‹ Eugène Fromentin, peintre et écrivain. Ouvrage augmenté d'Un voyage en Egypte et d'autre notes et morceaux inédits de FromentinChapitre 7 sur 28 · FEMME DES TRIBUS PORTANT UN FARDEAU · texte numérisé non relu

FEMME DES TRIBUS PORTANT UN FARDEAU

(Fac-similé d'un dessin au crajon, d'Eugène Fromentin.)

gestes, physionomie, regards. Si vous poussez l'analyse jusque-là, ne vous y trompez pas, ce qui pour le romancier chargé d^écrire la scène, pour la comédienne chargée de la traduire, serait un gros et périlleux problème, — tout cela, pour le peintre, devient un cassetéte où les plus malins perdraient leur peine. Considérez, d^'autre part, que la couleur locale, que vous ne vous refuserez pas, le luxe des étoffes, le déshabillé de la femme, Tatmosphère de la tente, rhomme endormi dans le clair-obscur, en un mot la mise en scène au "milieu de laquelle apparaîtra ce personnage, d'autant plus équivoque qu'il exprimera des sentiments plus subtils, et plus confus, considérez, dis-je, que cette mise en scène peut donner à votre sujet un faux air d^iventure galante et de tragédie d^alcôve ; — ce qui n'est ni dans Tesprit de Pœuvre ni dans la vérité de Thistoire. Car, au vrai, Judith n'est ni une Dalila ni une Omphale. Il se mêle au souvenir de son équipée, non seulement le dénouement sanglant qui la relève, mais Pidée d'un sacrifice et la préméditation de se livrer pour un but sacré.

Si vous vouliez absolument faire du symbolisme au bout du pinceau, et faire de votre œuvre un mythe instructif et vrai, telle est la signification qu'il faudrait lui donner : une femme qui se dévoue pour une cause suprême; une victime offerte au salut d'un peuple; — une sorte de fille de Jephté, d'Iphigénie, qui livre son honneur, au lieu de sa vie, et dont la beauté n'est qu'un instrument de vengeance.

Représentez-vous une Charlotte Corday trouvant Marat dans son lit, au lieu de le trouver dans sa baignoire.

Recomposez la légende de ces héroïnes modernes, et demandezvous si l'élément tragique ne l'emportera pas sur l'élément romanesque, et si, dans l'imagination du compositeur fidèle à l'esprit de la légende, il entrerait autre chose que l'idée d'un acte terrible, auguste en quelque sorte, et sacré. Il ne s'agit pas, je le répète, de la Dalila antique ou moderne, ni de l'énigmatique et mortel regard, des Jocondes dont le monde est plein, pour ses délices et pour son malheur. Il s'agit de circonstances très exceptionnelles où la femme s'est trouvée chargée de responsabilités spéciales et a revêtu le caractère le plus grave.

Je puis me tromper, mais dans tous les cas examinez et vérifiez

go EUGÈNE FROMENTIN.

et s'il en est ainsi, vous voyez que la moralité du sujet devient tout autre, et qu'il ne pourra que gagner, soit en vérité, soit en noblesse, à être traité dans les cordes les plus austères, les plus grandioses, les plus tragiques.

Or je ne vous cacherai pas que cette donnée singulièrement noble m'effraye un peu pour l'esprit nerveux, vivant, dramatique d'un moderne. Peu à peu la corde d'airain se relâchera, et je vois d'ici sur quel rythme charmant et subtil vous écrirez cette page de pur dorien. Vous aurez avec cela beaucoup de succès; mais je voudrais plus. Ai-je tort?

Voici donc à votre place ce que je ferais :

D'abord, j'écarterais tout ce qui est joli; je supprimerais tout ce qui est luxe. Il suffirait qu'un bijou brillât dans l'ombre comme une étincelle au collier des portraits de Rembrandt, pour faire imaginer que votre Judith en est couverte.

