‹ Eugène Fromentin, peintre et écrivain. Ouvrage augmenté d'Un voyage en Egypte et d'autre notes et morceaux inédits de FromentinChapitre 4 sur 28 · I. Une Année dans le Sahel. Paris, Lévy · texte numérisé non relu

I. Une Année dans le Sahel. Paris, Lévy

leur expression intime et surtout leur aspect physique. « Son œuvre, dit-il, est l'exquise et parfaite illustration d'un voyage dont il aurait pu lui-même écrire le texte, car il apportait, en écrivant comme en peignant, la même exactitude de coup d'œil, la même vivacité de style et d'expression... 'Le paysagiste^ par je ne sais quelle prédestination singulière, était né peintre d'Orient ».

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L'influence de Marilhat sur Fromentin se manifeste, de 1847 ^ i85o, d'une manière plus accentuée encore. Un curieux témoignage de cette influence apparaît dans un tableau qui a figuré à son exposition posthume sous le n" 7, représentant la Moisson en Algérie. De grands arbres aux ramures découpées, un ciel rouge versant ses lueurs ardentes sur un paysage maçonné comme une muraille, une recherche de l'effet noble et un peu théâtral, tout fait penser à Marilhat, mais plutôt à ses défauts qu'à ses qualités : c'est du mauvais Marilhat. Les Tentes de la Smala de Si-Hamed-bel-Hadj (Sahara)^ épisode de son

voyage à Biskra, dont nous avons reproduit, dans les pages précédentes, une intéressante étude aux deux crayons (ii mars 1848), n» 263 de la vente après décès, révèlent une accentuation plus personnelle, une impression plus directe de la nature. Ce tableau a figuré au Salon de 1849 avec quatre autres toiles, souvenirs de son second voyage en Algérie : Une Smala passant l'Oued Bira{^ les Baraques du faubourg Bab-a-Zoun, une Rue à Constantine et la Place de la Brèche. Cette année-là Fromentin obtint une médaille de deuxième classe. Il avait fait un pas de plus, et un pas important, sur un terrain qui allait bientôt devenir son domaine propre. Ce qui ne paraissait à la surface qu'un accident dans sa carrière de peintre était déjà la loi de son talent et de sa vie. L'Algérie, dès le premier contact, Tavait soumis à ses poésies enchanteresses. Il n'eut pas besoin de longues réflexions pour sentir que TOrient vrai était encore un champ neuf, malgré les trois peintres qui l'avaient fait miroiter aux yeux de la génération romantique. Il restait à rendre son côté intime, individuel, particulier.

Aucun de ces cinq tableaux, qu'il eût cependant été bien instructif de revoir, ne figurait, ni à sa vente ni à l'exposition du quai Malaquais. La Place de la Brèche à Constantine, qui appartient à M. Du Mesnil, se trouve au catalogue, mais elle n'a pas été exposée. C'est un morceau d'ailleurs assez faible. Par contre, on a pu remarquer, de cette même époque, un charmant petit tableau, Arabes nomades levant leur camp, n» 77, appartenant également à M. Du Mesnil et qui a figuré au Salon de i85o. C'était un

effet du soir d'un sentiment exquis, superbe de ton, d'une ^/ (y exécution ferme, d'un émail transparent. Le ciel mourant, les ombres douces et bleuies, la profondeur de l'espace, l'immobilité de l'air, le rayonnement de la terre encore chaude, les silhouettes obscures du douar, tout, dans cette œuvre d'impression vive, respirait le calme recueilli des soirées africaines, de ces soirées presque sans crépuscule, où la nuit « vient comme un évanouissement ». Nous ne pensons pas que Fromentin eût encore rien fait d'aussi nettement senti. Déjà se montre en lui une préoccupation qui joue un rôle de premier plan dans toutes ses œuvres, je veux dire l'étude, le rendu de la lumière dans ses mille variations d'heure, de jour, de climat, de saison, de milieu, et surtout de la lumière diffuse, de celle qui enveloppe et qui adoucit. En même temps nous voyons prendre forme à ce souci profond, qui lui fait tant d'honneur, de détailler et de résumer tout à la fois, comme le fait la nature ; de passer graduellement de l'analyse à la synthèse, et, malgré son prodigieux talent d'observation et son acuité sensitive qui le poussent souvent au raffinement du détail, de voir en fin de compte les choses par le côté simple.

