‹ Eugène Fromentin, peintre et écrivain. Ouvrage augmenté d'Un voyage en Egypte et d'autre notes et morceaux inédits de FromentinChapitre 8 sur 28 · UN PROGRAMME DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

UN PROGRAMME DE CRITIQUE

Messieurs,

Le titre même de cet entretien doit vous rassurer. S'il est vaste, il est du moins très circonspect. Il permet de poser beaucoup de questions, sans nous obliger précisément à les résoudre. Il exclut la technique des choses en ne touchant qu'à leur moralité. Il autorise

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un aperçu général et rapide de ce qu'on pense, de ce qu'on aime en fait d'art, de ce qu'on écrit sur ces matières; et cependant il n'entraîne pas à l'examen périlleux des productions. Il supprime ainsi la vraie difficulté : celle de citer des noms et de Juger des œuvres. Vous n'avez donc pas à craindre que j'impose à vos convictions, à vos sympathies d'esprit, à vos amitiés personnelles, quelles qu'elles soient, la moindre contrainte ou le plus léger froissement. Nous n'avons point à instruire un de ces procès irritants, comme il s'en est produit trop souvent depuis une trentaine d'années, qui opposent les écoles, engagent les personnes, compromettent les systèmes, contestent les renommées, et dont la gravité nous mettrait, vous et moi, dans un grand embarras. Nous nous réunissons ce soir dans le but d'examiner ensemble, avec toute sorte dé respect pour les individus, et la plus grande hardiesse envers les idées, quels sont l'esprit, les habitudes, les points de vue de la critique contemporaine, quand elle s'applique à l'étude des arts plastiques, c'est-à-dire quel est, sur le même sujet, le véritable état de nos opinions.

, Et d'abord avons-nous des opinions? C'est une question, messieurs, dont notre amour-propre n'a pas à souffrir, si nous songeons que le commencement de toute science et de toute sagesse est de s'apercevoir qu'on ne sait rien. Avons-nous', dis-je, des opinions? J'entends par là des opinions raisonnées, judicieuses, armées pour les querelles, capables de se défendre par de bonnes raisons, de poursuivre l'erreur sous les mille déguisements des préjugés, de serrer la vérité de près et de la montrer du doigt, partout et là seulement où elle est. Ces opinions, d'ailleurs, qui pour se développer ont besoin d'un sens heureux, servi par une grande culture; cet avis motivé sur des choses de l'ordre le plus élevé et le plus délicat; cette compétence à résoudre certains problèmes qui divisent ou découragent, vous le savez, les praticiens même les plus consommés; en un mot, cette demi-certitude individuelle qu'on est convenu d'appeler des doctrines, qui nous l'aurait faite, je vous le demande? où l'aurions-nous puisée? quel en serait l'inspirateur? quel en serait le guide? et n'y

aurait-il pas miracle, au contraire, à ce que le public fût en possession d'un corps de doctrines quand ses éclaireurs naturels en ont si peu?

Allons droit au fond des choses ; établissons les faits tels qu'ils sont; soulevons les apparences, et, dussions-nous nous attrister, ne déguisons rien.

Les apparences sont séduisantes.

La France possède un grand nombre d'artistes, — un très grand nombre; — je n'essayerai pas d'en estimer le chiffre, pour ne pas vous effrayer sur l'immensité d'une production dont l'écoulement régulier, presque total, constitue lui-même un problème économique extrêmement curieux. Envisagée dans son ensemble, avec l'homogénéité relative qui lui vient de son esprit français, cette masse de talents nous donne à l'extérieur un ascendant très réel. Autant par son importance numérique que par son initiative et ses vrais mérites, notre école tient aujourd'hui le premier rang dans le monde. Qui donc oserait le nier, puisque les faits le prouvent? Il a fallu, lors d'un concours récent, — à la dernière exposition de Londres, pourquoi ne le dirais-Je pas? il a fallu que la France se fit volontairement bien petite ou bien modeste, pour laisser concevoir, de sa valeur artistique incontestable, des idées si contraires à la vérité. Cette méprise, du reste, qui prouve une fois de plus que la modestie risque souvent de se faire prendre au mot, ce court malentendu n'a pas la moindre importance. Notre école française est ce qu'elle est : nombreuse, active, relativement brillante, très rayonnante, puisque de tous les points du globe on l'imite, on l'étudié, on s'en inquiète, on y adhère, on s'y incorpore; — j'ajouterai qu'elle est enviée, ce qui est bien un des signes de la force.