Je tâcherais de trouver le geste de la résolution ; c'est-à-dire : la victime est devenue le sacrificateur; elle va abattre une tête exécrable. De physionomie, peu ou point; si vous la trouviez, ce serait un miracle; à ce défaut votre tableau perd pied; une attitude, une arabesque et pas d'effet. De la lumière sur elle, de l'ombre sur lui. Pas. de clair-obscur vrai. I.a pénombre et les draperies vous ramènent à l'alcôve, et votre Judith aurait pour titre : le danger des bonnes fortunes. Pas de littérature, soye\ peintre, et ne respirez que l'amour du grand, du beau, du simple. Mettez-vous, tenez-vous dans des dispositions d'âme telles que l'idée reste très ingénue et que la plastique seule vous entraîne. Ne visez pas à être autrement expressif : votre tableau peut se passer de signification profonde, et dans tous les cas il vaut mieux qu'il n'en ait pas que d'en poursuivre une chimérique ou contestable.

Demandez-vous, — non pour en faire un pastiche, mais pour vous maintenir à ces hauteurs de vue où tous les dangers des interprétations modernes disparaissent, — demandez-vous comment un Italien du bon temps concevrait le tableau.

Un Vénitien, pour le sûr, aurait très peu habillé Judith : il l'aurait montrée dans son relief et son éclat, blanche, grande, grasse; on eût oublié la tête, à supposer qu'il s'en fût occupé. On aurait deviné dans l'ombre le corps rouge sombre du rustre, en armure. Absence

LL=i^u!lterTnie se

LA CUREE (Musée clu Luxembouro )

Iinp. A.QuaiTf'

totale d'expression, la plus grande banalité d'attitude. Le sujet serait devenu de la plastique pure, et la plastique elle-même une occasion favorable de peindre deux beaux morceaux se faisant contraste : Tun d'ambre, l'autre d'ocre rouge. Vous auriez, aux bibelots près, quelque chose comme une nym.phe outragée par un satyre. Les figures seraient peu vêtues, et le tableau, n'en doutez pas, serait tragique peut-être, mais admirablement noble assurément et chaste à coup sûr. Quant aux Florentins, souvenez-vous de la Judith du vieux Mantegna : colossale, solennelle, emmaillotée dans ses draperies de Sibylle, sorte de Clytemnestre, moins le crime.

Amusez-vous à penser à cela : c'est peut-être là le meilleur des guides. Et toutes mes phrases pourraient se réduire à ceci : Défiezvous du moderne; pensez à la Salomé de Regnault, pour vous tenir à l'opposé. Placez-vous sous l'invocation des anciens.

En voilà bien long, trop long. Je me relis et j'hésite à vous envoyer ce délayage. Prenez-en ce qui peut en être extrait pour votre usage; ou, si cela vous trouble ou vous embarbouille, jetez-le vite au feu, oubliez-le, mettez-vous à l'œuvre, et bon courage. .

Encore un mot. L'époque est mauvaise, le sens moral bien bas, le goût public éperdu, sinon perdu. Que chacun de nous travaille à le relever. Il dépend de vous, sur un sujet pareil, de donner une leçon d'art, une leçon de style, une leçon de goût.

Notons en passant que M. Humbert, sans doute effrayé par cette grande ombre du Mantègne, évoquée ainsi à ses yeux, fit l'année suivante sa Dalila, qui est un tableau essentiellement moderne et un peu parent de la Salomé, de Regnault.

L'année 1869 est remarquable. Fromentin envoie au Salon Une Fantasia en Algérie et la Halte de muletiers ; il est nommé officier de la Légion d'honneur. Les fantasias arabes sont le superlatif de Tœuvre de Fromentin, tout au moins, sa partie la plus magistrale. Il en a tiré

des effets d'une vivacité auxquels, seul, avec sa faculté de garder dans sa mémoire les images reçues, il pouvait atteindre. Reportons-nous aux dernières pages du Sahel, et nous verrons à quel point ce spectacle grandiose l'avait remué, et avec quelle souplesse de talent il a su mettre au même diapason la description peinte et la description écrite. En lisant ces pages, on voit le tableau de 1869, et, mieux que le tableau, on voit la scène elle-même.