Le Salon de i85o, qu'il serait plus juste d'appeler le Salon de i85i, puisqu'il fut ouvert le 3o décembre au Palais-Royal, alors National, nous donne la suite du voyage à Biskra. Fromentin y fait irruption, sinon par , la qualité au moins par la quantité. Il exposa en effet onze tableaux. J'en ai relevé la liste dans le livret. Je crois qu'elle n'est pas sans intérêt en raison des sujets

eux-mêmes, auxquels il ajouta quelques légendes explicatives.

1179. — Arabes nomades levant leur camp. « L'Arabe du Tell ij/vy^ dit en parlant des Sahariens : — Vous êtes toujours en route comme des sauterelles, loin de votre faim et près de votre soif. «

1 180. — Femmes revenant de puiser de l'eau. — « Le Saharien ne fait absolument rien. Les travaux sont laissés aux femmes. Elles ont à faire le bois et Teau. »

1 1 8 1 . — Douar de SaJiari ; effet de soir. — « L^Arabe nomade est campé dans une vaste plaine; autour de lui rien ne trouble le silence... La maison est une pièce d^noffe tendue avec des os piqués dans le sable. »

1 182. — Biskra; village des Zibans.

1 1 83 . — Foukhala ; printemps.

1 184. — Biskra ; un enterrement.

1 185. — Marabout dans l'oasis.

1 186. — Tolga ; village des Zibans.

1187. — Plaine de En-Furchi ; route de Constantine à Batna,

1 188. — Douar sédentaire ; effet du matin.

1 189. — Douar sédentaire ; effet du soir.

Aucun de ces tableaux, qui étaient plutôt des études que des tableaux composés, n'a été revu, sauf le premier, à l'exposition du quai Malaquais.

De ce temps (1846 à i852, année de son troisième voyage en Afrique) datent un certain nombre de dessins qui ont paru à sa vente après décès. Ils sont d'une exécution plus écrite, plus précise et cependant beaucoup plus timide que les suivants, mais d'une justesse pittoresque déjà très remarquable. Ils sont faciles à reconnaître, Fromentin se servant alors pour ses études des deux crayons, — mine de plomb ou crayon Conté — , de sanguine et de

papier blanc jaunâtre assez épais. La Smala d'Hamedbel-Hadj, la vue d'Oasis que nous avons reproduite et

ARABE DE l'aGHOUAT.

(Fac-similé d'un croquis au crayon, d'Eugène Fromentin.)

celle que nous reproduisons en tête du chapitre II, ainsi, que l'Arabe sur un chameau qui figure en lettre, sont de ce moment. Il y a lieu même de présumer, d'après

le passage d'une des lettres de Fromentin à M. Du Mesnil, qu'ils ont été exécutés dans un endroit déterminé.

... Je ne vous parle pas du séjour que nous venons de faire dans une tribu saharienne à dix lieues dans le Sud, chez notre bien regrettable ami le scheik Si-Hamed-bel-Hadj ben Ganah. Ce sont des Jours uniques. Je ne veux pas déflorer ce sujet, qui mériterait un récit religieux, C^est certainement la perle fine de mes souvenirs.

Ah ! cher ami ! cher pauvre ami, toi qui mets un point d^exclamation après Sidi-Maloui ! cher ami, que n'as-tu passé avec nous ces soirées silencieuses, sous la tente en laine noire, au centre du grand douar nomade, notre hôte à côté de nous, la porte de la tente ouverte au levant sur Tinterminablc horizon du désert, pendant que le soleil se couchait sur l'autre horizon, sans bornes aussi, et que les troupeaux de chameaux défilaient sur le ciel rouge. J'ai des dessins, des croquis et des notes de tous ces lieux-là.

Un projet de publication qui séduisit alors Fromentin peut nous expliquer leur facture particulièrement soignée, en dehors de cette règle générale du début, chez les peintres, qui est la manière sèche. On trouve trace de ce projet, qui d'ailleurs n'eut pas de suite, dans un fragment de lettre publié par M. Burty*. Il avait sans doute pensé, avec son compagnon de voyage, Auguste Salzmann, à faire un album de vues et de scènes africaines accompagnant un texte descriptif.

