‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 113 sur 121 · A MON AMI ERNEST DESJARDINS · texte numérisé non relu

A MON AMI ERNEST DESJARDINS

Le sémaphore a mis ses bras en mouvement :

Le port signale au large un navire allemand,

En charge de Hambourg, et qui vient faire escale.

Dans ses deux entreponts, et jusqu'à fond de cale,

Sont pressés, comme un vil troupeau, sur quatre rangs,

— Vous l'avez deviné déjà? — des émigrants.

La misère a besoin d'un espoir chimérique :

Ils vont vers l'inconnu sans bornes, l'Amérique,

Vers le sphinx colossal qui les attire à lui.

Maïs CCS vainqueurs d'hier, sans patrie aujourd'hui» N'ont qu'un désir farouche et dur, dans leur souffrance Voir le pays vaincu, voir un instant la France; Fouler ce sol, lancer des regards triomphants Sur ce peuple blessé, — qui garde ses enfants; D'un souvenir hautain rappeler sa faiblesse, ' Admirer ce qu'on hait, convoiter ce qu'on laisse; Le voir enfin, dût-on sentir, à son aspect.

Un mélange d'orgueil, de honte et de respect !

A l'horizon bientôt le ruban de fumée

Se rapproche, et, parmi la foule renfermée

Dans les flancs du navire énorme et frémissant,

La nouvelle a couru : a La France! On y descend! »

Alors on vit s'ouvrir la noire fourmilière :

En dépit du tangage, à l'avant, à l'arrière.

Douze cents passagers se massent sur le pont; A de lointains signaux la manœuvre répond; Jeunes, vieux, femmes, tous, interrogeant l'espace, Dévorent à l'envi la falaise qui passe, Et la terre où, par eux, sept mois, le sang coula, Pour dire, en outrageant le passé : « La voilà! »

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