A l'intérieur, la situation n'est pas moins bonne. Le public et les artistes semblent d'accord sur bien des points. Si ceux-ci, je le répète, produisent immensément, le public a des besoins insatiables, et le mécanisme de ce fait industriel est tel que nulle part, sauf de courtes et temporaires exceptions, on n'aperçoit trop d'engorgement. Grâce à cet impôt libéral, prélevé chaque année sur le budget de vos fantaisies, tous vivent ou à peu prèSj et si cet à peu près, messieurs, cache ici comme ailleurs bien des souffrances et de regrettables misères, devons-nous nous accuser d'un malheur qui pourrait être une des lois mêmes de l'émulation, une des nécessités de la vie ? La

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plupart prospèrent; quelques-uns atteignent à la richesse; un certain nombre devraient achever leur carrière dans l'opulence. Les moyens d'exposition abondent. Ils sont divers, de toute nature et devenus si réguliers, qu'il n'y a plus, pour ainsi dire, d'interruption dans ce courant continuel d'affaires ou de sympathies, qui met en communication les intelligences ou les intérêts. Partout où il y a quelque lacune, on y supplée; ce que l'initiative du gouvernement ne suffit pas à faire, d'autres l'achèvent. Et comme dans cette répartition, si égale qu'elle soit, de faveurs, de publicité ou d'honneurs, il se trouve toujours ou des imperfections, ou des oublis, ou des intérêts froissés, ou des ambitions impatientes, comme rien n'est parfait dans ce monde : voyez, il se trouve aussi des spéculateurs ingénieux, disons mieux, des philanthropes assez entreprenants pour rêver la perfection d'un système d'exhibitions déjà fort complexe et pour le tenter. Appelons ces lieux de publicité des marchés, si nous parlons affaires, — nommons-les des foyers d'influence ou des centres [d'enseignement, si nous changeons de point de vue; constatons dans tous les cas que bien peu de chose manque encore aux modes de publicité dont les artistes disposent et que sous ce rapport leur situation doit faire envie aux gens de lettres et aux musiciens.

Considérez que les journaux sont à leur merci. Chaque exposition annuelle est une solennité, une fête pour l'intelligence, comme on le répète, dont tous s'emparent, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, depuis le plus léger jusqu'au plus sérieux, pour entretenir pendant six mois le monde entier de ce que la France a produit de peinture dans l'année courante. Bien peu d'œuvres échappent à cette investigation minutieuse de tout ce qui porte à peu près la marque du bien. Bien peu de noms sont privés [de cette douceur de passer de bouche en bouche et de s'éterniser. Renommée éphémère, soit; mais de quoi se compose la vraie renommée, sinon d'un peu ou de beaucoup de bruit qui se renouvelle et puis qui dure? — Les œuvres sont reproduites avec profusion, et tous les procédés de l'industrie la plus moderne semblent avoir été créés pour servir d'agents à cette circulation prodigieuse d'une œuvre unique, multipliée presque à l'égale du livre. Cela ne suffit point encore, et pour que la reproduction soit, sinon plus complète, du moins plus piquante en adoptant jusqu'aux formes littéraires, des écrivains de

mérite, d'un grand talent, d'un art consommé, se font complaisamment les copistes du dernier des peintres, et consacrent, dans un but que Je ne me suis jamais bien expliqué, tous les soins d'une plume habile, à des imitations qui quelquefois font beaucoup d'honneur aux originaux. Expositions publiques ou demi-publiques, expositions privées, ventes de tableaux, travaux décoratifs dans les églises, dans les monuments : y a-t-il une circonstance, un incident qui ne soit mis à profit, un lieu qu'on néglige, excepté peut-être un seul, le Musée du Louvre? — Mais nous y reviendrons, car un oubli si grave doit avoir sa raison.