... Notre projet de publication, dit-il, est en bonne voie d'exécution. Si les circonstances ne s'y refusent pas à Paris, il aura lieu. Nous aurons les éléments qu'il nous faut à peu de chose près. Je ne puis, bien entendu, entrer dans aucun détail. Je ne puis, cher ami, satisfaire à ta légitime envie d'anticiper sur le retour, de dépouiller

1. Les Dessins d'Eugène Fromentin. Paris-Londres, 1877, ^ vol. in-fol.

tout ce carton déjà volumineux de dessins grands ou petits, esquissés ou chercliés avec soin, de croquis de mouvement, de mosquées, de palmiers. Nous avons un peu de tout et c'est exact. Il y a progrès, visiblement progrès. Nous nous donnons beaucoup de mal, et nous avons déjà depuis un mois réformé des défauts et trouvé des ressources nouvelles. Que de richesses si, depuis cinq mois, le travail avait toujours été comme il va maintenant ! C'est, je t'assure, étonnant, ce que nous avons fait au milieu de déplacements continuels en défalquant les jours de route. J'estime que nous avons encore un mois de travail, déduction faite des jours de cheval.

Fromentin repensa plus tard à son projet, pour illustrer une nouvelle édition du Sahara et du Sahel, mais la mort ne lui laissa pas le temps de mettre en ordre ses cartons pour un tel travail. M.Eugène Pion, guidé par les conseils des amis et de la famille, a profité de Tidée pour son compte : il fait paraître le beau livre que l'on sait, qui est une véritable illustration du Sahara Qi du Sahel \ aussi complète que le permettait la dispersion actuelle des dessins.

L'influence de Marilhat persiste. Un tableau fort connu de Fromentin, ï Enterrement maure, exposé seul au Salon de 1853, nous la montre traversée par l'influence passagère de Diaz, qui, d'ailleurs, ne fut pas heureuse. La composition est belle, les attitudes sont justes, — le sujet y prêtait; — mais l'exécution est lourde, pâteuse, le coloris papillotant. C'est une carte de visite envoyée au Salon. A ce moment Fromentin est en Algérie pour la

I. Eugène Fromentin, Sahara et Sahel, édition illustrée de douze eaux-fortes, d'une héliogravure Goupil et de quarante-cinq fac-similés en relief de dessins et de croquis. Paris, Pion, i vol. in-4» de 400 pages.

troisième fois. Il voit L'Aghouat et y passe deux mois en plein été, il écrit les lettres à M. Du Mesnil et recueille sur nature cette moisson de dessins dont l'apparition après sa mort a été pour tous un si grand plaisir et un si précieux enseignement. Il accumule les matériaux dans ses cartons et dans sa mémoire. Cette période (i 852-53) est la genèse de sa virilité comme peintre et comme écrivain. Le temps affirmera son talent; il n'y ajoutera rien d'essentiel.

Je retrouverai l'écrivain plus tard. Le peintre apparaît avec toute son intensité d'observation dans les dessins de ce dernier séjour en Algérie, qui, on le sait, a duré une année entière. Ils se distinguent des autres au premier coup d'œil, et sont d'ailleurs beaucoup plus personnels que ceux des voyages antérieurs. Ils sont tous au crayon noir estompé, souvent rehaussé de blanc, sur papier gris très grossier, ou au crayon Conté; presque tous portent la désignation de l'endroit où s'est posé le pliant de l'artiste, la date et quelquefois Theure. Ce sont des études sur nature, rapides et par conséquent de facture large, sommaire, grossoyée et même brutale, de caractère net, incisif, avec la dominante d'effet mise en saillie. Les extrémités, les mains et les pieds sont à peine indiqués, mais le mouvement en est juste, cursif, d'une éloquence dans bien des cas exquise. Ces dessins méritent d'être étudiés de près par la jeune école, si elle veut se persuader de la nécessité d'une culture intellectuelle, s'ajoutant à des organes très sensibles, et de l'immense supériorité qu'elle donne aux yeux et à la main de celui qui la possède. C'est à elle, aussi bien qu'à son sens inné,

