‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 139 sur 167 · PRISON CELLULAIRE · texte numérisé non relu

PRISON CELLULAIRE

En wagon, 1880.

Un bout de solitude a toujours su me plaire.

Il est doux de tâter du loisir cellulaire, D'être à soi sans partage, et, ne pouvant agir Du corps, de voir le champ de l'âme s'élargir. Au point que l'univers appartient sans limite A ce voyageur clos dans son réduit d'ermite!

Contre murs et verrous on a fort déclamé :

Pour être vraiment libre, il faut être enfermé ! On est soustrait, d'emblée, au tumulte qui passe ; On est maître du temps, a défaut de l'espace.

J*ai parfois souhaité, non sans bonne raison,

La franche liberté que l'on goûte en prison ;

Les importuns m'ont pris le plus clair de ma vie.

J'ai rêvé des couvents pour la philosophie,

Avec leur grand silence et leur isolement I

A moins d*être sous clef, je vais fidèlement

A ma tâche : je quitte et les vers, et l'étude.

Et le rêve! Le monde, oû'tout est servitude,

M'étreint de ses plaisirs comme de ses devoirs !

Nouveau Titus, j'ai fait mes comptes tous les soirs

N'ai-je pas gaspillé follement ma journée.

En laissant k moitié la page noakidonnée,' *

Le livre ouvert, l'élan par la course obtenu,

Pour un mot, pour un rien, pour le premier venu? ' /.

Cette heure j elle est à moi, bien. à moi! Cette iporte, : On ne l'ouvrira point,.— ^ tant que l'éclair m'empojrté;

Cette boite .ambulante où j'ai dû me cloitrer,

Je n'en puis pas sortir, -— mais nul n'y peut entrer!' La foule, qiii croit l'âmé, :elle aussi, prisonnière, , Ignore qu'elle échappe et plane à sa manière, • Et que, pour elle, rien ne vaut ce court moment • • De calmé intérieur et de recueillement!

Même pour le travail, . c '.est l'étape féconde : Plus la parole est rare jet plus l'idée abonde!

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