‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 40 sur 167 · MES ANCIENS ÉLÈVES · texte numérisé non relu

MES ANCIENS ÉLÈVES

Ils sont quelques milliers, répandus par le monde,

En qui j'ai déposé la semence féconde.

Qu'un sophiste aux abois, novateur imprudent,

De sa foudre attardée écrase le pédant,

Et suppose, acharné contre tout privilège.

Que nous sommes toujours des régents de collège.

Armés de la férule, efiPr ayants de latin,

Vieux cuistres, nous drapant du pourpoint de Cotin,

Jaloux, hideux, plissés des rides d'un autre âge,

Gens en proie aux rieurs et rampant sous l'outrage;

Que débitant sans fin des mots vides et creux,

Nos lèvres n'ont pas même un souffle généreux,

Et que la serge antique avec la toque noire

Cache un spectre qui rôde aux charniers de l'histoire!

Outre que le portrait n'a rien de ressemblant,

Et que, prompts à casser un arrêt accablant,

Deux siècles, dissipant cette obscure manœuvre.

Se dresseraient, les mains pleines de cent chefs-d'œuvre :

Jeunes gens, répondez! Est-il un sentiment,

De ceux dont notre siècle a vu l'enfantement,

Est-il un cri d'amour, de gloire ou de colère,

Est-il un saint élan de vertu populaire,

Un péril, un effort, un espoir, un regret.

Pour la cause du juste est-iLun intérêt,

Un éloge à l'honneur, à l'infamie un blâme,

Où BOUS n'ayons pris part de la voix et de l'âme ?

Avons-nous méconnu des signes éclatants ?

Vivons-nous enterrés sous la poudre des temps ?

Et, quand notre parole a gardé sa puissance,

Avons-nous, ô jeunesse, étouffé ta croissance?

Le ciel m'en est témoin : le jour où librement, Ici-bas, j'ai choisi ma part de dévouement.

J'ai vu le monde entier resplendir dans l'école : Le vrai fut mon souci, le beau fut mon idole. Et, fier du pur froment que j'allais partager, Nul des plus nobles soins ne me fut étranger !

ALMA MATER

Aux choses du passe ma foi n'est point servile; J'entends les bruits prochains qui font vibrer la ville : Je n'ai point rattaché l'homme et tout son destin Aux superstitions du grec et du latin; Pour moi, l'antiquité n'a que son droit d'aînesse; Je sais trouver partout la vie et la jeunesse, Et noter, dans l'Histoire aux spectacles mouvants, Des vivants qui sont morts, des morts qui sont vivants! Et nous sommes nombreux! Vieux amis, jeunes frères, Dites si vous marchez dans des routes contraires, Si mon orgueil s'égare en des devoirs nouveaux? Je ne suis qu'ouvrier de nos communs travaux. Jeunes, nous mesurions déjà l'ample domaine Où lutte, en grandissant, l'intelligence humaine. La main sur le passé, les yeux sur l'avenir, Nous savons quelle flamme il faut entretenir ; Nous étions à vingt ans, et nous sommes encore Fiers d'expliquer le monde à l'enfant qui l'ignore. De pays en pays, notre admiration Sahiant chaque siècle et chaque nation.

Franche en ses jugements, se dérobe à l'entrave, Et n'attend pas d'aulrui la leçon qu'elle' grave. Aux disciples choisis, comme en un réservoir, Nous versons chaque jour un limpide savoir; Les âmes, lentement par la raison guidées, Sous le tissu des mots ont palpé les idées.

Et la jeune ignorance, au vrai s'accoutumant,

S'est armée avec nous d'un ferme jugement.

Mais nous laissons germer et fleurir la nature;

L'arbre étend ses rameaux sans rien qui le torture;

Jamais d'une espérance ou d'une illusion

Nul de nous n'étouffa l'obscure éclosion;

Notre âme, aux grands sommets aspirant la première,

Se baigne avec amour dans des flots de lumière ;

Et notre main de plomb sur le frêle cerveau

N'a jamais fait peser un slupide niveau.

Au-dessus des partis, dont la haine est stérile,

Nous remplissons sans bruit une tâche virile ;

La France, qui travaille et pense à ta clarté,

Sait ce qu'elle te doit, vieille Université!