que Fromentin doit cette préoccupation incessante du style, de la synthèse, du choix dans le motif ou dans le morceau, qui revêt dans ses impressions une intensité si particulière et le met hors pair. Son crayon exprime du premier jet, avec une sûreté de sentiment qui me frappe profondément, le génie propre des pays algériens, c'est-àdire de rOrient dans sa forme la plus noble et la plus raffinée. Je dis cela d'autant plus aisément que j'ai visité moi-même ces régions et que j'en suis un admirateur passionné. Il a traduit la poésie du Sud dans ses formes supérieures, n'exagérant rien de sa violence, mais la rendant dans toute sa force. Il l'interroge sous toutes faces, mais sa sincérité le porte à effleurer le détail pour retenir l'accent décisif; l'indication d'ensemble lui suffit. C'est ainsi qu'agissent les vrais maîtres. Quoique son outil soit encore, par certains côtés, malhabile, il ne dit que ce qu'il veut dire et dit bien souvent tout ce qu'il veut dire. La note est si juste, si franche, qu'il a pu vivre jusqu'à la fin sur ce premier fond. « Ce qui me frappe, écrivait naguère M. Maxime Du Camp, c'est la sûreté extraordinaire de l'impression qu'il donne ». Pour ceux qui connaissent l'Afrique, c'est l'éloge qui revient à l'esprit devant chacun de ses dessins. Si je ne craignais que ma pensée fût défavorablement interprétée, j'ajouterais que le meilleur du peintre chez Fromentin est là. Il y a toujours dans le contact direct avec la nature une fleur de naïveté, que l'éloignement efface, si durable que soit la force du souvenir, et j'ai déjà dit que chez Fromentin le souvenir était d'une qualité extraordinaire.

Nous reproduisons dans notre travail quelques-uns de ces dessins, dont la majeure partie a passé à sa vente, et je ne puis, à leur propos, m'empêcher de rappeler une page du volume du Sahara, qui en explique le caractère :

« Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu'à Tinverse de ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec un centre obscur et des coins de lumière. C'est en quelque sorte du Rembrandt transposé ; rien n'est plus mystérieux.

« Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable; c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'œil y plonge, on '' ^ •

est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage, qui fait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. »

Fromentin s'était d'ailleurs préparé à cette vision climatérique, qui fut la véritable école de son individualité, par ses deux précédents voyages et par ce séjour à Saint- Raphaël, sur les côtes lumineuses de la Provence, qu'il fit vv au lendemain de son mariage, avant son départ pour Alger. Comme pour un instrument qu'on accorde, ce

qu'il avait fait jusqu'alors n'était que prélude. Du même coup le peintre du Simoun et l'écrivain du Sahara allaient naître de cette grande insolation du voyage à L'Aghouat et de ces longs recueillements de Blidah et de Mustapha d'Alger.

Je trouve la trace de cette secousse décisive dans quelques fragments de lettres intimes adressées à M. Du Mesnil. On y trouvera, comme dans toutes ses lettres, ces habitudes de modestie et d'étude de soi-même qui rendaient Fromentin si sympathique à ceux à qui il ouvrait son âme. Il écrivait à son ami, quelques jours après son arrivée à L'Aghouat :

... Tout va bien, je voudrais seulement être très savant, très robuste, très grand peintre, avoir une journée sans fin ; alors je pourrais montrer au monde étonné ce que c'est qu'un beau pays. Ce qui me navre, c'est de penser d'avance au peu que je rapporterai de cette immense mine où tout est à prendre...

... Je ne me sais aucun gré des qualités acquises et ne suis frappé que des qualités absentes. Voilà le dernier mot et le plus juste de mon opinion sur ma peinture...

... C'est inouï que depuis les premiers jours on veuille, malgré tout et malgré moi, me faire un peintre avant le temps. Ce que tu attends de moi est plus effrayant encore, car à toi je voudrais ne pas manquer, et, il faut le dire, tu es presque aussi sévère que moi pour moi, mais de beaucoup plus ambitieux. Je ne suis pas ambitieux, du moins je n'en sais rien. Je ne sais pas où je vais; quelque chose d'aussi vague qu'un instinct, mais d'aussi violent que la plus forte passion, me pousse au fond d'un sillon dont je ne vois, dont je ne regarde pas le bout, et je ne sais où il me mène...

... Ce n'est pas de la joie que j'éprouve ici, ni du bonheur. Il me serait difficile de t'expliquer cela. Je n'ai jamais éprouvé un tel détachement de lieu, malgré le vigoureux désir d'en tirer parti. Je visite

ce pays comme on examine une proie, avidement, avec curiosité, satisfaction, mais sans amour, et je sens que le jour où je pourrai le quitter sans trop laisser derrière moi, où j'en aurai extrait ce que Je suis venu y chercher, sera certes le plus joyeux jour de mon voyage...