» Imagine, dit-il, ce qui ne pourra jamais revivre dans ces notes où la forme est froide, où la phrase est lente ; imagine ce qu'il y a de plus impétueux dans le désordre, de plus insaisissable dans la vitesse, de plus rayonnant dans des couleurs crues frappées de soleil. Figuretoi le scintillement des armes, le pétillement de la lumière sur tous ces groupes en mouvement, les haïks dénoués par la course, les frissonnements du vent dans les étoffes, l'éclat fugitif comme Téclair de tant de choses brillantes, des rouges vifs, des orangés pareils à du feu, des blancs froids qu'inondaient les gris du ciel, les selles de velours, les selles d'or, les pompons aux têtières des chevaux, les œillières criblées de broderies, les plastrons, les brides, les mors trempés de sueur ou ruisselants d'écume. Ajoute à ce luxe de visions fait pour les yeux le tumulte encore plus étourdissant de ce que l'on entend, les cris des coureurs, les clameurs des femmes, le tapage delà poudre, le terrible galop des chevaux lancés à toute volée, le tintement, le cliquetis de mille et mille choses sonores. Donne à la scène son vrai cadre, que tu connais, calme et blond, seulement un peu voilé par des poussières, et peut-être

entreverras-tu, dans le pêle-mêle d'une action joyeuse comme une fête, enivrante comme la guerre, le spectacle éblouissant qu'on appelle une fantasia arabe. » Et Fromentin ajoute, en faisant allusion à Delacroix : « Ce spectacle attend son peintre. Un seul homme aujourd'hui saurait le comprendre et le traduire; lui seul aurait la fantaisie ingénieuse et la puissance, l'audace et le droit de l'essayer. » Cet hommag-e est presque un excès de modestie, et je ne vois pas un peintre, fût-il Delacroix, fûtil Regnaultj qui eût pu réussir mieux que Fromentin dans cette difficile traduction. Fromentin s'en est tiré par la grâce, la légèreté, le chatoiement délicat des lumières, la finesse de groupement des valeurs, l'accord parfait du paysage et des figures. Ce n'était pas la plus mauvaise façon.

Fromentin était à Venise lorsque lui parvint la nouvelle de nos premiers désastres.

Il revint brusquement à Paris prendre sa femme et sa iille et se retira avec elles à Saint' Maurice, où il passa le temps de la guerre, Dieu sait au milieu de quelles tristesses et de quelles angoisses ! Fromentin adorait son pays, et il ne se remit jamais entièrement d'une telle épreuve.

La cruelle période de 1870-71 met un temps d'arrêt dans son œuvre; elle y marque une nouvelle et dernière phase. Les voyages de Venise, d'Egypte et de

Hollande viennent balancer dans son esprit et effacer un peu sur sa palette les souvenirs de l'Afrique bien-aimée. Après un laps de trois ans, il reparaît au Salon avec deux grandes vues de Venise : le Grand Canal et le Môle.

Cet envoi reçut un accueil assez froid de la presse et du public. C'était une injustice. Fromentin avait vu Venise sous un éclairage un peu plombé et un peu terne, et il avait eu la franchise de peindre ainsi la ville ensoleillée des Doges. Bien souvent j'ai été frappé par cet aspect morne des eaux et du ciel, sur lequel s'enlevaient avec rigidité les palais, les maisons aux toits rouges, aux longues cheminées, aux assises verdies par le flot, aux contrevents de couleur. Le romantisme incandescent de M. Ziem a fait du tort à la Venise réelle. Sur la foi de cette interprétation conventionnelle, on s'attend beaucoup trop, lorsque l'on débarque pour la première fois à Venise, à des ruissellements de lumière et à des flamboiements de tons éclatants. Pour ma part, je connais peu d'aussi solide et d'aussi franche traduction de Venise telle qu'elle est, c'est-à-dire frappée dans toutes ses anciennes élégances par les injures du temps et des hommes, que ces deux toiles de Fromentin. Je les ai revues maintes fois et l'exécution m'en a paru d'une décision particulière.