Quant à nous autres, messieurs, quant à nous, public, n'êtesvous pas d'avis qu'il faudrait être bien exigeant pour nous demander au delà de ce que nous donnons? Si les intermédiaires si zélés dont je parlais tout à l'heure mettent l'empressement que vous savez à nous signaler les œuvres ou les noms, quel empressement non moins grand ne mettons-nous point à les accueillir! Nous avons vraiment des instincts d'art, des inclinations de goût, qui font de notre pays, dit-on, et de notre époque^ un lieu et comme un temps choisi pour l'épanouissement des idées belles. Ces instincts nous les avons assez larges pour ne rien exclure; assez précis pour nous inspirer des préférences. Nous avons une curiosité généreuse pour toutes les choses de l'esprit ; une sensualité des yeux qui nous fait aimer les toiles peintes et nous fait courir en foule vers les lieux où on les expose, comme à des spectacles agréables ou émouvants, suivant la nature ou le degré de l'intérêt qui nous y porte. Il y a parmi nous beaucoup de dilettanti et d'amateurs passionnés. Notre époque tout entière a même, disons-le, un faux air de dilettantisme éclairé, assez propre à donner des illusions, — mais qui pourtant voudrait être examiné d'un peu près, dans cette espèce d'examen de conscienee que j'oserai tout à l'heure demander à chacun de vous.

Nous encourageons, nous battons des mains, nous guettons à leur début les talents à peine révélés, nous les saluons comme une bonne nouvelle. Il y a même de nos jours, à l'égard des peintres naissants, une sorte d'unanimité d'espérance et de satisfaction qui n'a pas toujours eu lieu, tant s'en faut, qui n'existe pas au même degré dans certains arts voisins, et dont le seul tort peut-être serait de ressembler quelquefois aux amabilités de l'indifférence.

IIO

Quoi qu'il en soit, messieurs, que ce soit conviction ou insouciance, succès d'estime ou succès de politesse, le résultat, dans la forme au moins, est le même, du moment qu'il se traduit pour les artistes par un succès.

On les applaudit, on les récompense, on les honore. Quelques anciens préjugés désobligeants tendent à se dissiper. L'opinion du monde un peu plus Juste; le sens plus clair de l'estime qu'on doit aux efforts de l'intelligence; le caractère mieux apprécié d'une profession — libérale entre toutes, — indépendante s'il en fut, — par conséquent exempte de beaucoup de petites servitudes méprisables; la responsabilité si grave engagée dans de pareilles luttes; la dureté des épreuves; l'isolement dans l'effort; les joies secrètes de l'étude, en même temps que ses douleurs inconnues ; enfin la grandeur, même un peu chimérique, du but; — tout cela, mieux compris sans doute, concourt à relever justement dans l'estime publique ce peuple de visionnaires qui ne saurait être, croyez-le bien, ni trop honoré ni très à plaindre.

Quelques-uns, dans ces vicissitudes du succès dont l'histoire mériterait d'être écrite et serait profondément instructive, — quelques-uns ont le brusque et fugitif éclat des météores : c'est une comparaison, fort usitée en pareil cas, dont on me permettra de me servir à ce propos. Ils viennent on ne sait d'où; ils disparaissent on ne sait pourquoi. A qui la faute? on se le demande. Le public étonné de leur peu de durée s'inquiète un moment du secret de ces existences rapides. Puis une autre se lève qui les fait oublier; et Dieu sait, messieurs, dans quelles profondeurs ont plongé ces choses tristes et bien injustement dédaignées qu'on appelle des astres éteints. D'autres semblent traverser une longue série de nuits nuageuses; on les soupçonne, on ne les voit pas. Des années se passent dans cette bizarre obscurité qui ne dépend pas d'eux, jusqu'au jour où je ne sais quelle embellie se fait dans notre atmosphère troublée et nous y montre le point très brillant d'un talent de premier ordre en pleine expansion de lumière et n'attendant plus que cette attention des esprits qui fait la glojre.

Malgré ces accidents que je me borne à vous signaler en passant, sans y chercher de preuves, le fait que je voudrais pour le moment établir est celui-ci : il semble qu'un équilibre à peu près satisfaisant règne entre les artistes et le public. Au point de vue matériel, les

intérêts sont d^accord ; le goût des arts se répand, se propage et s'accroît dans la proportion même où se multiplient les besoins de produire; de part et d'autre on est convenu d'élever les prix; les transactions se font à des conditions si nouvelles qu'acheteurs et vendeurs sont étonnés, et ce qu'il y a de particulier, c'est que l'amour-propre de tous a l'air de s'en trouver bien. Au point de vue moral, il n'y a pas conflit que je sache entre le goût de ceux qui apprécient et la fantaisie de ceux qui créent. Une influence réciproque, un mouvement de réaction mutuelle, l'atmosphère commune que nous respirons tous, imprégnée des mêmes idées; les courants de la mode qui nous dirigent; surtout un besoin général de s'entendre, de se comprendre et de se plaire; un esprit de conciliation propre aux époques fatiguées, et comme une certaine urbanité de mœurs qui se fait sentir jusque dans les inspirations les plus libres de l'atelier : — comment tant de causes ou permanentes ou toutes modernes n'amèneraient-elles pas la fusion la plus cordiale entre un public quasi artiste et des artistes quasi mondains? Ainsi, on peut dire avec certitude que notre époque aime sincèrement les arts, et en particulier la peinture, pour bien préciser celui des arts dont nous vous entretenons. Non seulement on l'a dit, mais on l'écrit, mais on le prouve par les manifestations d'un intérêt toujours dispos, infatigable, avide, impatient de nouveautés, magnifique quelquefois, ingénieux souvent, et dont les excès mêmes, inspirés par la naïveté du sentiment, ne sauraient être pour ce motif ni discutés ni condamnés par la raison.

