LE MOULE BRISE
Dieu qui, pour féconder le sein de la Nature, Dans l'infini dû temps a l'infini pouvoir, Ne produit pas deux fois la même créature, Et ne redonne rien de ce qu'il a fait voir !
Pour se multiplier toujours, rien ne lui coûte, Excepté de refaire un être que j'aimais.
Dans les âges futurs d'autres naîtront sans doute, Aussi beaux, aussi bons : mais le même, jamais!
Sans doute, il survivra, cet être que je pleure; Je puis le retrouver dans l'obscur avenir; L'instinct qui me l'apprend ne saurait être un leurre : L'âme peut commencer, et ne jamais finir!
Mais, dès qu'elle a quitté l'enveloppe charnelle, Laissant sa vague image aux cœurs irrésolus, Dieu détruit sans retour la forme originelle, Comme un moule brisé qui ne servira plus!
Par lui tout continue et rien ne recommence ; Tout est nouveau, tout change, au ciel comme ici-bas : Il sème, et, prodiguant la vie et la semence, Malgré l'éternité, ne se répète pas!