...Je crains bien de n'avoir pas été très clair dans la description ))^

sommaire que j'ai essayé de te faire de L'Aghouat. C'est difficile en \ \ tout cas, surtout pour moi, qui ne sais nullement décrire d'après nature, et dont les impressions ne s'expriment aisément que par le »/ ^ souvenir...

... Il fait un temps admirable. Cette journée a été la plus belle peut-être que j'aie vue en Afrique. Je voudrais avoir quarante bras, et des journées sans nuit, et un cerveau à l'épreuve de toute fatigue...

... Il fait très chaud. Nous avons maintenant une moyenne de 40® à l'ombre et de 60" au soleil. Il y a deux jours, nous avons eu 42° et 64°. J'aurai mis toute ma bonne volonté dans ce voyage. On s'étonnerait moins peut-être du peu que j'en rapporterai, si l'on savait dans quelles conditions de température et de vie matérielle on travaille à L'Aghouat en plein été. Tout ce qui vit ici dort les trois quarts de la journée. Si je restais plus longtemps je sens que le climat m'entraînerait aussi et que le travail ne tiendrait pas contre le sommeil...

... Si je n'étais pas si bête, je mettrais un peu dans ce que je produis de la flamme qui me brûle...

Je passerai assez rapidement sur le Salon de iSSy, malgré Timportance, comme nombre et comme intérêt particulier, des tableaux exposés. Fromentin n'est point encore sorti de sa première manière. La pratique de sa peinture s'y montre certes bien affermie; mais elle ne s'est pas sensiblement modifiée, et nous allons la trouver dans son summum de- force et d'éclat au Salon de 1859. Elle est plus robuste que tendre; sa pâte coulée et pleine rappelle celle de Cabat et de Marilhat, elle a des brillants, des

chatoiements de tons francs que l'émail de l'âge transformera en pierres dures. Les bleus, les rouges, les verts, les roux sont superbes; ils juxtaposent avec hardiesse leurs timbres sonores. Quoique M. Edmond About, dans le compte rendu qu'il fit dans la Presse comme successeur de Théophile Gautier passé au Moniteur, ait regretté, à propos de l'exposition de Fromentin, « que son faire un peu gratiné le range parmi les victimes de M. Decamps », nous devons reconnaître qu'à ce moment le style du jeune maître, en tant qu'interprétation pittoresque et expressive de rOrient, est affranchi des premières incertitudes. Fromentin, comme peintre, existe déjà indubitablement ; son mode lui appartient et n'appartient qu'à lui. Ses recherches porteront maintenant sur l'exécution seule, que nous verrons évoluer à chaque étape vers un registre plus délicat, le registre de Corot, où le gris reste la base de l'harmonie. Sans rien perdre de ses qualités éminentes de coloriste, il deviendra peu à peu, à partir de iSSg, plus harmoniste. Le reproche sérieux que l'on peut faire aux tableaux de cette première période, qui est la période de production intensive, c'est une certaine sécheresse dans les contours, et, sauf exception pour quelques œuvres d une réussite admirable, une certaine rigidité dans les lignes perspectives du paysage; c'est aussi un manque réel d'enveloppe dans les premiers plans.

Les titres des sept tableaux exposés au Salon de iSSy étaient : Chasseurs de bécasses, Arabes chassant le faucon. Marchands arabes en voyage. Halte de tnarchands devant El Aghouat, Tribu nomade en voyage, Diffa, réception du

6o EUGENE FROMENTIN.

soir. Chasse à la ga{elle dans le Hodna. Les deux derniers sont restés célèbres dans l'œuvre de Fromentin; la composition de la Diffa est d\m mouvement et d'une noblesse remarquables; les nombreux dessins de la vente exécutés pour ce tableau en pouvaient donner une idée exacte. Tous les tableaux de cette première période ayant malheureusement en grande partie quitté la France et se trouvant dispersés en Belgique, en Suisse, en Angleterre et en Amérique, une seule des sept toiles de 1857 s'est trouvée à l'exposition posthume, la moins intéressante peut-être : c'QsiXo. Halte de marchands devant El Aghouat, qui appartient à M. Van Praët, de Bruxelles.