Et cependant, messieurs, ne trouvez-vous pas que, dans cet heureux état de prospérité, d'entente et de fusion dont je viens de vous tracer le tableau, quelque chose au fond ne va pas tout à fait bien ?

Et n'apercevez-vous pas qu'il y a place ici pour certains doutes? Ces doutes, je vais essayer de vous les soumettre.

On se plaint, on récrimine, on regrette. On voudrait mieux, on demanderait plus. On dit que les bonnes œuvres sont rares ; que les grandes n'existent plus; que le talent diminue au fur et à mesure qu'il se multiplie; que le sang des fortes écoles s'appauvrit à mesure

que leur lignée s'accroît ; que les caractères s'émoussent, que les consciences sont moins austères ; que Toriginalité disparaît sous les convenances; on est fatigué du médiocre, on voudrait du bon^ Et puis ce flot croissant de productions inquiète, épouvante; on dit que la curiosité a des bornes, que la plus sincère passion pour les œuvres de Tesprit veut des temps d'arrêt, des repos, et que cette marée périodique de six ou sept mille tableaux affluant tous les dix mois au même lieu, se répandant sur le même public, finira par submerger le goût du beau et par le noyer dans une inévitable lassitude.

D'autre part, on raisonne ainsi : nous ne sommes pas libres; ce n'est pas nous qui régissons le goût; nous ne dirigeons rien, on nous gouverne. Les faveurs du public sont despotiques; il faut payer cher pour les obtenir et plus cher encore pour les conserver; nul ne s'appartient que tant qu'il est inconnu; à peine accueilli par la publicité, vous devenez son esclave; le succès par le temps qui court n'est au fond qu'une servitude. Soyez vous, qui vous comprendra? Soyez tout le monde, la foule vous adopte, le parti des raffinés vous abandonne. On nous demande de grandes œuvres, et c'est peine perdue que d'en entreprendre, parce que rien ne les inspire plus, que personne n'y croit, ni nous ni les autres; et c'est 'une formule de vaine condoléance par laquelle on est convenu de porter le deuil des grandes et nobles habitudes de peindre. La grande peinture est morte. C'est chose entendue. Quand il en revient, voyez plutôt l'effet funèbre qu'elle produit sur la jovialité des vivants.

Ceux qui font les délicats ne sont que blasés. Ce n'est pas la banalité qui déplaît, c'est tout ce qui porte un sceau trop vif; ce n'est pas du mieux qu'on voudrait, c'est de l'extraordinaire. Et l'extraordinaire est le fait des hallucinés; les peintres ne sont pas des mangeurs d'opium. Quant aux moyens libres de nous produire, nous n'en aurons jamais assez, parce qu'en pareille matière la liberté absolue n'est que le droit. Nous envoyons de sept à huit mille tableaux chaque année à l'entrée d'un palais qui n'a pas été disposé pour nous, mais qu'on nous prête. On en reçoit trois mille au plus. Ce vaste triage est fait par un tribunal que nous ne connaissons pas, que nous n'avons pas nommé, qui n'est plus de notre âge ; qui a oublié de la jeunesse ses ambitions, ses ignorances, ses intempérances, ses mœurs, ses misères; qui règle le goût sans comprendre

