‹ Eugène Fromentin, peintre et écrivain. Ouvrage augmenté d'Un voyage en Egypte et d'autre notes et morceaux inédits de FromentinChapitre 6 sur 28 · CENTAURESSE, PAR FROMENTIN · texte numérisé non relu

CENTAURESSE, PAR FROMENTIN

(Dessin à la mine de plomb pour le tableau.)

du sentiment pittoresque et du style, les qualités les plus rares du peintre d'histoire. Le tableau des Centaures appartient à M. Alexandre Dumas. Celui-ci n'a point à regretter de l'avoir acquis. C'est une œuvre un peu pénible et d'une signification assez compliquée, d'un coloris un peu pâle, mais très fine en somme, très curieuse en bien des parties, et d'une exécution très délicate. Les figures

sont tiers de nature. Centaures et centauresses s'ébattent dans un vert paysage dont les frondaisons printanières font un rideau de couleur tendre sur lequel les silhouettes se découpent en clair. Une lumière douce, mais très vive, anime tout le tableau. Le groupe des femmes, au premier plan à gauche, me paraît de beaucoup le mieux réussi. J'aime cependant assez peu le caprice qui leur a donné leurs croupes blanches de jument et leurs rousses chevelures de femme; l'effet en est bizarre. Mais que de délicieux détails! que d'accents pleins de grâce et d'originalité ! La centauresse vue de dos, dont nous reproduisons ici l'étude au crayon noir, est d'un modelé excellent. Peut-être verra-t-on l'origine allégorique du tableau dans ce passage si plastique des dernières pages du Sahel : « Le galop d'un cheval bien monté est encore un spectacle unique, comme tout exercice équestre fait pour montrer, dans leur moment d'activité commune et dans leur accord, les. deux créatures les plus intelligentes et les plus achevées par la forme que Dieu ait faites. Séparez-les, on dirait que chacune d'elles est incomplète, car ni l'une ni l'autre n'a plus son maximum de puissance; accouplez-les, mêlez l'homme au cheval, donnez au torse l'initiative et la volonté, donnez au reste du corps les attributs combinés de la promptitude et de la vigueur, et vous avez un être souverainement fort, pensant et agissant, courageux et rapide, libre et soumis.jLa Grèce n'a rien imaginé ni de plus naturel ni de plus grand. Elle a montré par là que la statue équestre était le dernier mot de la statuaire humaine, et, de ce monstre aux proportions réelles qui n'est que

l'alliance audacieusement figurée d'un robuste cheval et d'un bel homme, elle en a fait Téducateur de ses héros, rinventeur de ses sciences, le précepteur du plus agile, du plus brave et du plus beau des hommes. »

Fromentin tenait beaucoup à cette œuvre de la maturité de son talent. Il s'en expliquait volontiers à ses amis. La forme humaine, qu'il avait toujours peinte habillée ou drapée, l'attirait invinciblement, et il voulait se prouver à lui-même qu'il pouvait échapper au cercle un peu étroit où le succès et, disons-le, de merveilleuses aptitudes l'avaient enfermé. Tentative pleine d'écueils et de déboires, mais généreuse ! Il avait une âme résolue et l'espérance d'un long avenir. Hélas! rêve sans lendemain, la mort le guettait au milieu de ses plus nobles ardeurs ! On sait qu'il revint à plusieurs reprises sur le même sujet. Un autre tableau. Centaure et Centauresse, d'exécution déjà plus libre, se trouvait à sa vente posthume. Le même sujet devait figurer sur des panneaux commandés par le prince Demidotf. Les charmantes études pour une femme nue, morte et étendue par terre, intitulées dans le catalogue V Incendie, étaient destinées à un tableau du même ordre qu'il n'eut pas le temps de mener à fin. Une d'elles, rachetée par M'"^ Fromentin, très petite ébauche dans la gamme des gris argentés, était ravissante. J'ai tenu à en donner une gravure.

Maintenant, en examinant la carrière du peintre avec sang-froid et en tenant compte de son tempérament plus délicat que robuste, de son esprit plus fait pour butiner comme l'abeille que pour labourer dans un dur sillon.

n'est-il pas permis de dire qu'il eût usé ses forces dans cette tentative, sans grand profit pour son repos et sa renommée? Le bon La Fontaine nous dit qu'il ne faut jamais forcer son génie.

Ce sentiment des grandes choses et ce goût pour les larges horizons de l'art se traduisaient par son amour et son respect des maîtres anciens. Ses opinions à l'égard du style ne transigeaient jamais. Je puis donner, en exemple, une longue et curieuse lettre qu'il écrivait, de Saint- Maurice, à son jeune ami le peintre Humbert, l'auteur de la Dalila du Salon de 1873. Il s'agissait d'une Judith dont celui-ci lui avait soumis Tesquisse. Cette lettre présente un grand intérêt de forme et de pensée :

Saint-Maurice, 6 septembre 1872.

Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous avoir fait attendre ma réponse quelques jours de trop. Vous me demandez un avis des plus graves, et Tintérèt que vous voulez bien y attacher m'embarrasse autant qu'il m honore. Je ne puis me taire puisque vous me priez de parler; et, d'autre part, je ne voudrais pas, sous prétexte de conseil discuter un projet que je n'ai pas sous les yeux, jeter ma manière de voir à travers la vôtre et gêner la libre conception de votre œuvre.

Tout ce que je puis faire, c'est d'insister avec vous sur ce qu'elle a de délicat, et de vous indiquer le point de vue où je me placerais pour l'entreprendre, où je me maintiendrais surtout pendant toute la durée de l'exécution.

Très beau sujet, mais très délicat; c'est convenu. Vous en sentez comme moi les ressources, le charme et les dangers. La difficulté naît du moment où l'esprit littéraire s'en empare, où, la situation ne vous suffisant plus, vous prétendez en faire un symbole. Elle s'accroît de toutes les nuances que vous vous proposez d'y mettre : attitude.

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