Arrêtons-nous au grand Salon, au Salon-roi dans Tœuvre de Fromentin, à celui de iSSg. Cette année-là le peintre de l'Algérie, déjà célèbre par ses deux volumes, mérita Tacclamation unanime du public et de la presse. Il fut récompensé, je l'ai dit, d'une première médaille et de la croix de la Légion d'honneur. Le succès fut complet, mais ce fut surtout un succès de choix; les juges les plus difficiles cédèrent sans réserve. Théophile Gautier, / dont les Salons avaient acquis une importance excep- V tionnelle, consacra aux cinq envois de Fromentin : les Bateleurs nègres dans les tribus, une Rue à El Aghouat, la Lisière d'oasis pendant le sirocco, le Souvenir d'Algérie et une Audience che{ un Khalifat, un article tout entier dans le Moniteur du 26 mai. Trois de ces tableaux, les trois derniers, qui comptent certainement parmi les plus caractéristiques, se trouvaient au quai Malaquais.

Les Bateleurs nègres étaient un tableau d'une viva-

cité extrême, d'un entrain d'allure et d'effet que n'a oubliés aucun de ceux qui l'ont vu. Le spectacle choisi était des plus piquants entre tous ceux que peut fournir l'Algérie, et je ne puis résister au plaisir de citer en son entier la description qu'en fait la plume de Théophile Gautier :

« Des bateleurs nègres vont d'une oasis, d'une tribu à l'autre, chassant devant eux, sur la plaine aride hérissée de touffes sèches d'alfa, l'âne maigre qui porte leur attirail de saltimbanques. Lorsqu'ils rencontrent un douar en voyage, ils improvisent une représentation, et les noirs spectres, bariolés de guenilles éclatantes, d'oripeaux ternis où le soleil sait bien mettre un éclair, commencent à gambader étrangement sur un fond de blancheur, au son des crotales et tarboukas, se déhanchant, se démenant, gesticulant comme des singes ivres. La sueur ruisselle sur leurs masques de bronze, et leurs grosses lèvres épanouies par de larges rires laissent briller des lueurs de nacre. »

V Audience che^ un Khalifat dans le Sahara, qui appartient aujourd'hui à M. Tabourier, et dont on a vu une répétition à l'exposition du quai Malaquais, n'éveille pas un moindre enthousiasme sous la plume de Gautier. De fait c'est un superbe et vigoureux tableau, tout enflammé d'oppositions lumineuses, d'une exécution large, tranquille et franche, métallisée par les ondes vermeilles d'un soleil qui exalte les blancs et fait vibrer les ombres. La composition est d'une simplicité émouvante. Un groupe de cavaliers s'est arrêté devant le haut péristyle en troncs de palmiers crépis à la chaux sous lequel le caïd, accroupi dans son burnous de laine, le visage bronzé, farouche, solennel,

donne audience au milieu de son entourage. Le chef est descendu de cheval et vient lui donner Taccolade. La lumière frappe le fronton du péristyle et coupant la muraille du fond, comme dans la Noce juive de Delacroix, concentre l'effet sur le groupe central et fait saillir toutes ces figures drapées de blanc. C'est bien là le Sahara avec sa poésie violente, héroïque, féodale. Gautier déclare ce tableau l'un des plus parfaits qu'ait encore produits M. Eugène Fromentin, qui, dit-il, « s'est fait une manière à lui originale, spirituelle et vive », Je ne saurais contredire à ce jugement. Toutefois un tableau, exposé à ce même Salon et que je considère comme le chef-d'œuvre même de Fromentin, m'émeut davantage encore, c'est le Simoun.

Cette petite toile, qui ne mesure que o'",7i de haut sur i"',o8 de large, est en vérité une pure merveilUe. Elle appartenait à M. Buloz, le directeur de la Repue des Deux Mondes; peu de temps après, la famille eut le courage de s'en séparer et de la mettre en vente; elle fut achetée un prix dérisoire, 6,000 francs, je crois, par M. Georges Petit. Que faisaient le Louvre et le Luxembourg pendant ce temps? Ils se recueillaient, sans doute. Dans la gravure à l'eau-forte qu'en a faite pour nous la pointe si habile de M. Maxime Lalanne, nous lui avons conservé son titre de Simoun, le plus connu, quoique sa qualification officielle soit une Lisière d'oasis pendant le sirocco, qui est la vraie. <( Il semble, dit encore Gautier, qu'on ne puisse peindre le vent, cette chose incolore et sans forme, et cependant il souffle d'une manière visible dans le tableau de M. Fro-