Je passerai rapidement sur le Salon de 1874. J'eus l'honneur d'en rendre compte dans la Ga{ette des Beaux- Arts.

L'on me permettra de rappeler ce que j'écrivais alors de l'une des deux toiles que Fromentin avait exposées. — « Le Rapin restera au premier rang dans son œuvre,

parmi ses tableaux les plus complets et les plus brillants. Il y règne, en vérité, une délicieuse fraîcheur. Quel calme et quelle discrétion d'effet! Au milieu d'une belle falaise ocreuse et sombre, que couronnent quelques touffes de lentisques et d'oliviers, s'ouvre une large grotte. Du fond de son ombre obscure et transparente, dont le velouté indéfinissable fait penser à l'aile de la chauve-souris, une source s'échappe en un mince filet d'argent. Fromentin n'a-t-il pas songé là à ses promenades aux environs de Blidah et à TOued-el-Kebir ? « La petite rivière prend naissance, dit-il, au fond d'un ravin étroit, peu profond, et, comme toutes les rivières montagneuses à leur origine, on la surprend d'abord dans un riant berceau à fond de roche, tapissé de" feuillages, de -roseaux et de lauriersroses; elle y naît dans la fraîcheur de l'ombre, dans la retraite et dans le silenee, comme les idées dans le paisible

cerveau d'un solitaire La montagne est rocheuse,

escarpée et fréquemment creusée par de profonds éboulements. On y voit peu d'arbres, excepté de loin en loin quelques vieux oliviers plantés horizontalement dans les talus. » N'est-ce pas en six lignes le tableau tout entier ?

Celui de 1876, qui fut le dernier, nous transporte en Egypte. Le Nil et le Souvenir d'Esneh furent jugés d'une exécution un peu triste.

Il semble, en effet, que sur ces oeuvres plane un douloureux pressentiment. La main est toujours alerte et souple; mais le sourire des années d'enthousiasme est voilé ; la couleur est comme engourdie dans une gamme

neutre de reflets violets. Et cependant que de poésie large

il y avait dans ce grand fleuve roulant ses eaux limoneuses entre des berges plates et basses ! que de noblesse dans ce groupe de femmes accroupies !

Il est à remarquer, d'ailleurs, que les scènes que son crayon nota en Egypte lui fournirent la matière de délicieuses compositions. A ce point de vue, peu de tableaux dans son œuvre valent plus que les toiles égyptiennes. Quoi de mieux équilibré comme jeux de lumière que les Canges sur le Nil ; de plus vif comme impression juste du geste, du mouvement, de Taccent rythmique que le Sacliki au bord du Nil, dont nous donnons ici Tesquisse à la plume; déplus charmant, comme groupement de figures, que cette Ville au bord du Nil, où des fellahs tirent sur la corde d'une cange pour lui faire remonter le fleuve; de plus délicieux comme silhouette, de plus net comme style^ de plus serré comme facture que ce bijou intitulé Bac sur le Nil et daté de 1871 ? Ce petit tableau est, avec le précédent, de ceux qui m'ont le plus frappé à Texposition du quai Malaquais. Un Arabe, au premier plan, se détache sur le gris estompé d'un ciel uniforme qu'éclaire la lueur indécise du soleil levant; il est monté sur un chameau vu de profil; à côté, deux fellahs debout; au loin, dans la vapeur, une barque. Fromentin a rarement dessiné avec cette acuité d'écriture. Ce parfait morceau appartient à M. Landon.

Je ne sais comment se comporteront ces derniers tableaux, peints dans une enveloppe de violets ardoisés ; s'ils pousseront au noir par la suite ou s'ils resteront ce qu'ils sont; mais ce qui est certain, c'est qu'ils méritent

le haut prix que leur ont attribué les collectionneurs.