que le goût peut changer, et qui chicane Tavenir en oubliant qu'il parle au nom du passé. On nous parque arbitrairement dans des lieux fort laids; le jour est mauvais, Tespace trop ménagé, l'encombrement odieux. Les mauvaises œuvres déteignent sur les bonnes, au point que le niveau s'abaisse et qu'une sorte. d'égalité médiocre donne de cette confuse agglomération de peinture des idées à vous dégoûter d'en faire. Les talents trop sensibles hésitent à se fourvoyer dan-s ce milieu impitoyable, qui semble déshabiller la peinture et ne mettre à nu que ses vilenies. Les gens qui se respectent s'en éloignent. Les exclus boudent et se demandent s'il n'y aurait pas moyen de créer ailleurs un centre plus hospitalier pour les nouveaux venus. Nous voulons des expositions libres, des associations, des groupes. Fractionnons-nous, créons des coteries. N'admettons dans chaque groupe que les talents qui s'estiment, se comprennent et se donnent mutuellement raison. Réunis dans ce grand palais, qui devient la tour de Babel, nous composons un tel chaos que le monde y voit la confusion des langues, et c'est un malheur pour tous. — La critique au surplus nous sert mal tout en se donnant beaucoup de peine. Comme agent de publicité, elle a du bon : comme intermédiaire entre le public et nous, elle oublie que c'est nous qui créons et que c'est le public qu'elle doit soumettre. Elle hésite entre les deux, représentant successivement les idées de chacun et ne servant qu'à demi les intérêts supérieurs de l'art. Si quelqu'un a le droit d'agir sur l'opinion, de la diriger, de la ramener, de l'éclairer quand elle s'égare, qui donc a ce droit et ce pouvoir, sinon les gens qui la gouvernent du bout de leur plume ?

D'ailleurs, ils ont eux-mêmes leurs passions, leurs faiblesses et leur tempérament. Les uns sont des esprits chagrins qui n'aiment rien, d'autres des optimistes aimables qui, n'aimant pas grand'chose, adoptent tout, et dont la main sans grande ardeur ne distribue que des blâmes sans portée ou des caresses un peu froides. D'autres ne font pas autre chose que reproduire en langue écrite l'expression des sentiments recueillis dans le pêle-mêle obscur de ce qu'on est convenu d'appeler le public inexpérimenté du dimanche. Au reste, ce sont des gens de lettres, ayant à peine un pied dans les ateliers, ne connaissant des secrets du travail que ce qu'on aperçoit par le trou des serrures. Est-il bien certain qu'ils y entendent quelque chose? et

ne serait-ce pas surprenant de les voir du premier coup poser le doigt sur des vérités qui nous échappent à nous, et nous mettre d'accord sur les points de discorde qui nous divisent? A ce propos, messieurs, je crois que de temps à autre il y a certaines fiertés qui s'insurgent contre ce fait bizarre, en effet, mais inévitable, contre cette tutelle des arts plastiques exercée par les lettres. Si la chose était possible, on ne serait pas fâché de s'émanciper et de revendiquer le droit de s'expliquer soi-même et directement avec le public. Or, ce problème est de ceux qu'il faut abandonner. Je pense, car il s'est produit de tout temps et je n'aperçois pas qu'il ait jamais été résolu.

Telle est la moindre partie des griefs articulés par les artistes contre la destinée qui les a fait naître au xix'' siècle, et que vous connaîtriez plus au long si chacun les exposait par écrit, ou si vous lisiez seulement les projets de réforme publiés sous leur inspiration immédiate. On les accuse, ils répondent. Et dans ce condit que dit la critique?

La critique, messieurs, est bien embarrassée et pour une très bonne raison : c'est que, placée sur la limite même qui sépare les ateliers du monde, elle participe un peu de ces deux milieux et doit en refléter à son insu toutes les contradictions.

Elle est de l'avis du public sur la faiblesse croissante des expositions périodiques et par conséquent sur rabaissement du niveau. Elle se fait à ce sujet l'écho des plaintes, des regrets, des exhortations ou des réprimandes. Elle gourmande amicalement les artistes sur leur peu d'ardeur, sur leur manque d'audace. Elle leur prêche des vertus qui semblent n'être plus de notre âge : le désintéressement, l'abnégation, le pur amour du travail, l'ambition élevée de la seule gloire. A l'appui de ces conseils, elle invoque de grands exemples et les nobles souvenirs d'un temps ni plus ni moins héroïque que le nôtre, mais oti l'héroïsme affectait seulement d'autres formes. Il n'y a pas de grands noms, de modèles accomplis que la critique sérieuse ne juge à propos de citer pour enflammer l'imagination des jeunes gens et leur inspirer le respect salutaire de leurs origines et de leur mandat. On retrouve, à travers ces sages remontrances de la critique exercée par les hommes de lettres, quelque chose du sentiment romanesque et charmant qu'on avait, vers i83o, des choses positives de la vie : la passion de la lutte, la

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