PREFACE. "" IX
C'est donc tout un demi-siècle de poésie, que je replace, h la fois, sous les yeux de ceux que je n'ose plus appeler mes contemporains.
J'ai vu d'autres spectacles, assisté à d'autres luttes, connu et aimé d'autres hommes : aussi combien, au bas de mes vers, de dates invraisemblables pour moi-même ! Combien de chères dédicaces, assombrissant ces deux volumes de leur hommage funéraire! Mais si je suis d'un autre temps par la naissance, on voudra bien reconnaître que mes idées, mes sentiments, mes passions, mes espérances sont bien de l'heure présente; que mes regards se portent en avant, dans une attente émue, parfois inquiète, du côté de l'aube lumineuse et voilée dont je ne verrai pas le soleil.
On s'expliquera mieux maintenant — mais à quoi bon le dire? — par la manière dont presque toutes ces poésies ont été, dès longtemps, conçues, écrites et publiées, qu'elles aient pu l'être en dehors de toute préoccupation littéraire autre que le souci de la langue poétique la plus simple, en dehors de tout pjirti
PRBFAGK .
pris d'école; et que les défauts mêmes qu'on pourrait reprocher à mes vers soient souvent leur seule raison d'être. Ni le vieux fonds d'éducation classique et universitaire, avec les impérissables modèles que j'ai si longtemps commentés; ni les théories du romantisme triomphant, dont mes vingt ans saluaient la victoire ; ni les utiles retours de l'école du bon sens; ni les fières et rigides beautés du Parnasse, d'un éclat si décoratif; ni les nouvelles et dernières tentatives de réforme, bien propres à déconcerter l'oreille, et même un peu la raison : rien n'a compté pour moi, rien n'a pesé sur moi, au prix de la sincérité du sentiment, qui me dicta mes premiers vers et m'inspira tous les autres. Cette sincérité, de quelque façon qu'on la juge, j'en ai retrouvé, j'en ai ressenti l'impression presque neuve en relisant moi-même ces poésies. Loin de chercher des comparaisons dont j'aurais eu parfois à souffrir, j'ai reconnu qu'en tout j'étais resté fidèle aux goûts, aux préférences, aux habitudes d'esprit, aux convictions de ma jeunesse.
PREFACE. Xr
Même au déclin de Tâge, en me regardant, après tant d^années, dans cet étroit miroir, il m'a semblé — est-ce une illudon? — que je n'avais pas trop vieilli à mes yeux. Quelle chance et quel espoir de durée, si je n'avais pas trop vieilli non plus pourceux qui me liront aujourd'hui — et peut-être demain !
Juillet 1898.
Pages intimes