‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 113 sur 167 · MON AMI L. LAURENT^PIGHAT · texte numérisé non relu

MON AMI L. LAURENT^PIGHAT

Ami, TOUS demandez comment Septembre, en ce pays normand.

S'écoule et passe ?

Sur le sable je vais m'asseoir, Et je regarde jusqu'au soir

Le grand espace!

Vous croyez qu'il me faut un port, Une flotte à l'ancre ou qui sort, Une marine

Comme Yernet nous les peindrait, Comme Pérelle, trait pour trait, Nous les burine?

Des pêcheurs pliant leurs filets; De vieux bateaux, sur les galets,

Séchant leurs quilles ; Et le bizarre entassement Des larges turbots se pâmant

Près des anguilles?

Des écueils et des naufragés, £t de beaux effets ménagés

Pour la peinture ?

Quelque vaisseau qui sombre en mer, Sans oublier surtout l'éclair

Dans sa mâture?

Non, non! La mer, et rien de plus, Avec son flux et son reflux.

Basse, et puis haute ; La mer, dans un lieu retiré.

Venant pour moi seul, par degré,

Battre une côte !

Point de baigneurs sur mon chemin; Tout est désert : nul bruit humain

Qui me déplaise ; Pas une barque à l'horizon; Rien qu'un taureau sur le gazon

De la falaise;

Rien que le cri du goéland.

Rien que le vol rapide ou lent

De la mouette; Ou le choc monotone et sourd Du gravier détaché qui court

Dans l'eau muette. ^

C'est là qu'immobile témoin, Tout le jour, je contemple au loin

L'œuvre divine ; Seul sur ce rivage écarté, Dans sa puissance et sa beauté

Je l'examine !

Je m'abime dans mon néant ; Des arômes de l'Océan Mon cœur s'enivre !

Autour de moi, partout présent, Dieu se révèle, et, complaisant, M'ouvre son livre!

Je mesure et je suis des yeux L'horizon qui longe les cieux :

Sa ligne étrange, Du vert sombre au rouge vermeil, D'heure en heure, avec le soleil.

Se teint et change.

Ce sont des tons à l'infini, D'argent, de bronze et d'or bruni,

De feu, de braise; La Nature a jeté cristaux, Rayons, couleurs, tous ses métaux

Dans la fournaise !

Cet amas d'eau calme en son lit.

C'est un miracle qui remplit

Mon âme entière ; Et je sonde ces profondeurs.

Où se cachent tant de splendeurs

A la lumière !

Et je traduis la voix des flots :

Ce sont parfois de longs sanglots ;

Ému, j'écoute!

C'est un grondement souterrain, Pareil au bruit d'un char d'airain

Sous une voûte ;

C'est la pluie, ou bien le torrent, Ou le liquide murmurant

Qui s'évapore; Le bruit s'apaise, et puis renaît, Plus sourd quand le flot se traînait.

Ou plus sonore.

Encore un flot qui s'arrondit.

Qui tombe, écume. et rebondit

Sur le rivage ; Une algue brune, dans ses flancs.

Apparaît sous les flocons blancs.

Vogue et surnage.

Aux flots rampants, aux flots domptés Succèdent des flots irrités :

La vague immense

De loin se dresse obliquement, Se brise, et fuit en un moment, Puis recommence !

Des flots cncor, des flots toujours, Qui semblent se porter secours :

Chacun travaille.

Effroyable rivalité !

La rive est le champ dispute

Par la bataille.

On peut les compter par milliers, Et leurs roulements réguliers

N'ont point de cesse; Ils s'avancent par escadrons ; L'un après l'autre, avec des bonds,

Monte et se presse;

C'est à qui grimpera plus haut, Achevant l'éternel assaut

Que le flux tente !

La vague échoue, une autre accourt.

Et meurt, dans son élan trop court,

Sur l'âpre pente!

278 EN VOYACE.

Ami, vous me reconnaissez; Ce seul spectacle, c'est assez

Pour mes journées ; Mes préférences, dès longtemps. Vers ces mystères éclatants

Se sont tournées !

Je me demande, confondu, Ce que je suis, ainsi perdu

Sur cette grève ; Et si le charme tout-puissant Qui vient du gouffre menaçant

N'est pas un rêve !

Yeules, 1865.

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