‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portr (volume 2)Chapitre 91 sur 167 · PRIERE DU SOIR · texte numérisé non relu

PRIERE DU SOIR

Mon âme, prends ton vol, entr'ouvre tes deux ailes! Tout semble t'inviter : le temps, l'heure et le lieu. Soulage les ennuis qu'eu secret tu recèles :

Les hommes ont le jour, le soir est fait pour Dieu.

Au temps lointain de ma jeunesse, ^

Je me souviens d'un soir pareil :

Sur le front d'une enchanteresse

Ainsi se jouait le soleil.

Je vois encore à la fenêtre

Les pâles rayons disparaître,

Noyés dans la brume de feu ;

Et, fêtant d'un dernier message

Son fier et perfide visage.

Changer en or chaque cheveu.

Nous nous aimions alors, et la Nature entière Accordait un sourire à nos rêves d'un jour.

J'avais divinisé les dons de la matière, £t demandé la joie aux mensonges d'amour!

Mais pourquoi ce retour profane Qui me distrait et me poursuit ?

Chassons tout ce passé qui plane Comme un fantôme dans la nuit !

Le regret n'e peut plus m'atteindre; Je veux oublier, sans me plaindre, La servitude où je rampais :

Prions! qu'un élan salutaire ^ Loin des faiblesses de la terre . M'emporte et me donne la paix!

J'en ai besoin : Dieu seul la rend ou la retire. Pour l'obtenir de lui, je gravirai les cieux; Je trouverai des mots que je ne sais plus dire, Et le calme sommeil descendra sur mes yeux.

Prions ! — Mais la paix dans mon âme Pourra-t-elle rentrer jamais, Quand la douleur crie et réclame Au nom des êtres que j'aimais?

Comme en ces pays où la foule, Parmi les tombeaux qu'elle foule.

Passe et se promène en riant, Ainsi mon cœur, qui garde ensemble Ses morts et ses vivants, ressemble Aux cimetières d'Orient.

Je les revois toujours, ces doux et chers visages, Dont j*ai cru la présence éternelle ici-bas !

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