‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 138 sur 167 · TUNNEL · texte numérisé non relu

TUNNEL

Dans la sonorité formidable des pierres On devine les cris, les appels, les^ prières, Et les emportements, partout répercutés, Qu'un noir cyclope étouife à coups précipités!

Je songe que peut-être une plainte pareille,

D'aussi folles clameurs troubleraient mon oreille,

Si je pouvais hélas! percevoir à la fois

Tous les gémissements épars, toutes les voix

Qui pleurent, tout le chœur des douleurs inconnues

Dont le concert affreux se perd au sein des nues :

Les misères sans nom qui maudissent le jour.

Les cris de l'abandon, les sanglots de l'amour,

Et la guerre, et tous ceux que le monstre extermine,

Et le naufrage obscur, et la maigre famine.

Et la contagion aux germes empestés

Qui rend le champ des morts étroit dans les cités!

Voilà de quoi rimer, — élégie ou ballade ! —

Tu me diras qu'il faut avoir l'esprit malade Pour saisir ce motif et pour philosopher; Que sur des maux connus j'ai tort de m'cchauffcr , Et d'évoquer l'essaim fantastique des ombres ! Ne gronde pas ! La vie a de ces couloirs sombres ;

L^âme a de noirs tunnels : le rêve qu'elle suit

Du soleil rayonnant l'emporte dans la nuit !

Souvent gai sans raison, l'homme est triste sans cause ;

Le cauchemar l'étreint, la vision s'impose :

Mais tout fuit, quand le jour aux parois reparait.

Le train, déjà plus lent, s'apprête pour l'arrêt, Et mon voisin, guettant le talus qui se montre, Remet dans son gousset tranquillement sa montre : « Cinq minutes! » — Ni plus, ni moins : cinq en effet.

J'ai vu ce qui s'appelle un homme satisfait.

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