mentin. » Dans toute la force d'un terme qu'on ne doit employer qu'avec réserve, c'est un chef-d'œuvre, parce que tout y est à l'unisson : l'idée poétique, la vérité de l'impression, la qualité de la peinture. En le peignant, Fromentin n'aurait- il pas pensé à cette petite eau-forte impétueuse et de couleur incomparable, de Rembrandt, dont il se souvient à la seconde page du Sahara pour peindre le côté pathétique de la vie de voyage : « Trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage ; à gauche, une plaine à perte de vue ; un grand ciel où descend une immense nuée d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui cheminent en hâte et fuient le dos au vent. » C'est possible. Le motif est pris, autant qu'il me paraît, sur la lisière sud de l'oasis de Biskra. Mais ce que la gravure de M. Lalanne ne peut rendre, c'est la finesse extraordinaire du ton gris fauve dont la monochromie rend, jusqu'à l'illusion, les larges ondées de sable qui montent dans l'atmosphère en remous obliques et serrés et couvrent peu à peu le ciel d'un voile funèbre. Lorsque l'art arrive à cette hauteur d'expression, il égale presque la nature; cependant le cas est rare. Tels sont le Coup de soleil de Ruysdaël et le Givre de Rousseau.

Le Souvenir d'Algérie, qui appartient, je crois, à M. Beugniet, est un des Fromentin les plus solidementpeints que je connaisse; il doit être plus ancien que sa date. Je ne serais pas étonné qu'il ait été peint en Algérie même. Notre ami Paul Mantz, dans le premier Salon de la Galette des Beaux-Arts, parle de ce tableau et des

autres sur un ton de chaleureux enthousiasme. Il admire

dans celui-ci « le groupe de cavaliers aux costumes éclatants égrenés comme des rubis sur les pentes yertes d'une vallée que traverse un aqueduc romain ». , .

Quant à la Rue à El-Aghouat, que nous reproduisons plus loin, c'est un morceau d'un caractère architectural et, n'était la petitesse du cadre, je dirais presque monumental. Je ne puis songer à ce rêve nostalgique de soleil, de chaleur et de silence sans frissonner. En un trait il résume le caractère des villes sahariennes. C'est le « pays , v de la soif » vécu, senti et traduit. La synthèse d'une sensation d'ensemble ne saurait aller plus loin, et cette synthèse, nous la retrouvons dans le commentaire écrit qu'il donne lui-même de son tableau, dans la description qu'il fait de cette rue Bab-el-Gharbi, de « la porte de l'Ouest* » : (( Vers une heure, Tombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé ; assis, on n'en a pas encore sur les pieds ; debout, le soleil vous effleure encore la tête; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit. La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens poussent de petits aboiements quand il leur arrive de passer sur ce pavé métallique ; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées; l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu, cependant, tu vois sortir des porches entre-bâillés de grandes figures / pâles, mornes, vêtues de blanc, avec l'air plutôt exténué ^

I. Un Été dans le Sahara. Paris, Michel Lévy, iSSy, p. 160-61.

que pensif; elles arrivent les yeux clignotants, la tête basse et se faisant, de l'ombre de leur voile, un abri pour tout le corps sous ce soleil perpendiculaire. L'une après l'autre elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens, qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauche du pavé ; c'est la seule différence qu'il y ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir. »

Le tableau de la Lisière d'oasis pendant le sirocco est le pont jeté entre les premières manières de peindre de Fromentin et celle qu'à partir de 1861, avec des fluctuations, des temps d'arrêt, des battues à droite et à gauche, des tâtonnements, il a finalement suivie et perfectionnée sans relâche. 11 marque avec une grande netteté le premier besoin de rendre les valeurs de ton plutôt dans leurs finesses et dans leurs accords que dans leurs oppositions, un souci passionné de rompre sa main au clavier des couleurs changeantes de la nature et de ses gammes monochromes, et de s'élever

