‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 114 sur 121 · GERMANIA · texte numérisé non relu

GERMANIA

Mais tout à coup, pareille à l'orageuse nue,

Une brume de mer vers la côte est venue,

Opaque, s'abattant sur les flots et le port,

A l'heure où le canot met un pilote à bord.

Dans cette humidité pénétrante et sans pluie,

L'air prend les tons fumeux et fauve de la suie ;

Tout disparaît : un voile hostile et ténébreux

Efface les contours et s'épaissit sur eux :

C'est le vide et l'horreur. Sur les caps qu'ils dominent,

Avec des feux pâlis les phares s'illuminent.

On est déjà trop près des bas-fonds pour ancrer :

La mer est dans son plein : alerte! Il faut entrer!

Et, tandis qu'en sa tour la trompette marine

Gémit, bouche tragique et profonde poitrine.

Lentement le vaisseau, semblable au crinainel.

S'avance dans la nuit, comme en un noir tunnel;

Entre les bras ouverts que le port lui présente.

Il pousse, de profil, sa carène pesante

Et ses deux grands tuyaux, vaguement ébauchés

Dans la nuée obscure où ses mâts sont cachés;

Et l'on entend grincer l'hélice et les cordages,

Et ronfler la vapeur pour d'obscurs abordages.

Sur le pont, la cohue ouvre les yeux en vain! Morne comme l'exil, hâve comme la faim,

Elle sonde, obstinée en sa froide colère, Le jour qui s'est enfui, la nuit que rien n'éclaire On dirait que l'abîme autour d'elle s'est fait. Les plus anciens marins de la côte, en effet, Ne se souviennent pas d'une brume si sombre, Ni d'un navire au port ainsi bloqué par l'ombre !

Venu le soir, il est parti le lendemain,

Ayant à bord gardé son chargement humain,

Soumis au règlement, parqué, comme en .Capture,

Le long du quai désert où nul ne s'aventure,

Où de jaunes lueurs vacillent à vingt pas,^

Et qu'on sait à portée, — et que l'on ne voit pas!

Avec le petit jour et la haute marée,

La vision sortit, comme elle était entrée.

Dans le brouillard, au son lamentable et perçant

De la bouche de cuivre, au large avertissant.

Un rayon de soleil, échauffant la nuée.

Eût suffi pour chasser la livide buée.

Et montrer dans l'azur Péblouissant décor

Du rivage, et les fonds plus merveilleux encor :

Les mille mâts dressés dans la clarté vermeille,

Les grands quais où s'agite un peuple qui s'éveille,

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