérieurement avec la plume. Deux faits permettent d'expliquer cette surprenante facilité, qui s'est révélée d'abord dans les volumes du Sahara et du Sahel et qui, sous une autre forme, s'est poursuivie dans Dominique et dans les Maîtres d'autrefois : d'une part, un but identique dans les deux moyens, celui de saisir l'aspect juste, net, pictural, des hommes et des choses, surtout Taspect extérieur, paysagiste, si je puis dire, de la nature, dont li retient les plus infîmes accidents; de l'autre, et dirigée dans le même sens, une mémoire prodigieuse, une mémoire spéciale, physique et topographique en quelque sorte, mémoire qu'a eue Gautier, mais beaucoup moins nette. C'est cette mémoire qui, en 1874, lui permettait encore de peindre et d'imprégner d'une poésie si profondément algérienne cet admirable chef-d'œuvre de la Chasse au faucon, dont je parlais tout à l'heure. Il a pris soin dans le roman de Dominique qui, comme on sait, a quelques-uns des caractères de l'autobiographie, de définir lui-même cette mémoire, « assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude singulière à se pénétrer des impressions » .

Une autre condition de son être se présente encore chez lui avec un caractère unique : c'est l'œil, un œil de

peintre, comme il s'en est peu rencontré, et qu'il utilise au même degré pour le livre et pour le tableau. C'est avec cet œil-là qu'il écrit, dans le Sahara, cette journée de juin, à L'Aghouat, où tout est chaleur, sécheresse et accablement, et qui restera sans doute la plus belle page de littérature pittoresque qu'ait produite notre langue; c'est avec cet œil-là qu'il peint de souvenir le Simoun et la Tribu nomade en voyage.

Ce don tout physique, auquel son merveilleux esprit d'observation ajouta d'ailleurs mille ressources, s'indique déjà dans son premier tableau. Une ferme aux environs de la Rochelle, qui, ainsi que je Tai dit précédemment, appartient à M. Bataillard. Ce petit tableau, qui a figuré au Salon de 1847, ^^^ ^*^^^ œuvre la plus ancienne. Il date de 1846. Il peut donc être tenu comme le plus caractéristique de sa manière du début. A le regarder à la surface, il n'est que lourd et pâteux ; il renferme cependant déjà des marques curieuses de la justesse d'œil de Fromentin. Il ne trahit aucune autre influence que celle de Cabat : c'est une œuvre timide et naïve, mais qui n'est ni niaise ni vulgaire. Elle prend d'autant plus d'intérêt lorsque l'on sait que cette ferme est la « maison champêtre » de Saint- Maurice, où il a été élevé et où il est venu mourir. C'est le petit cottage qu'il décrit en tête d'Utie Année dans le Sahelj alors qu'il rend à la liberté un rouge-gorge qui est venu s'abattre dans sa cabine, sur le bateau. Tous ceux qui ont lu le livre se souviennent de cet épisode adorable. — « Connais-tu, lui ai-je dit, avant de le rendre à

sa destinée, avant de le remettre au vent qui l'emporte, à la mer à qui je le confie, connais-tu sur une côte où j'aurais pu te voir, un village blanc dans un pays pâle, où Tabsinthe amère croît jusqu'au bord des champs d'avoine? Connais-tu une maison silencieuse et souvent fermée, une allée de tilleuls où l'on marche peu, des sentiers sous un bois grêle où les feuilles mortes s'amassent de bonne heure, et dont les oiseaux de ton espèce font leur séjour d'automne et d'hiver? Si tu connais ce pays, cette maison champêtre qui est la mienne, retournes-y, ne fût-ce que pour un jour, et porte de mes nouvelles à ceux qui sont restés. »