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enfin vers Tidéal haut placé des peintres de la lumière. ^ Les gens avisés ont pu déjà pressentir, dans Tauteur de la Lisière d'oasis, un des harmonistes les mieux doués de Técole française. Corot, le grand harmoniste. Ta converti à ses grâces exquises, et sa doctrine se greffe sur les influences que j'ai soulignées précédemment. Le gris, le gris divin de Corot intervient sous le pinceau de Fromentin pour envelopper les lignes et les adoucir. Il est dès lors, presque sans qu'il s'en aperçoive, sa grande préoccupation. Pour le moment il en sent d'instinct tout le prix, — ce qui n'était pas sans mérite dans un temps où le courant romantique précipitait encore les artistes vers les excès du ton monté et les grandes oppositions de la couleur ; — plus tard, par la plume, par la parole et par le pinceau, il s'en posera Tapôtre éloquent. Les gris, gris d'argent, gris d'améthyste ou de turquoise, s'insinuent dans son coloris pour en doubler les délica-v"V tesses sans rien lui ôter de ses énergies prime-sautières. Le gris bienfaisant, c'est l'air, c'est l'enveloppe, c'est la douce atmosphère. Voyez Velazquez, voyez Ruisdaël et Brauwer, Van Goyen et Teniers, Chardin et Prud'hon, voyez enfin notre cher et regretté Corot, dont l'importance dans le mouvement naturaliste de l'art contemporain sera appréciée bientôt, espérons-le, à sa complète valeur.

Marilhat, Decamps, Delacroix, — celui-ci non au point de vue des procédés, mais au point de vue des ressources du coloris, et, au vrai, plutôt par l'admiration que Fromentin affirme en toute occasion pour son génie

que pour le parti qu'il en tire dans son œuvre, — et pardessus tout Corot : tels sont les maîtres, parmi les modernes, avec lesquels le chantre du Sahel a gardé les plus naturelles affinités. Marilhat avait eu les adorations de sa jeunesse ; sur le tard, Corot resta son dieu suprême. Il Taimait, le comprenait et l'admirait avec un enthousiasme vraiment communicatif. Il disait, sans détours et presque avec violence, lui qui aimait en tout les nuances et les tempéraments, que Corot était le grand maître, la source vive et généreuse à laquelle Técole devait s'abreuver. Quand on le mettait sur ce terrain, sa conversation s'animait d'une ardeur singulière. Je me souviens d'un entretien que j'eus un matin avec lui, dans son atelier, sur le peintre du Souvenir de Marissel, ce chef-d'œuvre unique, de nature sentie et rendue, que nous avons vu reparaître il n'y a pas longtemps à la vente Laurent Richard. Fromentin était de belle humeur, son esprit était allègre, sa parole en verve. Tout ce qu'il me dit de Corot, de son rôle, de ses hardiesses novatrices, de son sentiment incomparable de la lumière, de son adorable sensibilité, de son sens exquis du ton juste, était à retenir, et j'eusse voulu être un sténographe. C'était un merveilleux article improvisé, dont le fond résumait de vigoureuses convictions. Je sentais, sous le tour éclatant et comme ailé des paroles, une émotion vive, une opinion longuement réfléchie et étudiée. « D'ailleurs, s'écria-t-il en manière de conclusion, il faut que je trouve le temps, avant de mourir, d'écrire ce que je pense de notre vieux Corot! » Il n'eut pas ce temps, et c'est à jamais regrettable, car les

choses qu'il eût écrites eussent été d'un bien grand enseignement. Qui les écrira maintenant?

Ses jugements sur la peinture de Corot auraient jeté des lueurs très vives sur la sienne propre, surtout sur les efforts de ses dernières années. Il est certain que, sans Corot, Fromentin n'eût pas peint ce délicieux petit chefd'œuvre, Une jnarche d'Arabes dans le désert, où le gris revêt les plus pénétrantes poésies.

Donc, pour en revenir à Tannée 1 86 1, Fromentin, jusqu'à la Lisière, peint avec une sécheresse relative ; son coloris, retenu vers les gammes chaudes, est puissant, éclatant niême, et d'une intensité très vibrante, avec des émaux d'une grande richesse ; mais il manque de fondu, de transitions et d'enveloppe; le procédé, très uni, est rigide d'aspect; la pâte, très transparente dans les lumières et dans les tons francs, particulièrement dans les verts et les rouges, est opaque dans les ombres et sourde dans les demi-teintes; la trame est d'un tissu très serré, mais la broderie manque de souplesse.

A partir du Salon de 1861, au contraire, Fromentin se montre avec des qualités nouvelles. D'abord, il s'est élevé de l'étude au tableau; il a quitté le Sahara pour le Sahel, le soleil de l'été pour les fraîcheurs et les verdures du printemps. Il cherche à peindre clair, et peu à peu à peindre plus lié et plus frais; son instinct si juste lui conseille de fuir le noir comme un mortel ennemi, ce noir voulu de certains peintres qui croient ainsi imiter les vieux maîtres. Tous les gris fins, qui sont les demi-teintes lumineuses du blanc, apparaissent insensiblement sous son

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