LE DÉPART
Les mourants font toujours des projets de voyage Ils disposent du temps qui ne reviendra pas ; Et, faibles, chancelants, trahis à chaque pas, Us parlent de soleil et de lointaine plage !
(c O campagne de Nice, éclatant paysage !
Nous partirons demain : le salut est là-bas ! » Et, quand déjà la mort les presse entre ses bras, On tâche de sourire à leur pâle visage.
Ils ne partiront point. Mais, ô Dieu de bontë, Cache-leur jusqu'au bout que le temps est compté! Accorde-leur de croire et d'espérer encore!
Dérobe à leurs regards le funèbre chemin !
Puissent-ils s'endormir pour l'éternelle aurore
Et murmurer tout bas : « Nous partirons demain ! »
Le croyez-vous, que l'on puisse être Épouse et mère, — et conserver, Près de l'enfant qui vient de naître, Un front candide à tout braver ?
Le croyez-vous, qu'on puisse encore Rester la vierge, être le lis, Et, sans qu'un souffle vous déflore, .
Dire à chacun : a Voilà mon £19 ! »
Qu'on paisse être à ce point pudique, Puiser cette grâce à Tautel, Que pas un signe enfin n'indique Qu'Eve a goûté le fruit mortel ?
Je le crois : j'ai trouvé moi-même, Au front de l'infidélité.
Cette sérénité suprême, Cette impassible pi^reté !
Je l'aimais, et notre jeunesse S'attristait d'un rêve interdit ; Ses yeux semblaient une promesse :
Mais ses yeux seuls me l'avaient dit.
Pourtant j'avais surpris en elle Plus d'un regret mal comprimé; Et je la rêvais éternelle, L'heure où tous deux avions aimé !
Après un an, je l'ai revue.
Rien n'a changé : comme autrefois,
Elle a salué ma venue
Du plus clair accent de sa voix!
Pas une ombre, pas un nuage N'a terni l'éclat du matin!
C'est toujours son riant visage Et son même geste enfantin ;
C'est sa grâce aimable et charmante!
Qu'est-elle à mes yeux confondus ?
Épouse? non! pas. même amante!
Rien ne trahit les biens perdus !
Ému, je l'obserre en silence; Je lui demande vainement La mystérieuse indolence Qui révèle un enivrement ;
Je veux deviner sur sa joue Le baiser qu'un autre a donné ; Je veux la chute qui s'avoue, Je veux le front dé^codronné !
Elle sourit, — et je m'incline !
Son calme irrite ma stupe!}r!
Infernale autant que divine, Tant d'innocence me fait peur!
Je l'aimerais embarrassée ; Je la hais sans savoir pourquoi ; Je cherche au fond de sa pensée Le trouble que j'étouffe en moi!
Et son œil profond me regarde, Ferme, impénétrable, inhumain; Elle attend cette main qui tarde C'est elle qui me tend sa main!
De nous deux la moins étonnée»
Quand je balbutie en rêvant, Simple comme une sœur aînée. Elle m'apporte son enfant.
Cette chambre, un autre l'habite; Ce petit être, c'est le sien :
Et pas une rougeur subite.
Pas un effort en son maintien !
C'est elle qui porte, intrépide.
Le poids de notre souvenir;
C'est moi, quand luit cet œil limpide.
Moi qui n'ose le soutenir!
Insensé ! qui ne peux comprendre»
Tant mon cœur est déjà flétri, Que le passé n'a rien à prendre Au foyer sacré du mari ;
Et qu'à cette heure solennelle Où la vierge aux regards confus Se donne entière, il n'est pour elle Qu'un être, — et le reste n'est plus!
C'est mon orgueil qui lui refuse Le droit sublime de l'oubli:
Le calme heureux dont je l'accuse N'est que le devoir accompli.
Son amitié survit pareille :
La mienne a des replis obscurs !
Ces souvenirs que je réveille,
C'est moi seul qui les fais moins purs
C'est nous seuls qui souillons leurs âmes, Nous, vils songeurs, tristes amants, Qui prêtons à ces nobles femmes D'impudiques étonnements !
O candeur ! augustes mystères î Rayonnement de la vertu !
Ces vains regrets presque adultères, Ange, me les pardonnes-tu?
La nature est votre complice, Et vous donna la chasteté, O vierges, pour le sacrifice, Femmes, pour la maternité!