Où sont-ils aujourd'hui, ces enfants de mes veilles, A qui j'ai révélé le monde des merveilles, Les secrets du langage et les lois de l'esprit, Comment un peuple naît, se transforme ou périt. Quels noms ont surnagé sur les débris dés âges. Ce qu'on doit aux guerriers, aux poètes, aux sages, Et comment l'univers, gravitant vers sa fin.

De Falome à l'étoile, est dans l'ordre divin? Ils ont grandi, vieilli : dans cent routes diverses Ils marchent, rencontrant la joie ou les traverses; Ils ont senti le vent de mille opinions ; Ils ont leurs intérêts, leurs soins, leurs passions;

ALMA MATER. 69

Dans le livre de vie, où la jeunesse ëpelle.

Ils tournent chaque jour quelque page nouvelle; Mais tout au fond du cœur doit survivre à demi L'enseigpiement du maître, ou plutôt de l'ami. Ils vivent désormais marques de mon empreinte : Et vingt ans cette main, sans faiblesse et sans crainte, Dans les sillons ouverts que Dieu daigna bénir, A semé largement des germes d'avenir !

PROTEE

LUmage de ton père est là, toujours vivante!

Pour toi seule, en secret, visible et ranime, Mon adoration grave, pure et fervente.

Te le rendra parfois, ce père bien-aimé !

Le fils que tu rêvas, chère âme impatiente, Dans les limbes du ciel est encore enfermé ; Vois ce regard joyeux, sens ma main caressante Je veux être ce Gis pour ton cœur affamé!

PROTEB.

Tu Youlais un ami pour marcher dans la vie Me voici ! L'amitié fut mon ardente envie ; Et celle d'une femme entr 'ouvre l'infini !

Si tu veux un amant, le suis-je? Que t'en semble? Père, ami, fils, amant, tout pour toi, tout ensemble. Tout, — dans i;n nom sacré que Dieu même a béni !

LA VISITE

Il me semble toujours les yoir, Ces trois femmes de noir vêtues, Et plus pâles que des statues, Sous l'épaisseur du yoile noir!

De leur grand deuil enveloppées, Immobiles près d'un tombeau, D'un devoir, hélas ! bien nouveau Elles étaient tout occupées !

LA VISITE

Sur la grille leur front penché S'inclinait vers le caveau sombre ; Leur regard plongeait, attaché Sur l'être enfermé dans cette ombre.

Elles perçaient le marbre épais, La voûte et la terre entassée , Trouvant horrible cette paix Qui s'imposait à leur pensée !

Rien ne détournait leur douleur :

Ni Foiseau qui monte à l'espace, Ni le» coups sourds du fossoyeur, Ni l'étranger qui cherche et passe.

Elles pleuraient toutes les trois, Ensemble et pourtant isolées :

On entendait gémir trois voix Au fond des étroite ^ allées.

L'une, sous de longs cheveux gris Cachant un front creusé de rides, Pressait de ses doigts amaigris Des yeux de larmes déjà vides!

La seconde, presque une enfant, Avait la fureur qui s'obstine, Et les sanglots, en l'étoufiTant, Sortaient aigus de sa poitrine !

L'autre, oh! qui n'aurait adoré Sa beauté, sa grâce infinie !

Mais quel geste désespéré Vers les promesses de la vie !

Sous quel sublime accablement Pliait la noble créature !

Quel vide immense en un moment !

Quel cri d'angoisse à la Nature !

Ses larmes coulaient sans tarir ; Sa main n'en essuyait aucune; Rien ne semblait devoir guérir Son irréparable infortune !

L'une après l'autre, avec effort, A l'heure où déjà le jour tombe, Elles s'arrachèrent du mort, Disant au revoir à la tombe.

LA VISITE

La tête basse, le cœur gros, Ces pauvres âmes soucieuses Dévoraient leurs derniers sanglots, Et s'éloignaient silencieuses.

Longtemps je les suivis des yeux Dans le funèbre labyrinthe, Tandis que j'allais, curieux, Visiter leur station sainte.

Mais que pouvaient dire de plus Quelques mots gravés dans la pierre, La voix des regrets superflus.

Les syllabes d'un nom vulgaire ?

O l'intelligible douleur !

Point de parole, et tout un drame !

Elles disaient : a Je suis sa sœur!

— Je suis sa mère ! — et moi sa femme ! »

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