Les années 1871, 1872 et iSyS sont climatériques dans la manière de peindre de Fromentin. Pour moi, c'est l'époque culminante de son talent. Il semble avoir retrouvé la fermeté, la précision et l'éclat cristallin de sa pâte à ses débuts pour y ajouter les transparences et les fluidités de sa couleur, le tissu léger de ses giacis, tels que pous les avons admirés dans la grande Chasse au héron. Il conçut à ce moment le plan d'un important tableau, le Rhamadan, dont malheureusement il ne peignit que les esquisses détachées. Toutes ces esquisses passèrent dans les mains de M. Verdé-Delisle. Depuis, elles ont été dispersées au décès de celui-ci. C'étaient des études de figures drapées, assises ou debout, presque toutes dans l'attitude de la prière, La couleur en était d'un beau ton doré qui s'était immédiatement émaillé. Je les tiens pour des morceaux de peinture d'une qualité très rare.

Je n'ai fait que glaner dans l'œuvre considérable de Fromentin. Beaucoup d'autres productions mériteraient d'être indiquées ici. Je me contenterai de citer : la Tribu en marche traversant un gué [i^6g)^ appartenant à M. Isaac Pereire ; la ravissante Halte de muletiers (i 872), à M. Lepel- Gointet; les Arabes faisant boire leurs chevaux à une source dans un ravin (1874); le Berger kabyle conduisant son troupeau, les Arabes attaqués par une lionne, les Femmes arabes en voyage, fin comme un Wouwerman, à M. Alfred Marne, et surtout le superbe tableau, d'une énergie poignante dans les tons brûlés, sorte de fournaise ardente où hommes et bêtes se tordent étendus sur le sol.

qui est connu sous le nom de Pays de la soif et qui fut peint, si je ne me trompe, en 1869. L'âpreté et l'intensité de Teffet sont portées au comble dans cette dernière toile. Le souffle de la mort qui plane sur la steppe incendiée, les vautours gris qui tourbillonnent dans l'air, attendant leur proie, les convulsions horribles des malheureux torturés par la soif, l'éclat même de la lumière qui rayonne et chante la mort sur un rythme sonore et menaçant, tout me rappelle certaines mélodies décharnées du Requiem de Berlioz. Fromentin n'a rien produit de plus vigoureux.

Je rappellerai enfin son dernier projet de tableau V Incendie, dont une des études peintes, celle que nous avons fait graver, est un morceau d'une anatomie très délicate.

En résumé, comme je l'ai déjà dit, le peintre chez Fromentin était plutôt un harmoniste qu'un coloriste : c'est-à-dire qu'il cherchait plutôt les accords que les oppositions. Nous l'avons vu osciller entre Marilhat, Decamps, Delacroix, pour se fixer sur la fin à Corot, l'harmoniste par excellence. J'ajouterai encore que les raffinements de coloris et d'exécution de son voisin et ami M. Gustave Moreau, — adepte d'un autre raffiné, Gustave Ricard, — ne le laissèrent pas indifférent, et qu'il serait aisé d'en relever dans ses méthodes les traces positives. Comme chez lui, sa palette est riche des tons les plus fins, les plus précieux, que son pinceau excelle à faire scintiller en les juxtaposant. Comme chez M. Moreau encore, la couleur ne s'exalte pas; le temps l'avivera en l'émaillant, mais elle restera toujours tendre et claire, ce qui est une grande

JEUNE LAGHOUATl.

(Fac-similé d'un croquis au crayon, d'Eugène Fromentin.)

condition de durée. Malgré tout cela, malgré ces influences qui traversent son œuvre, malgré le défaut de cuirasse qu'il tenait de son éducation technique, tardive et sommaire, Fromentin n'est point un artiste de seconde main; il s'assimile, il n'imite jamais. Son sentiment est entier et incontestablement original. Il est Fromentin, et son nom seul suffit à éveiller le souvenir de toutes les qualités qui le feront vivre assurément au premier rang des peintres de son temps.

