‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 103 sur 121 · L'OBUS · texte numérisé non relu

L'OBUS

Mai 1871.

Ouvrant la brèche avec fracas A travers l'épaisse muraille, L'obus de ces derniers combats A semé sa noire mitraille.

Monstre féroce et sans pitié, Qui frappe sans choisir sa proie, Il a fendu par la moitié Ce logis qui fut notre joie !

332 PENDANT LA GUERRF.

Il a déchiré sur leurs gonds Les ferrures des larges portes, Labouré planchers et plafonds, Crevé les parois les plus fortes;

Plus cruel qu'au temps des Prussiens, Il a confondu dans sa haine Tous les meubles, nouveaux, anciens.

Thuya, palissandre ou vieux chêne;

Comme sous un toit foudroyé, Il a, d'un choc épouvantable, Percé, tordu, haché, broyé Le bois, le fer, le lit, la table;

Il a découpé par lambeaux, Dans le vert tissu du poème, Vos personnages les plus beaux, Chers Aubussons fanés que j'aime!

Ravageant ces heureux cantons, La fonte, aux cruelles morsures, Hélas! à vos pauvres moutons A fait d'incurables blessures !

l'obus. 333

Elle a, d'un coup, pulvérisé Un trésor de frêles merveilles, Venise, ton verre irisé, Japon, tes laques non pareilles;

De ses éclats, stupidenoient, Elle a pilé nos étagères.

Et rompu l'entretien charmant Des Céladons et des bergères;

Du nid d'amour il n'est resté Qu'un monceau d'informes épaves.

Affreux chaos, champ dévasté Qui donne à rêver aux plus braves !

Ah! nous pouvons pleurer tous deux, Dans la douleur universelle, En foulant ces débris hideux Qu'une rage aveugle amoncelle!

Les objets ont aussi leur deuil :

Il est cent choses familières Dont l'aspect connu pour notre œil Est plein de grâces singulières !

Ta main soulevait ce rideau, Pour sourire au songeur morose; Tu versais quelques gouttes d'eau Dans ce vase où s'ouvrait la rose;

Ce miroir fut un confident ; Ce cristal est une relique :

On leur accorde, en les perdant, Un long regard mélancolique !

Parmi tout ce fouillis confus Que le cœur seul peut reconnaître, On cherche un passé qui n'est plus ; On dit : « Le verrons-nous renaître? »

Eh bien, que le ciel soit béni!

Il faut dompter cette faiblesse :

Aux oiseaux qu'importe le nid !

Qu'importe à l'âme ce qu'on laisse!

Nous avions pour ces vanités Une tendresse trop frivole ; Nous aimions trop, enfants gâtés, Ce qui brille et ce qui s'envole !

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Va! Les mortiers et les canons

Ont leur langue qu'il faut comprendre.

Revenons, cher cœur, revenons

Aux biens qu'ils ne sauraient nous prendre !

En vain la machine de mort A vomi ses engins funestes.

Elle a raison, nous avions tort :

Car je suis là, car tu me restes :

Nous nous retrouvons aujourd'hui,

Quelque foyer que soit le nôtre.

Toi mon soutien, moi ton appui.

Tous deux ensemble, et l'un pour l'autre!

Août 1811,

Si vous les connaissez encore.

Tous ces absents, je n'en sais rien!

Ceux qui s'en vont, — je le crains bien, L'ombre les couvre : on les ignore!

La mémoire est faite d'oublis, Et les souvenirs aifaiblis Sont comme un trajet de navire, Sous les flots si vite effacé

1. Mademoiselle Delaporte, excellente comédienne, avait apporté d« Russie les offrandes de la colonie française de Saint-Pétenboarg. Caa vers furent récités par elle au grand Festival donné, acoa la patronaga de madame Thiers, au bénéfice des victimes de la gaarra, la 6 août 1871.

Que Dul regard ne saurait dire

Par où le sillage a passé !

Mais les voyageurs se souviennent,

Et des nœuds puissants les retiennent

Au doux pays qu'ils ont quitté.

Au loin, de l'invisible rive

Chaque bru.it sourd qui leur arrive

Est avidement écouté *,

Et si ce bruit, dont on tressaille.

C'est le canon de la bataille,

Même au foyer de l'étranger

Qui pour vous élargit la place,

On sent un frisson qui vous glace,

Et l'on voudrait tout partager,

L'honneur, la honte, ^t le danger!

Dans vos heures désespérées, Songiez-vous, en luttant ici, O pauvres âmes torturées.

Que vos absents souifraient aussi ?

C'est leur offrande que j'apporte :

Et je voudrais ma voix plus forte, £t mon geste plus douloureux.

Et ma plainte plus enflammée.

Pour te dire, ô ma mère aimée,

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