‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 34 sur 121 · A MON AMI LÉON BONNAT · texte numérisé non relu

A MON AMI LÉON BONNAT

O belle Juive! ô Rébecca!

Dieu même au berceau te marqua Du signe étrange de ta race :

Il mit sur ton front, dans tes yeux, Ce prestige mystérieux Que rien n'efface.

Il te donna ces cheveux noirs Dont tu déroules tous les soirs, En souriant, les lourdes tresses ;

Il modela ces longues mains Qu'envieraient les princes romains Pour leurs maîtresses;

Dans tes regards il mit des feux Qui nous consument, quand tu veux, Du fond de leur prunelle noire ; Sublime artiste, il te donna Ce pur visage, et dessina Ton col d'ivoire !

J'ai vu ce profil sérieux Et ces dédains impérieux Sur la médaille et le camée ; Tu croissais aux bords du Jourdain, Ou dans le céleste jardin, Fleur parfumée!

Quand elle reçut l'anneau d'or, La vierge du sang de Nachor, A la source, avait ta démarché ; Tes seins féconds et triomphants Auraient allaité dix enfants D'un patriarche!

Pour te placer à ses côtés, Du milieu des mille beautés Qu'assemblait devant lui l'Asie, Ébloui du premier coup d'œil, Assuérus/ avec orgueil, T'aurait choisie !

£t, dans la brume de Paris, Des rapins sont tes favoris :

Leur caprice obscur te courtise!

Et cette royale beauté — O misère ! ô nécessité î — Est marchandise!

Le peintre a besoin de ces yeux, De ces contours harmonieux Qui palpitent dans chaque membre :

Nous verrons au Salon prochain S'étaler aux murs ton beau sein Couleur de l'ambre !

Et tu gravis son escalier :

Les cent marches de Tatelier Font haleter cette poitrine ; Et, chaque jour, tu poses là Pour Judith ou pour Dalila, Pour Messaline!

Tu dt^laces ton brodequin Près de l'informe mannequin Dont tu viens occuper la place, Et qui, coiffé de ton chapeau, Du sommet de son escabeau Fait la grimace !

Et tu montres sans embarras Ta gorge impudique et tes bras. Humble esclave au geste soumise :

Et te dévoiles ton flanc nu A ce barbouilleur inconnu Qui te méprise!

Tu viens à l'heure, au jour, au mois; Tu fais rougir le bon bourgeois,

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