‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 77 sur 167 · NOCES D'ARGENT · texte numérisé non relu

NOCES D'ARGENT

JL w • • • <

Le ciel, comme aujourd'hui, flamboyait : la Nature, Comme mon cœur, n'était qu'azur, lumière et feu ! Interrogeant tout bas la destinée obscure , Nous marchions à l'autel sous le regard de Dieu.

L'air est aussi brûlant, le ciel est aussi bleu; Et, bien qu'un quart de siècle ait fait ma tête mûre, Pour ces noces d'argent qu'on fête sans parjure, Mon cœur est aussi chaud qu'à son premier aveu!

168 PAGBS INTIMES.

Et malgré les labeurs, les luttes renaissantes, Malgré les deuils anciens et les larmes récentes, Et même le berceau Vide de nourrissons.

Si Dieu me demandait : « Regrettes-tu ta vie?... As-tu quelque souci dans Tâme, ou quelque envie ?. . . » Je dirais à l'instant : « Dieu bon ! recommençons ! »

6 juin 1883.

Des enfants ne me parlez pas !

Cela TOUS meurt entre les bras :

Le petit être Que cette mère a souhaité Aurait mieux fait, en vérité,

De ne pas naître !

Ah! sublimes tressaillementSi Ivresse de tous les moments.

Qui peut vous rendre ?

Comme d^un nimbe illuminé, Adorer l'enfant nouveau-né,

Le voir, l'entendre I

A peine est-il à son réveil,

Qu'on sent comme un plus chaud soleil

Qui TOUS féconde!

Pourvu qu'il vive, tout est bien :

Ce corps chétif, qui n'était rien,

C'est tout un monde !

On se dédouble en son enfant ; Contre Dieu même on le défend !

On rit, on chante!

L'épouse devient, en un jour, Encorplus sainte pour Tamour,

Et plus touchante !

A ces jolis êtres bercés

On fait des destins insensés;

On est prophète ; Et l'on trouve étroit l'avenir Pour tous les biens qu'on fait tenir

Sur cette tète.

Et soudain le mal est venu :

Tout revêt un deuil inconnu.

Tout devient sombre !

Votre regard, le jour, la nuit, Ne voit plus qu'un berceau, qui luit Même dans l'ombre.

On croyait — rêve paternel ! — Ce foyer d'amour éternel :

■ Il faut tout craindre I On n*a qu'un pâle petit feu, Qui lutte encore, brille un peu, Et va s'éteindre !

On sent que tout veut s'arrêter ; On voit la lueur trembloter,

Mourir la flamme ; On voudrait, pour la rallumer.

Dans ces yeux qui vont se fermer,

Couler son ame ;

Réchauffer ces pieds déjà froids. Voir s'arrondir ces petits doigts

Aux ongles roses, Et s'ouvrir, pour vous appeler, Ces lèvres qui semblaient parler

De tant de choses!

172 PAGES INTIMAS.

Ce corps mignon, ce front si beau.

Il faut tout mettre en un tombeau !

L'âpre Nature — Vain caprice, ou cruel devoir ! - Inflige au cœur, sans s'émouvoir,

Cette torture!

Combien s'en vont dès qu'ils. spnt ndis.

Sitôt à l'air, sitôt fanés,

Fleurs mal éeloses , Petits morts qui ne comptent pas.

Et qu'on ne pleure que tout bas,

Les portes closes!

Leur départ ne fait point de bruit ; Le plus souvent on les conduit

Sans nul cortège; La foule est f^ite à ce chagrin !

La boite est comme un grand écrin

Qui les protège.

Dans la rue on la voit passer.

Le long des maisons se glisser, L'étroite bière ;

Et, couvant des yeux le drap blanc, Seul parfois le père, en tremblant, Suit par derrière.

Il voit son trésor emporté, S'arrête ou chancelle hébété.

Tel qu'un homme ivre!

— Hélas ! Dieu fait-il des essais ? — Pourquoi, petit, si tu naissais,

N'avoir pu vivre?...

Non ! r.c m'en parlez plus jamais !

Je les voulais, je les aimais

Comme on les aime!

Mais, quand je songe à tous ces deuils.

Quand je vois ces petits cercueils,

J'ai peur moi-même.

Ah ! plutôt que d'être éprouvé.

Que jamais ce bonheur rêvé

Ne s'accomplisse!

Écarte-le, Dieu de bonté.

S'il doit, un jour, être acheté

Par ce supplice!

Page 1