‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 17 sur 121 · II · texte numérisé non relu

II

Et son regard qui désespère,

Sans se détacher du vieux père,

Dit tout bas : « Que deviendrons-nous? »

Près de lui, la femme sauvage Remue, au hasard, un breuvage Que le dompteur a préparé ; Et, stupide, à la même place.

Sous sa perruque de filasse.

Le pitre ouvre un œil effaré.

La géante au chevet s'incline :

Les sanglots gonflent sa poitrine; Sa main retient la vieille main; Et les petits, tout en guenilles, Se traînent, comme des chenilles.

Dans la poussière du chemin.

Sur son lit le vieillard se dresse; Un suprême éclair de tendresse Illumine son teint blafard ;

Il avance vers ceux qu'il aime Son visage aflrcusement blême Sous une couche de vieux fard :

« Adieu, petits! Adieu, 1^ vieille!

Dit-il ; sur vous que le ciel veille J Surtout, ne vous séparez point!... Tu pleures, là-bas, imbécile?

Mourir n'est pas si difficile.

Quand la vie est dure à ce point!

« Trouver du pain, c'est une affaire!

J'aurais dû, certes, pour bien faire, Choisir pour vous d'autres m^iers !

Mais l'exemple est là, qui dispose !

Des culbutes, c'est peu de chose A laisser à ses héritiers!... »

Il veut encor parler, sourire;.

Ses yeux se voilent; le délire Bientôt divague en mots confus ; Et dans la phrase qu'il achève Il n'aperçoit déjà qu'en rêve Ses amis qu'il ne connaît plus.

Il revoit la foule, il pérore; Sa voix qui meurt murmure encore :

« Voici l'instant... et le moment!... »

Sa main sur sa tempe livide Passe, et s'agite dans le vide :

Ce fut son dernier boniment!

Les enfants pleurent, tète basse.

La femme, tandis qu'il trépasse, Sur ses lèvres, avec effort.

Retrouve un lambeau de prière.

Elle est veuve. — Apprêtez la bière :

Le pauvre saltimbanque est mort !

Page 1