II
Quand mouraient tes fils généreux, Combien de pleurs versés sur eux!
Ah ! comme la France était fière, Au jour où pour nous la frontière A l'horizon disparaissait!
Sa renommée encore entière Dans son passé resplendissait !
Comme on la croyait forte et saine!
Qui nous eût dit que des uhlans . Les coursiers bientôt, dans la Seine, Plongeraient leurs naseaux brûlants ; Que, par d'étranges représailles, On entendrait, ô vieux Versailles, A nos désastres inouïs Frémir l'écho du Jeu de^paume ; Et sur les marbres de Louis Sonner l'éperon de Guillaume !
Ces feuilles, qui portent au loin Les cent bruits confus de la guerre.
Hélas! si superbes naguère, Nous les maudissions sans témoin !
Je m'abîmais, longtemps rêveuse, Sur les récits de ces combats.
Qu'avait froissés ma main nerveuse :
J'essayais de n'y croire pas!
Si loin de la terre natale, Attendre! Attendre, sans savoir La fin de la lutte fatale !
Se dire, en s'endormant, le soir, Dans un sommeil plein de fantômes.
Durant des nuits qui sont des mois :
(( Que font nos soldats dans les bois, Et nos paysans sous les chaumes ?
Que font nos tristes prisonniers ?
Que font tant d'amis et de frères?
Les champs, là-bas, sont des charniers Tout semés de croix funéraires!
(( On a pourtant bien combattu Pour mériter la délivrance !
O ma France ! Ma pauvre France !
Oh! réponds-moi, que deviens-tu?
« Vivre ainsi, non, ce n'est pas vivre!
Mais parlez donc!... On la délivre?...
— Non, pas encore... — Ah! cette fois, La chute serait trop profonde !
L'Europe a pris sa grande voix Pour rendre l'équilibre au monde?...
— Non! l'Europe attendra la fin.
— Mais Paris meurt, Paris a faim, Paris sent, ainsi qu'une serre, S'enfoncer autour de son cou L'ongle du terrible adversaire Qui sur son corps tient le genou !
Paris va, d'un effort suprême,
Se redresser sur son cercueil, Et, tout sanglant, et déjà blême, Renverser l'ennemi du seuil !
— Non! — Mais tu gardes ton courage, Après tant de rudes assauts,
France ! On doit redouter ta rage ?
Si ton épée est en morceaux,
Tu peux encore en faire usage?
Tous, citadins et campagnards,
Ils sauront, de leur main crispée,
Saisir, comme autant de poignards.
Les tronçons de ta vieille épée ?
•^ Non!... Car le flot va grossissant;
Le flot sanglant, de plaine en plaine,
Monte toujours, engloutissant
Devant lui la moisson humaine.
Inexorables bulletins !
Pour celle qu'on crut invincible.
Quoi! Pas un retour des destins?...
Non?... Toujours non?... C'est impossible!
J'ai compris combien je t'aimais !
Nul de vous ne saura jamais
Ici, de quelle pointe aiguë
Au loin les cœurs sont traverses,
Quand on vous dit, les yeux baisses :
« Vous savez?... La France est vaincue! »
Donnez-moi mes robes de deuil!
Un voile noir ! Un voile sombre !
A nos hôtes fermez ce seuil :
Il faut se confiner dans l'ombre !
O douleurs feintes, taisez-vous!
Quand mon pays sous de tels coups Tombe, et laisse échapper ses armes, A lui seul mon culte sacré !
J'ai bien souvent versé des larmes, Mais jamais je n'ai tant pleuré.
Chère patrie au cœur blessée.
Comme on voudrait par la pensée Accourir, impuissant soutien; Baiser ton front, quand tout s'écroule ; Homme, mêler son sang au tien, Femme, laver ton sang qui coule!
Ah! partons! Je veux la revoir!
Elle souffre : je veux moi-même
Auprès d'elle humblemeut m'asseoir,
Comme au chevet de ceux qu'on aime.
J'ai tout quitté pour le départ;
J'ai franchi les monts et les fleuves,
Et de ses mortelles épreuves
Mon cœur aussi voulait sa part!
Pour toucher la terre sacrée,
Dieu ! qu'il paraît long, le chemin !
Comme la vue est attirée
Par delà l'horizon germain !
Comme on aspire au lendemain,
Sur ces plaines que l'œil dévore!
« France! France! Enfin, te voilà!
Salut, Rhin, que le soleil doreî... »
Soudain, mon regard se voila,
Quand on me dit : a Non, pas encore ! »
Pourtant, je répétais son nom,
Plus bas, avec quelle souffrance !
« Ah! cette fois, c'est elle! — Non! u
Et cependant, c'était la France !
Salut enfin, salut, Paris!
Au flanc de toutes tes collines.
J'ai vu les funèbres débris,
J'ai vu la cendre et les ruines.
J'ai vu, dans la sombre cité,
Après tant de stérile peine.
L'effroyable complicité
Du désespoir et de la haine.
La France, lambeau par lambeau.
Tombait vaincue, — et criminelle :
Je l'ai vue au bord du tombeau.
Et j'ai cru mourir avec elle!
Aujourd'hui, l'on peut repartir :
La guérison nous paraît sûre; Dieu même semble consentir A cicatriser la blessure !
A nos absents qui sont là-bas.
Et dont l'âme vibre à distance, J'irai reparler d'espérance ; Je leur dir^i : « Ne pleurez pas ! »
Oui, la France a quitté la couche Où son sang coulait sans tarir.
Où son regard fixe et farouche Disait tout ce qu'on peut souffrir; Elle a, faible ehcor de sa fièvre, l^lssuyé sur sa pâle lèvre
La honte mêlée au dégoût;
Elle a, des yeux, cherché son glaive ;
Elle sourit, elle se lève,
Elle est levée : — elle est debout 1