‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 24 sur 121 · LES CONDOLKANCES DE BEETHOVEN · texte numérisé non relu

LES CONDOLKANCES DE BEETHOVEN

Mais lui, le vieil ami, — Beethoveo, — ne vient pas !

Il n'aurait qu'à monter et faire quelques pas :

La veuve est sa voisine; elle espère, sans doute,

Sa visite, — et lui seul s'attarde et la redoute.

De quel air aborder ce désespoir ? Comment

Affronter ce délire ou cet accablement?

Le grand homme a des peurs d'enfant; il se demande

S'il n'aura pas aussi de ces pleurs de commande;

Si ce n'est pas mentir et trahir l'amitié,

De n'avoir pour ce deuil qu'un masque de pitié.

Un soir, il se décide enfin. Sa triste amie.

Dans l'ombre, est accoudée au lit, comme endormie ;

Mais rien qu'au pas léger, se retournant vers lui,

Elle rouvre les yeux d'où le sommeil a fui.

Et son regard navré dit toute sa détresse.

Et lui, troublé, le cœur débordant de tendresse.

Il est là, devant elle, immobile; il voudrait

Trouver, — et ne peut pas î — le mot qui répondrait

Au découragement de ce coup d'œil farouche.

Et les sons étranglés se sèchent dans sa bouche;

Il voudrait s'approcher au moins : l'effort est vain !

Mais la, tout près de lui, là, presque sous sa main, — Comme une voix d'en haut pour les larmes humaines, — Le piano, fermé depuis tant de semaines.

L'attire : il le contemple, et muet, d'un pas lent, S'avance sans lever les yeux, l'ouvre en tremblant, Et s'assied. Son amie, un instant étonnée, A tout compris; déjà son àme est enchaînée : Devant la majesté du génie, — elle attend.

C'est, d'abord, un prélude indécis et flottant, Une lueur qui sort de la nuit ténébreuse, Une aurore de sons, légère et vaporeuse.

Dans les tonalités limpides du bonheur.

Était-ce en ut, en sol, en majeur, en mineur? Qu'importe ! Les accords disaient l'aube croissante, Et la clarté vermeille et toujours grandissante Où semblaient se jouer, avec le demi-jour.

Les ondulations du rêve et de l'amour :

Car c'était une enfant qui naissait, un doux ange !

O vous qui connaissez, qui goûtez sans mélange Les chefs-d'œuvre du maître, et les nommez tout bas. Vous devinez ce que les mots ne rendent pas, Ce que seul il pouvait traduire, ce qui chante Dans cette éclosion de faiblesse touchante, Sous les doigts du naïf et puissant créateur : Caresses, jeux charmants, sourire protecteur,

LES CONDOLEANCES DE BEETHOVEN. 6î)

Ineffable tableau de vierge ca son enfance, Soins maternels, sommeil que l'on berce, défense Inquiète, réveil innocent près du sein, -^ Tout revit aux accents émus du clavecin !

Oui, c'était là ta part alors, ô jeune mère ! Comme il sait raconter ta joie — et ta chimère ! Comme à ces souvenirs ton cœur a tressailli!

Maintenant, l'harmonie éclatante a jailli :

L'enfant s'est transformée en chaste jeune fille; C'est la grâce qui naît, c'est la beauté qui brille. Pour fêter ce printemps en fleurs, cet avenir. Tous les gazouillements d'oiseaux semblent s'unir; Et, sous les trilles d'or, l'espérance hardie S'envole en une large et franche mélodie, Qui promet le bonheur et triomphe en chantant. Le son devient lumière. Et la mère écoutant Sourit presque. — Et pourtant, monotone et tenace. Un accord redoublé, sourd et plein de menace, Toujours plus effaré, toujours plus douloureux. Comme une obsession, trouble ces chants heureux. Et prolonge sa note étrange et solitaire...

Et, tout à coup, la voix de l'instrument s'altère Et s'assombrit; le ciel radieux s'est voilé.

Dans un adagio plaintif et désolé,

70 POEMES P O P U L A l H i: S .

La nature gémit et souffre; rame enlière

Se révolte au brutal assaut de la matière,

A cette volonté qu'on ne peut attendrir,

A cette voix d'enfant qui ne veut pas mourir !

Pour rendre, en ses horreurs, la force dissolvante,

Le clavier tourmenté n'est qu'une mer mouvante

Où roulent tour à tour les vagues s'obstinant.

Quel concert irrité, lugubre, dissonant,

En modulations stridentes et sauvages.

Semble apporter l'écho d'invisibles rivages!

Les gammes en fureur amoncellent leurs flots.

Ah ! pauvre, pauvre mère, entends-tu tes sanglots,

Tes cris désespérés et tes mourantes plaintes?...

On croirait que les sons vont rendre les étreintes

Du mal, et que le rythme enfiévré veut lutter,

Et qu'un orchestre entier s'apprête à résister!

Le songeur, absorbé dans son rêve, s'oublie;

La phrase musicale ou s'emporte, ou supplie.

Ou s'enfonce, éperdue, aux horizons lointains;

Et la fugue s'acharne aux secrets des destins!

Dans celte chambre en deuil, l'impétueux génie

Epuise, sans compter, ses trésors d'harmonie;

Et, tandis que pâlit et s'use le flambeau,

Avec un glas final il scelle le tombeau.

Adieu!... Le vide est fait. Adieu !... L'àme est partie!

Son grand front s'est penché, sa main s'est ralentie :

Une note, — un silence; une note, — la mort.

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