‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 41 sur 121 · LA FILLE AUX BOBINES · texte numérisé non relu

LA FILLE AUX BOBINES

Un être frêle, qui semblait

A quinze ans n'en compter que douze ;

Une fillette, qu'affublait

Une robe en forme de blouse;

Un petit ange, en cet enfer Où la matière est tyrannique, Où l'âme passe dans le fer, Et par le fer se communique.

Parmi ces vieilles au front gris.

Je distinguais ses blondes tresses; Et ses pauvres bras amaigris Racontaient d'affreuses détresses :

Mince et pâlotte, à son métier Elle s'agitait sans relâche ; Le jour, pour elle, tout entier N'était qu'une implacable tâche;

Sous les bobines qui tournaient, Rattachant chaque brin de soie, Ses petits doigts allaient, venaient, Serraient ou lâchaient la courroie; II. 8

Elle était là, sur ses talons, Depuis l'aube, auprès des machines.

Et secouait ses cheveux longs.

Pour rire avec ses deux voisines.

Elle riait, oui! — Je voulus La voir de plus près à l'ouvrage.

Sourire à ses doigts résolus.

Et saluer ce fier courage.

Je la prenais pour une enfant :

Quand je vis — abîme insondable I — Sa taille épaisse, et, par devant, Sa robe au relief formidable !

Le vice infâme et sans dessein Avait fait son œuvre sommaire ; Et le lait lui montait au sein, A cette enfant près d'être mère !

Mais ce qui me glaça le cœur.

C'est qu'elle était calme et paisible.

L'air satisfait, plutôt moqueur, Dans une attitude indicible.

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Et qu'avec son regard charmant Et sa lèvre an rire si prompte, Elle portait effrontément Le poids sacré de cette honte !

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