LA JALOUSIE DE LA VIEILLE
J'aperçus l'autre jour, à l'angle de ma rue, Une vieille à la voix enrouée et bourrue, De celles qui feraient clouter que sur leur front Où l'âge a, chaque, année, imprimé quelque affront, La jeunesse ait jamais tressé ses fleurs divines : Ce n'étaient que chardons poussant sur des ruines. Elle avançait, vêtue à demi, l'air méchant; Grommelait je ne sais quelle plainte en marchant. Comme si, dans sa gorge, elle eût cherché querelle A quelque ennemi sourd qui s'acharnait sur elle. D'un fichu, sur sa tête échafaudé sans art, Des cheveux grisonnants s'échappaient au hasard, ~
Leurs mèches rappelaient, sur sa nuque ridée,
Ces brins éparpillés d'étoupe dévidée
Que la fileusc en marche abandonne au chemin.
Son cou semblait taillé dans un vieux parchemin.
D'un grotesque tartan pauvrement accoutrée,
Pour le mieux retenir sa main sèche et bistrée
Sur sa poitrine maigre étalait cinq longs doigts;
Et ses tibias nus, de la couleur du bois,
Pareils aux rameaux morts que l'émondeur ébranche.
Sortaient d'un jupon court, tendu droit sur la hanche.
Son visage était tout en sillons ; ses deux yeux
N'étaient plus que des points rouges et chassieux;
Sa mâchoire sans dents creusait sa pâle face.
Qu'un profil anguleux effilait en grimace;
Et déjà le squelette, avide du tombeau,
Perçait impatient à travers cette peau !
Et, dans le même instant, cheminant non loin d'elle, Glissait une fillette alerte, grande et belle, Dont la saine fraîcheur éblouissait les yeux : De bandeaux opulents son profil gracieux '
S'encadrait; son front clair rayonnait de jeunesse; Son corps ferme n'était qu'harmonie et souplesse, Et sa taille ondulait, à chaque mouvement, Sous un pas de déesse indicible et charmant.