A VICTOR HUGO
Dire que, dans Paris moderne, il est des gens Graves, savants, lettrés, sans doute intelligents, Qui lisent, qui sauront si les choses sont belles, Qui vantent l'œuvre éclose et n'y sont point rebelles ; Qui remontent les temps, et devant le passé S'inclinent; qui, le front sur la page enfoncé, Dégagés du fatras de la glose pédante,
Vivent avec ïïomère ou rêvent avec Dante, Ouvrant, pleins de respect, pour adorer ces dieux, Leurs livres. Panthéon sublime et radieux;
1. Ces vers ont été lus par l'auteur chez Victor Hugo le 10 mars 1880.
Qui pensent que c'était une faveur unique,
Sur la terre Latine ou la terre Hellénique,
D'être contemporains de ces divins esprits ;
Que, s'ils avaient pu l'être, ils en sauraient le prix;
Qui, le soir, en fermant le volume, peut-être.
Se disent : « Avoir pu les voir et les connaître !
Avoir pu sous le feu de leur regard grandir!
Aux fêtes d'Olympie ou de l'Isthme, applaudir
Pindare! En se pressant dans l'Agora d'Athènes,
Frôler sous son manteau le bras de Démosthènes !
Avoir pu, saluant Eschyle par son nom.
L'aborder au théâtre, après Agamemnon;
Ou, dans Rome, fendant la foule qui se range,
Emboîter hardiment le pas de Michel-Ange !
Contempler, rencontrant leur œil profond et clair,
Molière après Tartufe ou Dante après VEnfer\
Etre, dans sa retraite, un voisin de Shakspearc ;
Passer devant son seuil, humer l'air qu'il respire,
Et chercher sur son front, comme un reflet dans l'eau,
Les visions d'Hamlct et l'amour d'Othello! »
Quel rêve! — Et cependant, stupidcs que nous sommes.
Ces gens-là, ces rêveurs émus, ces mêmes hommes
Que les noms glorieux troublent d'un tel souci,
Maître, ils n'ignorent point que vous êtes ici;
Ils savent que, là-bas, dans la longue avenue,
Ce vieillard homérique à la barbe chenue,
Qui va vers ses devoirs, qui s'avance distrait.