Au même Salon de 1847 ^^^^ exposé le tableau des Gorges de la Chiffa. Il fut peint après l'excursion à Alger et à Blidah en 1846. C'est le premier contact avec le public. Le morceau fut remarqué, et, paraît-il, méritait de l'être. Je ne le connais que par les quelques traces qu'il a laissées dans les Salons du temps, quoique Gautier, dans la Presse, ne le signale que d'une très sèche mention. Il n'a pas figuré à l'exposition posthume de l'École des Beaux-Arts. Il est cependant très important, parce qu'il est le lever de rideau de l'Algérie dans l'œuvre de Fromentin. La beauté du site, qui à ce moment était une primeur pour les Parisiens, la fermeté cristalline de l'exécution, qui rappelait beaucoup celle de Marilhat, tout était propre à fixer l'attention. A dater de ce tableau, la voie de Fromentin est toute tracée, le filon précieux est découvert. Un pays incomparable, la veille inconnu, va se dérouler sous nos yeux dans sa variété infinie.

Pendant toute cette période, qui commence à 1847 ^^ comprend environ une dizaine d'années, je noterai, comme dominante du peintre, une poursuite attentive des procédés d'exécution. Son esprit hésite; il semble chercher sa direction. Je dis ceci dans le meilleur sens, et comme un témoignage de la sincérité et de la délicatesse extrêmes de son sens artistique. D'ailleurs, une probité dans le travail :,jamais satisfaite, telle est encore une des marques du tempérament de Fromentin. J'aurai plusieurs fois occasion de revenir sur cette sorte d'exigence perpétuelle de l'artiste envers lui-même, sur cette anxiété qui deviendra bientôt une fièvre.

A ce moment, Marilhat le guide presque exclusivement, du moins par une influence générale de manière et de style, car l'imitation sous une forme quelconque, j'entends l'imitation consciente, a toujours fait horreur à Fromentin. Il n'imite pas Marilhat, mais il l'étudié avec entrain. La trace de Marilhat devient très visible dans son œuvre. Celle de Cabat reste latente, quoique très réelle. C'était le moment où l'auteur à! Une vue d'Egypte au crépuscule, qui venait de s'éteindre à l'âge de trente-six ans, était dans tout l'éclat de sa récente renommée. L'homme et le peintre étaient, d'ailleurs, propres à laisser en Fromentin; une forte impression. Leurs deux natures avaient des points de contact. Lorsque je veux me représenter ce qu'était Marilhat à son retour d'Egypte, en i833, hâlé par le soleil et comme brûlé par un feu intérieur, mais vif, spirituel, plein d'imprévu et d'ardeur dans la conversation, souverainement distingué d'esprit et d'al-

lures, modeste et craintif pour tout ce qui touchait à ses œuvres, je pense à Fromentin. Au fond, l'art du peintre de rÉgypte est du même ordre que celui de l'Algérie ; chez tous deux, même éducation de Toeil et du cerveau, même tendance à idéaliser le vrai, ce qui est le propre des natures cultivées, même recherche des lignes élégantes et des pondérations harmonieuses, se développant sur l'étude sincère, exigeante, attentive, affinée du morceau aussi bien que du motif général. Idéaliser, harmoniser, synthétiser le vrai, même le vrai absolu, lui faire parler en un mot un langage expressif : tel est l'art des vrais maîtres; tel est le but qu'a constamment poursuivi Fromentin, qu'il a atteint pleinement et d'une façon unique dans ses livres, qu'il a souvent atteint dans ses tableaux. L'exemple de Marilhat n'a pas peu contribué à l'affermir dans cette voie, qui tient en quelque sorte l'équilibre entre l'indépendance et la tradition.

Du reste, en dehors du caractère des œuvres de cette époque, on trouve une trace écrite et positive de l'admiration de Fromentin pour Marilhat, dans son volume du Sahel. Il parle, sans les nommer, dans une des pages les plus intéressantes du livre, des trois grands orientalistes, Decamps, Marilhat et Delacroix', le peintre de genre, le paysagiste et le peintre d'histoire. On devine entre les lignes que le paysagiste a ses préférences. Il y trouve plus que dans les deux autres l'exacte et nette intelligence des hommes et des choses, les sentiments qu'ils éveillent,

Page 1