LA JALOUSIE DE LA VIEILLE
De sa robe aux longs plis, aux grâces enfantines,
Naissaient deux petits pieds, cambrés dansleurs bottines;
Ses deux mains retenaient, d'un geste virginal,
Sa guimpe que gonflait le souffle matinal ;
Et tandis que ses yeux, égarés dans l'espace,
Y cherchaient une image amoureuse qui passe,
Ses lèvres remuaient, et, de leur pli rieur,
Continuaient, sans doute, un rêve intérieur.
C'était avril fleuri! C'était le printemps même!
Tout en elle chantait, tout murmurait : « On m'aime ! »
Elle s'avançait droite et calme, avec fierté,
Et semblait dire à tous : « Admirez ma beauté ! »
Et la jeune et la vieille, — ô rencontre banale! — Qui passaient dans la rue à l'heure matinale. Tous les jours, à trois pas, se croisaient par hasard; Et chacune sur l'autre attachait son regard, Comme un rapide éclair : toutes deux étonnées, L'une, qu'il faille ainsi ployer sous les années. Succomber à ce point sous leur brutal effort. Et montrer aux vivants le masque de la mort ; L'autre, qu'on puisse avoir un si jeune sourire, Et vingt ans pour aimer, et ces yeux pour le dire, Et cette âme, que rien encor n'a pu ternir.
D'une si franche étreinte embrassant l'avenir!
Et chacune tournait les pages de la vie,
La jeune avec efiTroi, la vieille avec envie.
On eût dit qu'avec joie elle aurait arraché
La blonde chevelure, et, de Tongle, écorché
La joue aux frais contours, et de soucis moroses
Sillonné ce front pur, et mordu ces doigts roses
O jeune, tu pâlis et tu trembles à tort :
Ta beauté va dormir intacte dans la mort.
O vieille, tu te plains à tort : la jeune est morte!
Là-bas, sous ce lin blanc, c'est elle qu'on emporte.
Ne lui reproche plus l'espérance et l'amour :
C'est toi qui survivras, plus laide chaque jour,
Sous tes sales haillons chaque jour plus cassée,
Traînant sur les pavés ta vieillesse lassée ;
Tu feras, sans repos, ton vulgaire labeur ;
Ta laideur misérable aux enfants fera peur,
Et tes yeux clignotants, où la colère habite.
Trembleront plus méchants au fond de leur orbite,
Tandis que grommelant, tes lèvres, le matin,
Querelleront encor l'ironique destin
Qui fait survivre, usant de ses coups ordinaires,
Aux vierges de vingt ans les mornes centenaires !