Fromentin a travaillé sans relâche, et sa production a été des plus fécondes, trop féconde même, car il a fait pour le commerce des répétitions, expédiées aux quatre coins du monde, qui valaient rarement les œuvres originales. La liste complète de ses tableaux serait impossible à dresser, — il en a vendu beaucoup de la main à la main à des marchands étrangers — , mais je crois n'avoir omis aucun morceau important. Quant à ses dessins, faits sur nature, dont l'ensemble a fguré à la vente posthume, j'ai dit plus haut ce que je pensais de leur justesse d'impression et de leur extrême sincérité. Les meilleurs et les plus nombreux viennent du second séjour en Afrique (Mustapha, Blidah et L'Aghouat — i853).

L'action de Fromentin, sur l'école de peinture contemporaine, sans avoir été ni très bruyante ni très apparente, n'en a pas moins été importante et continue. Sa parole, ses conseils et ses encouragements, autant que son exemple, ont agi vivement sur un groupe d'artistes jeunes et intelligents, qu'il avait pris sous son patronage. Très bon et très indulgent dans les relations d'intimité, il savait

en même temps être très persuasif, et il est incontestable qu'il a dirigé les débuts d'une petite école de tendances relevées, qail l'a conduite et soutenue dans la voie du succès. MM. Henry Lévy, Humbert, Cormon, Thirion, Huguet et quelques autres encore lui doivent beaucoup. Sa disparition a fait au milieu d'eux un vide qui ne sera pas comblé. De même, le jury du Salon a perdu en lui un de ses organes les plus actifs et les plus éclairés.

Fromentin avait des idées personnelles très arrêtées aussi bien sur l'organisation des expositions que sur le mouvement de l'art contemporain, et, s'il avait vécu davantage, nul doute qu'il ne les eût exposées avec toute l'autorité que lui donnait l'éclat de sa plume. Il écrivit même sur ce sujet, à l'administration des Beaux-Arts, une lettre dont la franchise et l'allure un peu vives éveillèrent certaines susceptibilités.

Il avait depuis longtemps été préoccupé, et cette préoccupation se fait jour dans bien des passages du Sahara^ du Sahel et des Maîtres d'autrefois, de dire sa pensée sur l'esthétique de l'art moderne; mais, comme il apportait dans les manifestations actives et extérieuresune grande réserve, il ne s'était point décidé à rompre le silence.

Une fois, cependant, au mois de mars 1864, il avait eu le projet de faire une conférence publique sur cette délicate matière. Le projet ne se réalisa pas, mais il en résulta divers fragments importants qui furent retrouvés dans ses papiers. Ce manuscrit, malheureusement ina-

chevé, a pour titre : Un Programme de critique. Je pense que quelques-uns de ces fragments seront lus avec grand intérêt, rien de ce qu'a écrit Fromentin, même à l'état d'ébauche, comme ceci, n'étant indifférent. On y trouvera l'essentiel de ses pensées sur ce que Ton pourrait appeler la république des arts en France.

Toutefois, et bien que je les juge dignes de la mémoire littéraire de Fromentin, par conséquent dignes d'être publiés, j'insiste sur le caractère inachevé et fragmentaire de ces morceaux, auxquels manque la revision définitive de l'auteur.

Les premières lignes nous donneront une note caractéristique du tempérament complexe d'Eugène Fromentin, je veux parler de Tessence même de sa critique en matière d'art : une extrême hardiesse, une entière franchise (( envers les idées », alliées à un grand respect pour les personnes. Le bruit qu'ont fait les Maîtres d'autrefois tient, en effet, pour une grande partie, à la liberté même des jugements. D'autre part, si Fromentin n'a point écrit de Salon, tâche dont il se serait acquitté comme personne, il faut en chercher la raison dans sa tendance presque excessive à ménager les personnes.

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